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Jean JOZEAU (1866-1894)

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    M. Poisnel nous écrit : « La fin tragique de M. Jozeau a mis au front de l’église coréenne « un nouveau fleuron de gloire et de sang. Notre confrère est tombé, comme tombent les « vaillants, dans la plé­nitude de la force, dans l’entière conscience du sacrifice, et, comme « l’atteste l’acte officiel de son massacre (on pourrait dire de son martyre), en qualité de « missionnaire catholique et de Français. Ceux qui connaissaient la forte nature de M. Jozeau, « se disaient qu’il ne tomberait que tout d’un coup et en face de l’ennemi : ainsi est-il arrivé, « et, tout en pleurant sa perte, nous sommes heureux de voir la mort elle-même achever de « peindre sur cette mâle figure le trait le plus saillant de son caractère, le courage fier et calme « du Vendéen.

    « De fait, M. Jozeau ignorait la peur, et, s’il connaissait le danger, il le regardait avec une « hardiesse extraordinaire. Esprit très ou­vert, caractère décidé et sympathique, cœur généreux, « prêtre atta­ché à ses devoirs, missionnaire plein de zèle et de dévouement, il possédait un « ensemble de qualités qui laissaient présager un excel­lent ouvrier apostolique. Il disparaît au « moment où son expérience de la langue et des choses du pays allait rendre son ministère « particulièrement utile, dans une province en proie à toutes les hor­reurs de la guerre civile et « de la persécution.

    « Arrivé en Corée au commencement de 1889, M. Jozeau apprit à Séoul les premiers « éléments de la langue et fut envoyé ensuite par Mgr Blanc dans la province de Kyeng-« syang-to, dont il administra un an seulement, la partie nord. Du premier coup, il sut s’attirer « la confiance des Coréens. En 1890, quand il s’agit de fonder à Fou­san, une résidence plus en « rapport avec les nouveaux besoins de la Mission et la lettre des traités, ce fut sur M. Jozeau « que le Supérieur jeta les yeux pour ce poste, dont la création pouvait rencon­trer beaucoup de « difficultés. La population de Fou-san était toute païenne ; impossible de trouver à acheter « une maison ou un terrain en ville ; mais, dans une petite île, séparée du port par un bras de « mer, vivaient deux pauvres ménages de pêcheurs chrétiens. Le missionnaire n’hésite pas à « s’installer au milieu d’eux. La situation n’était guère brillante et le logement était des plus « simples : M. Jozeau devait vivre dans un isolement continuel ; mais il n’était pas homme à  « s’en effrayer. Pour passer de l’Ile aux Cerfs dans le district dont il était chargé, il n’avait « d’autre moyen de transport qu’une frêle embarcation sur laquelle il était patron, passager et « au besoin pilote. Par le gros temps, personne que lui n’osait s’aventurer sur cette coquille « que le vent fit plus d’une fois chavirer. Après le naufrage, notre confrère remettait l’esquif à « flot, et retournait tranquillement dans son île. Cette existence de véritable Robinson n’était « pourtant ni dans ses goûts ni dans son programme. Dès qu’il fut possible d’acquérir, à Fou-« san, un terrain convenable pour l’établissement d’une résidence, il sortit avec plaisir de sa « solitude ; c’était en 1891. Le marin se transforma aussitôt en architecte, et, au bout d’un an, « nous eûmes dans la ville une maison solide et spacieuse qui servit tout à la fois d’habitation « au missionnaire et de chapelle aux chrétiens.

    « M. Jozeau travailla pendant trois ans au Kyeng-syang-to. Chargé de près de 1.800 « chrétiens, disséminés sur une bonne moitié de cette grande province, il consacrait, chaque « année, de longs mois à la visite des différents postes. Aimant ses néophytes, il se faisait tout « à tous, et prenait en main tous leurs intérêts, même matériels. S’élevait-il une persécution « locale, son troupeau avait-il à souffrir de la haine des païens ou de la rapacité de quelque « noble influent, le Père se chargeait de la cause de ses enfants, allait au besoin la plaider « devant les mandarins, et, à force de démarches, de preuves, de bonnes paroles, à force « surtout d’instances et de ténacité, il fi­nissait généralement par obtenir justice pour les siens. « Il réussit de la sorte à faire restituer tous les biens qui avaient été volés au village de Sam-« ka. En 1889, le mandarin de Ham-an dut rendre lui aussi à une chrétienté de ce district des « propriétés qu’il préten­dait garder, malgré les ordres du gouvernement central. De tels succès « faisaient éclater aux yeux du peuple l’esprit d’équité qu’inspire le christianisme, et avaient « en outre l’avantage de rassurer les pauvres néophytes injustement molestés, d’encourager « les catéchu­mènes, et d’attirer les païens honnêtes vers notre sainte religion.

    « Le Père démontrait la vérité de la doctrine qu’il prêchait non seulement par des paroles, « mais encore par des actes. J’en citerai un en passant. Au cours de ses voyages, il arrive à « cheval au mi­lieu d’un village païen, où vient d’éclater un incendie. La maison en feu était « celle d’une pauvre veuve. Accroupie sur le chemin, la vieille se lamentait à la vue des « flammes qui dévoraient son petit avoir. Les gens de l’endroit, pour n’avoir pas l’air de rester « inactifs, criaient et se démenaient à qui mieux mieux ; mais toutes ces démonstrations « n’éteignaient pas le feu, et surtout ne sauvaient pas le mobilier de la pauvre femme. En un « instant, M. Jozeau se rend compte de la situation, saute à terre, et sous les yeux des poltrons « s’élance dans la maison à travers le feu et la fumée. Les sacs de riz, seule ressource de la « veuve, sont sauvés l’un après l’autre. Le Père remonte tranquillement à cheval, laissant tous « les spectateurs dans l’admiration.

    « La grande île de Ke-tjyei désolée, quelques années auparavant, par une persécution et « illustrée par le martyre de Pierre Youn, était de la part de M. Jozeau l’objet d’une « prédilection marquée. Pour rassembler, soutenir et fortifier le petit noyau de fidèles qu’il « avait là, il n’épargna ni visites, ni argent, ni fatigues. Grâce à lui, les vexations et les « menaces cessèrent peu à peu, la confiance reprit le dessus, et, en 1892, il avait la joie de « baptiser dans cette île 22 catéchumènes d’un même coup. Cette année-là, M. Jozeau en­« registrait à lui seul 162 baptêmes d’adultes ; heureux dédommagement de l’agression « sauvage qui avait failli lui coûter la vie dans le marché de Kim-tchyen et dont il est inutile « de rapporter ici les détails.

    « En 1893, M. Jozeau dut quitter le champ où il avait si bien travaillé, pour aller planter sa « tente dans une province voisine, où un surcroît de travail réclamait des bras vigoureux. Le « Tjyen-la-to nous donnait alors de grandes espérances et de sérieuses inquiétudes, voici « comment. Grâce à la probité bien connue des chrétiens, au renom de justice et d’intégrité « que les missionnaires avaient su conquérir et dont ils usaient pour protéger leur troupeau, les « conversions s’annonçaient nombreuses. Dans toutes les réunions, on parlait avec honneur de « la doctrine du Maître du Ciel ; des villages entiers demandaient des livres de religion ; dans « certains districts même, on avait dressé en l’honneur des missionnaires des colonnes « commémoratives rappelant leurs bienfaits et la reconnaissance des populations. Ce concert « public d’hommages était sincère, mais, il offrait un point noir. Parmi les catéchumènes « convaincus et de bonne foi, se glissaient habilement d’hypocrites coquins dont les intentions « étaient loin d’être pures. Ils se promettaient de trouver dans la religion et la protection des « Européens, le chemin de la fortune et la satisfaction d’ambitions ou de rancunes mal « déguisées. Pour prémunir les chrétiens contre ces trompeurs, pour démêler la droiture et la « perfidie des intentions, pour faire le partage des brebis et des loups, les missionnaires « devaient user de prudence et de vigilance. M. Jozeau se rendit parfaitement compte de la « situation. Par sa décision, la confiance qu’il inspira et la ligne de con­duite qu’il traça aux « chrétiens, il sut écarter les faux frères et les traîtres qui ne demandaient à entrer dans la « bergerie que pour la ravager et la perdre.

    « M. Jozeau n’a pu faire qu’une fois la visite entière de son nou­veau district ; mais, en « dehors du temps de l’administration, il s’occupait assidûment de ses chrétiens, profitait de « toutes les occa­sions pour prendre sur eux, leurs affaires et leurs intérêts, des notes et des « renseignements utiles. En un mot, notre confrère était un pasteur zélé et fidèle, qui suivait « toujours son troupeau, sinon de l’œil, du moins de la pensée et du cœur. Le petit bourg de « Pai­tjyou, sa résidence habituelle, était devenu un village modèle. Tout y marchait avec la « régularité d’un monastère. La prière en commun se faisait chaque jour, matin et soir, et « personne n’y manquait. Le Père lui-même s’était astreint à la présider fidèlement, et ceux « qui connaissent la longueur des prières coréennes, savent que ce n’était pas là une mince « pratique de mortification. Le samedi et la veille des fêtes, non seulement il recevait, mais il « attirait aux sacrements les chrétiens des villages environnants, afin d’entretenir le plus « possible en eux la vie de la grâce. Les autres jours, au contraire, il n’admettait que les visites « absolument nécessaires, et consacrait tout son temps à la prière, à  l’étude ou encore à des « travaux manuels dont profitait surtout l’humble chapelle qui était sous son toit.

    « Ce côté de la vie de M. Jozeau est d’autant plus remarquable que son caractère semblait « le porter moins que tout autre à une exis­tence minutieusement régulière. Causeur « infatigable, il mettait l’entrain et la gaieté dans toutes nos réunions. A le voir alors on eût dit « volontiers que la sévérité austère d’une règle n’était pas faite pour son tempérament si « allègre. Mais il avait temps pour tout ; il savait s’épancher dans l’intimité ; il savait aussi se « ressaisir dans sa solitude de Pai-tjyou.

    « C’est là que le trouvèrent les tristes événements dont il devait être bientôt la victime ; « c’est là qu’il fut deux mois durant, le témoin désolé des malheurs qui menaçaient ses « chrétiens. Il défendit son village contre les attaques répétées des rebelles, et, sur les « instances de ses néophytes, il s’en éloigna les larmes aux yeux, pour aller chercher à Séoul « un secours que les circonstances, hélas ! ne permettaient déjà plus d’envoyer. A Tjyen-« tjyou, il se confessa avant d’entreprendre un voyage dont il prévoyait les dangers. La mort « ne lui faisait pas peur. Elle le surprit à Kong-tjyou, sans le troubler. Dès qu’il eut compris « que Dieu lui demandait son sang, il leva les yeux au ciel, les abaissa sans crainte sur ses « lâches bourreaux, et reçut bravement le coup fatal : c’était le 29 juillet. Ne pleurons pas une « telle mort. Elle a été précieuse devant Dieu ; elle doit l’être aussi aux yeux des hommes qui « ont la foi et du cœur. »

     

     

    • Numéro : 1818
    • Pays : Corée
    • Année : 1888