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Louis JOYAU (1877-1907)

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    M. Louis-Alphonse-Marie Joyau naquit le 5 février 1877 à Geneston, canton d’Aigrefeuille (Loire-Inférieure).

    « Dès l’aube de sa jeunesse, lisons-nous dans le Petit Messager de Nantes, il sentit naître en son âme de secrètes aspirations et d’irrésisti­bles attraits pour la vie de missionnaire. Il fallait faire éclore ces ger­mes de vocation : la Providence s’y employa excellemment en plaçant près de lui des parents foncièrement et courageusement chrétiens, un prêtre pieux, qui s’appliquèrent à cultiver ses bonnes dispositions.

    « Il entra au collège à l’âge de douze ans. A Chauvé, dont il garda un si bon souvenir, comme au petit séminaire de Notre-Dame des Couëts, il se fit remarquer par sa piété solide, son ardeur au travail, sa franchise et sa bonne gaîté. Ne l’avait-on pas surnommé le boute-en-train ?

    « Toutefois, les belles et fécondes années du collège n’avancent pas assez tôt au gré de ses désirs : il a soif des âmes et rêve courses apostoliques et conquêtes dans les pays lointains. Dieu mit sur sa route un directeur éclairé, M. l’abbé Crépel, qui comprit bien vite les desseins du ciel sur ce jeune homme. Alphonse Joyau, à la fin de sa rhétorique, sur l’avis de son directeur, quitte les Couëts pour aller continuer ses études au Séminaire des Missions-Étrangères.

    « Le 10 septembre 1895, il entra au séminaire de l’Immaculée-Conception à Bièvres, où se font les études de philosophie et de théologie fondamentale. « Là, écrivait-il, je suis « pleinement heureux, car je suis dans mon élément et la charité est si bien comprise entre « tous les aspirants. » Sa joie est plus grande encore, lorsque, deux ans plus tard, il entre au Séminaire de la rue du Bac. Tout, dans cette maison, lui parle de l’objet de ses affections ; tout lui rappelle l’apostolat, et ses vénérés professeurs qui ont usé leurs forces dans les travaux des missions, et les entretiens de ses confrères qui, comme lui, brûlent du feu sacré du zèle et du martyre, et les instruments de supplices qui tapissent les murs de la chapelle des Martyrs et qui ont brisé tant et de si précieuses existences. Ces instruments de torture ne vous font point peur, lui demandait-on un jour ? « Je n’ai au cœur que deux désirs en me faisant « missionnaire : sauver des âmes et mourir martyr. Un coup de sabre, c’est bien vite fait, et « voilà votre âme en Paradis. » Celui qui parlait ainsi était taillé pour devenir un apôtre.

    « Ordonné prêtre le 24 juin 1900, l’heure de partir avait sonné. Il fait le sacrifice de sa famille, de son pays natal, de tout ce qu’il aimait, avec un héroïsme que tout Geneston admire : Dieu seul peut allumer au cœur de l’homme la flamme d’un aussi généreux dévouement. Il quitta la France le 1er août 1900. »

    Arrivé en Corée à l’automne de l’année 1900, M. Joyau se mit à l’étude de la langue du pays dès la première heure de son séjour à l’évêché de Séoul, où il devait rester quelques mois en attendant la retraite commune des missionnaires, c’est-à-dire l’époque ordinaire des destinations.

    « C’est au mois de mai de l’année suivante que je le vis pour la première fois, dit M. Robert. J’avais besoin d’un confrère pour rem­placer M. Pailhasse, il me fut donné comme voisin et nommé au poste de Kasil, district de Gilkok, à 40 lis de Tai-kou. Aussitôt qu’il connut sa destination, il vint naturellement me trouver, pour recueillir le plus de renseignements possible sur son district. Dès cette première entrevue, il me parut gai, alerte, intelligent, rempli de bonne volonté, et on ne peut plus joyeux d’aller étudier la langue dans un milieu entièrement coréen. Les préparatifs du voyage ne furent pas longs, car le bagage d’un missionnaire, nouvellement arrivé de France, n’est pas très compliqué. Le chemin de fer Seoul-Fusan n’existant pas encore, nous prîmes notre route par Chemulpo et Fusan ; et, après huit jours de voyage, nous étions à ma résidence de Tai-kou. En attendant que sa maison fût prête à le recevoir, M. Joyau resta chez moi quatre ou cinq jours, après lesquels ses chrétiens vinrent le chercher, lui et ses petits bagages, et je l’accompagnai pour veiller à son installation.

    « La résidence de Kasil était alors on ne peut plus modeste : une petite chapelle pouvant contenir de cinquante à soixante chrétiens ; au bout, une petite chambre pour le missionnaire ; dans un autre corps de logis, la chambre du servant, une cuisine, un hangar, et c’était tout. Pas même une pièce à offrir à des confrères ou à des visiteurs. Il y avait bien à l’est de la chapelle, une maison d’habi­tation à moitié construite, mais, trouvant l’installation suffisante, bien qu’étroite. M. Joyau ne voulut pas songer, pour le moment, à un agrandissement quelconque. L’étude de la langue était pour lui le plus pressant.

    « Dès le lendemain de mon départ, il se mit sérieusement au travail, réunissant autour de lui les enfants, les jeunes gens capables de lui enseigner quelques phrases de coréen. Pour toute nourriture, il se contentait, matin, midi et soir, du bol de riz traditionnel avec une soupe aux navets ou aux herbes sauvages. Une tasse de thé complétait ce frugal repas.

    « Un pareil régime devait, à la longue, affaiblir la santé du mission­naire. Aussi, dès la fin de juin, il vint me voir à Tai-kou. Il avait la figure pâle, un peu fatiguée mais se trouvait content ; car déjà, il pouvait ajuster quelques mots coréens les uns au bout des autres et se faire comprendre des chrétiens. Je le retins chez moi pendant huit jours, autant pour sa santé que pour l’aider un peu dans l’étude de la langue. Grâce à un travail opiniâtre, secondé par une bonne mémoire, il put commencer à donner les sacrements sans grande peine aux chrétiens de son village, pour la fête de l’Assomption. Au mois d’octobre, il avait fait assez de progrès pour composer le canevas d’une lettre aux chrétiens et commencer sa première tournée d’admi­nistration. Le 15 du même mois, il se mit donc en route pour parcourir ses différentes chrétientés, disséminées sur une distance de plus de 300 lis. Le travail fut rude pour son premier voyage, car son district, à part quelques rares villages d’anciens chrétiens, se composait surtout de néophytes encore ignorants, perdus au milieu des païens et ne pouvant guère se réunir qu’une fois l’année, pour venir recevoir les sacrements. Malgré cela, au mois de décembre il en avait visité le plus grand nombre et donné, ce qui était merveilleux pour un premier coup de filet, plus de 60 baptêmes d’adultes. Aussi, Ces succès inespérés lui faisaient oublier la fatigue ; et il aimait à les raconter. Heureux d’avoir pu se faire comprendre des chrétiens sans trop de difficultés, il n’aspirait qu’à se perfectionner dans l’étude dela langue.

    « De retour à sa résidence, il se remit de suite au travail et fit son administration de printemps, après laquelle nous montâmes ensemble à Séoul pour la retraite annuelle. C’était pour lui un vrai bonheur d’aller raconter à Sa Grandeur ses premiers travaux, un bonheur aussi de revoir ses anciens confrères du séminaire. A la capitale il retrouvait un vieil ami dans l’harmonium, dont il était privé depuis des mois, car M. Joyau était musicien dans l’âme, et son grand plaisir à Kasil était de fredonner quelques cantiques ou chansons du pays. L’harmonium lui manquait. Mais comme on finit toujours, dit-on, par se procurer ce que l’on aime, lui aussi trouva, grâce à l’obligeance d’un confrère, le moyen d’avoir un harmonium chez lui et, dès lors, il se trouva le plus heureux des missionnaires de Corée.

    « Cette récréation, du reste, ne nuisit jamais à son ministère, et tout son temps était partagé entre l’étude de la langue, qu’il travaillait toujours beaucoup, et l’administration de ses chrétiens. Volontiers, il s’abouchait avec les païens de son village, leur racontait des histoires, les admettait chez lui, prenait parti pour eux lorsqu’ils se trouvaient dans la peine, veillait sur les buveurs et les joueurs nombreux dans le pays, ne se gênait pas quelquefois pour aller les chasser des maisons où ils se rassemblaient, si bien qu’il devint populaire et obtint l’estime et l’affection de tout le monde. On vint à lui pour l’entendre parler de doctrine, pour le consulter sur telle ou telle affaire, et il était content de pouvoir se faire tout à tous.

    « Les gens de son village se convertissant peu à peu, il dut songer, pendant son deuxième été à Kasil, à l’agrandissement de sa chapelle devenue insuffisante, et à l’achèvement d’un corps de logis commencé par son prédécesseur. La troisième année, il acheta deux petits terrains voisins, pour arrondir sa propriété et s’installer à peu près convenablement. A la fin de sa troisième administration, au cours de laquelle il avait baptisé 160 adultes, il tomba malade de fatigue. Il toussait, se plaignait de l’estomac et resta près de deux mois sans pouvoir parler à haute voix. Il fut donc obligé de devancer la retraite, pour aller se faire soigner à Séoul. Un mois et demi de repos et de soins le remit sur pied, et c’est le cœur  rempli de joie qu’il reprit le chemin de sa résidence.

    « Les conversions des païens de son district devenaient de plus en plus nombreuses et exigeaient de lui un travail beaucoup plus sou­tenu. C’était tantôt un sermon à faire le dimanche à son oratoire, et il ne manquait jamais de l’écrire et de le travailler de son mieux, tantôt une lettre pour instruire ou consoler ses chrétiens, tantôt une affaire à régler avec les païens et même avec les mandarins de son district, quelquefois un voyage précipité à Taikou pour tâcher d’obte­nir une bonne lettre en faveur de ses chrétiens persécutés. Il avait en outre le catéchisme des garçons et des fillettes tous les dimanches. Il trouvait encore chaque jour des moments libres pour transcrire le dictionnaire français-coréen, dont un confrère lui avait prêté le manus­crit. Bref il était studieux, zélé, plein d’ardeur pour l’instruction et la direction de ses chrétiens.

    « Une vie si bien réglée, si minutieusement employée ne pouvait rester infructueuse. Ses chrétiens, au nombre de 800 à 900 lorsqu’il arriva à Kasil, furent portés à 1.400 en l’espace de quelques années, et, dans son seul village, il pouvait en compter 200 à Noë1 1906, c’est-à-dire moins d’un mois avant sa mort. Pour finir, je dois ajouter qu’au milieu de ses occupations, il était très fidèle à réciter son bréviaire au temps marqué, à faire ses exercices de piété et sa visite au très saint Sacrement qu’il n’omettait jamais : sa chapelle était devenue de nouveau trop petite pour contenir tous ses fidèles. Il songeait à l’agran­dir encore l’année suivante 1907, et il avait déjà ramassé dans ce but une certaine somme d’argent, lorsque la maladie, survenue le 2 janvier 1907, nous l’a enlevé prématurément, au bout de neuf jours de souf­frances.

    Notre cher M. Joyau a donc rendu son âme à Dieu le 12 janvier à10 h. 15 du soir, assisté de MM. Robert et Mousset. Il paraît avoir succombé à la fièvre typhoïde compliquée de pneumonie.

    « Il avait terminé le 16 décembre son administration d’automne, qui avait été très fructueuse, lui donnant 116 baptêmes d’adultes : « Ce jour-là, écrivait-il, j’arrivai par Tai-kou. « Ce fut le seul jour de mauvais temps que je rencontrai ; mais il en valait plusieurs ; je crois « bien que c’est la première fois que je subis un si mauvais temps. »L’instance du pauvre Père à rappeler ce mauvais temps donne à pen­ser qu’il en avait été grandement éprouvé et que sa maladie a com­mencé là. Pendant son séjour à Kasil, il souffrit d’un rhume persis­tant et en vint à perdre tout à fait l’appétit. Aussi, en partant de chez lui pour se rendre à Tai-kou, où il devait passer le jour de l’an, il disait à ses chrétiens : « Ici, j’ai perdu tout goût pour la nourriture, il faut que j’aille me remonter à Tai-kou. » Il passa très gaiement la journée du 1er janvier en compagnie de MM. Robert et Kim Alexis ; dans la soirée surtout, il avait donné libre cours à son humeur franche et joviale.

    Le 3, en se levant, il se plaignit de fortes douleurs à la poitrine, pourtant se confessa, célébra la messe et déjeuna même avec appétit ; mais, au milieu du dîner, il sentit les frissons de la fièvre. M. Robert lui administra de la quinine, fit bien chauffer sa chambre et l’engagea à aller se reposer. Le 3 au matin, il dit qu’il ressentait le vertige et ne pourrait pas dire la messe. On lui fit prendre un purgatif, puis une dose de quinine, mais la fièvre ne fit que redoubler avec les douleurs de tête. De toute la nuit, il ne put dormir. Le lendemain 4, M. Robert fit appeler le médecin de l’hôpital japonais, qui, après auscultation, parla de fièvre cérébrale, sans se prononcer toutefois. Les remèdes qu’il administra ne produisant aucun effet, sur la demande du malade, on appela un autre médecin qui se prononça pour une fluxion de poi­trine très avancée. Notre cher malade, en effet, toussait beaucoup et était très agité. La fièvre étant tombée de 40º à 38 ½  le 9 janvier, le médecin crut devoir administrer un calmant. Le malade dormit toute la journée et le soir se croyait guéri. La nouvelle de la mort de son propre servant, qu’on réussit mal à lui cacher, l’impressionna quelque peu ; toutefois il retomba dans un sommeil lourd et profond, qui dura toute la journée du lendemain. Le 11 au matin, MM. Robert et Mousset, inquiets de ce long sommeil, se décidèrent à l’éveiller coûte que coûte. A force d’être secoué, il finit par remuer la tête et ouvrir les yeux. Bientôt il se trouva très surexcité. Il n’y avait plus à attendre. La mort approchait. C’était le moment de donner au pauvre malade le sacrement de l’extrême-onction. Quand il l’eut reçu, M. Robert lui demanda s’il ne désirait pas aussi qu’il lui appliquât l’indulgence plé­nière in articulo mortis. Il fit de la tête un signe d’assentiment, et puis il s’inclina sur sa couche. Deux minutes après il s’agite, appelle ses confrères présents. Il fait un effort pour leur parler et retombe sans connaissance. Depuis lors, il fut tantôt agité, paraissant souffrir beau­coup, tantôt en proie au coma, mais il ne paraît pas qu’il ait rien discerné ou compris de ce qui se passait autour de lui. Toute la journée du 12, les chrétiens récitèrent les prières des agonisants. Le soir vers 9 h. ½ , la respiration devint pénible et saccadée, les Pères accoururent à son chevet et à 10 h. ¼  recueillirent son dernier soupir.

    « La douloureuse nouvelle parvint à Séoul le 13 un peu avant midi. Mgr Mutel partit le 14 par le premier train et arriva vers les 3 heures du soir à Tai-kou. Il y trouva, outre MM. Robert et Mousset, M. Le Gendre et M. Kim Alexis, arrivés le matin même. Le corps du cher défunt venait d’être mis en bière et transporté à l’église, où de nom­breux chrétiens se relevaient pour veiller et pour prier.

    « Les funérailles eurent lieu le 15. Monseigneur célébra la messe et donna l’absoute. L’église était absolument comble. Outre les chrétiens de Tai-kou où le défunt était connu et aimé, beaucoup de ceux du dis­trict de M. Joyau étaient venus lui rendre les derniers devoirs. La douleur de ceux de Kasil faisait peine à voir.

    Ils ne voulurent céder à personne l’honneur de porter leur Père à sa dernière demeure. Le cortège était des plus imposants ; la multi­tude qui le formait eut à défiler, jusqu’au bout de la ville et du mar­ché, entre une double haie de païens curieux et recueillis. L’inhumation eut lieu à 5 lis environ, au sud-ouest de l’église, sur une colline, dans la propriété du catéchiste Tyeng et mise par lui à la disposition de la mission. C’est là que sous un modeste monument de granit, sur­monté d’une belle croix en fer, venue de Shanghaï, repose le cher et regretté M. Joyau, ainsi qu’en fait foi l’épitaphe :

     

    Hic jacet

    R. P. ALPHONSUS JOYAU

    Natus anno 1877 . Mortuus anno 1907.

    De profundis... Requiescat in pace...

     

     

    • Numéro : 2522
    • Pays : Corée
    • Année : 1900