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Alphonse JOUBERT (1847-1925)

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    M. Alphonse Joubert naquit à Poillé dans la Sarthe le 17 octobre 1847. On ne sait rien de son enfance ni de sa jeunesse. Il fut ordonné prêtre au Mans, le 10 août 1871 et nommé dans une institution ecclésiastique de son diocèse. En 1873, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères. Désigné pour la Cochinchine, il arriva à Saïgon, le 1er août 1874. Il y fut chargé de l’école que venait de fonder le Père de ­Kerlan, curé de la Cathédrale. Peu à peu cette école se développa, il fallut adjoindre d’autres professeurs à M. Joubert qui devint Directeur de l’Institution : elle fut appelée Institution Taberd parce qu’elle se trouvait dans la rue Taberd ainsi nommée en souvenir de Mgr Taberd, Vicaire Apostolique de la Cochinchine. M. Joubert s’occupa de l’Institution avec un zèle infatigable pendant douze ans, jusqu’en 1886. Il passa alors quelques mois dans le district de Macbao ; il fut ensuite nommé aux délicates fonctions de Secrétaire de l’Evêché et de Procureur de la Mission, fonctions qu’il conserva jusqu’à sa mort.

    Lorsque, en 1889, l’institution Taberd fut confiée aux Frères des Ecoles Chrétiennes, M. Joubert devint aumônier et directeur spirituel de cet établissement.

     

    Les lignes qui suivent ont été publiées dans « l’Echo des Amicales » de Saïgon, sous la signature d’un de ces élèves ou anciens élèves à qui notre confrère avait voué son apostolat. Nous croyons que le plus bel éloge d’un prêtre est la reconnaissance et l’affection qu’il sut inspirer aux âmes qui furent sous sa grâce : « Cognosco oves meas et cognoscunt me meae... »

    Tous les matins, de bonne heure, il venait dire la messe à la chapelle, et ceux qui lui ont servi d’enfants de chœur se rappellent encore la piété et la ferveur avec lesquelles il célébrait le Saint-Sacrifice. Au moment de l’Elévation et à la Communion surtout, son visage s’enflam-mait, ses yeux se mouillaient, ses traits devenaient si recueillis et son émotion si vive qu’elle gagnait les assistants, car il paraissait vraiment transfiguré et l’on croyait avoir devant les yeux saint Charles ou son patron saint Alphonse de Liguori en personne.

    Chaque semaine, il venait à Taberd pour faire le catéchisme et entendre les confessions. Tous les dimanches, vers neuf heures du matin, il venait aussi pour faire réciter aux élèves l’évangile du jour, et leur en donnait ensuite une petite explication. Le Père Joubert était vraiment paternel dans son rôle de confesseur : ses exhortations débordaient de tendresse, et il n’imposait jamais de pénitences trop dures. Aussi les enfants venaient-ils tous à lui sans crainte, car à leurs yeux il représentait bien le Sauveur Jésus disant : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Dans ses catéchismes il avait également le don d’intéresser et de captiver l’attention, même des plus jeunes écoliers, par sa manière aimable d’interroger, d’expliquer, de raconter des histoires, de récompenser par de belles images ou des médailles ceux qui répondaient le mieux. Parmi ses petits auditeurs, tous n’étaient pas des modèles de sagesse, et il y avait bien dans le nombre quelques bavards et turbulents ; mais le Père Joubert savait les calmer gentiment d’une parole douce ou d’un regard attristé. Enfin, lorsqu’il traversait la cour après sa messe ou ses catéchismes, les enfants accouraient lui dire bonjour, quelques-uns se hasardaient à lui demander des images, d’autres lui offraient de ces fleurs jaunes et odoriférantes qu’il aimait beaucoup et que les élèves appelaient « les fleurs du Père Joubert ». Il les acceptait avec plaisir en disant : « Merci, mes enfants »  mais comme il y en avait trop, il choisissait les plus belles, en aspirait le parfum et les emportait parfois dans son bréviaire. En 1869, il fut remplacé comme aumônier de Taberd, par le P. Jean- Baptiste Tong, ancien élève du Collège d’Adran, et secrétaire de Mgr Dépierre. Depuis lors, ayant résigné successivement ses fonctions de directeur et d’aumônier, il se consacra exclusivement au service ingrat et obscur de procureur de la Mission de Saïgon, emploi qu’il remplissait depuis une dizaine d’années et qu’il conserva jusqu’à sa mort.

    Malgré son grand âge, le Père Joubert se portait bien et ne rentra jamais en France, mais il alla se reposer quelque temps à Hongkong. Il souffrait cependant de l’estomac et le Docteur l’avait soumis à un régime sévère qu’il suivait d’ailleurs scrupuleusement. De taille moyenne, légèrement courbé, la barbe et les cheveux blancs, les yeux petits, un peu rouges et larmoyants, la bouche fine et affable, le P. Joubert avait la physionomie empreinte d’une douce piété. Cela n’empêche pas qu’il avait ses moments de gaieté expansive ; il riait alors de bon cœur et savait toujours rendre la conversation agréable. Ses amis et ses confrères se plaisaient à lui rendre une petite visite qui lui causait toujours beaucoup de joie, et il accueillait tout le monde avec simplicité et amabilité. Du reste, tous ceux qui ont connu et approché le P. Joubert peuvent assurer qu’il était la bonté même. Dieu seul sait combien de familles dans la gêne ou la misère il a soulagées par des secours aussi opportuns que secrets ! Dieu sait encore à combien d’infortunés sans situation il a rendu, grâce à ses relations, des services aussi importants que discrets ! Les affligés eux-mêmes, prêtres ou laïques, venaient lui confier leurs peines intimes et ils étaient sûrs de trouver en lui un père compatissant qui savait les consoler et relever leur courage abattu ; en le quittant, ils emportaient toujours un peu plus d’espoir et de résignation chrétienne. Il sut enfin ramener à Dieu, par de bons conseils délicatement adressés, bien des malheureux qui avaient oublié leurs devoirs de chrétien.

    Voici, entre autres, un petit trait que le P. Joubert aimait à raconter. C’était du temps où il dirigeait encore l’Institution Taberd. Un brave homme, d’origine israélite, s’intéressait beaucoup à l’école et ne manquait jamais d’assister aux distributions de prix. Partout où il rencontrait le Père, pour lequel il avait une vive sympathie et une grande estime, le Juif lui serrait la main en disant : « Eh bien ! ça va toujours, Père Taberd ? » Cette confusion de noms amusait beaucoup le Père Joubert qui priait en secret pour la conversion de ce brave homme. Celui-ci n’osait pas lui en parler, mais le Père prit les devants et lui dit un jour : « Voyons, cher Monsieur, ce n’est pourtant pas bien difficile de vous convertir. Nous croyons tous les deux au Messie, n’est-ce pas ? Mais pour les chrétiens, il est déjà venu, tandis que pour vous autres, il doit venir. Eh bien ! croyez simplement comme nous que le Messie est arrivé et vous pourrez être baptisé. » Le bon Israélite se laissa persuader et consentit à devenir catholique.

    Il est impossible de raconter en détail la vie de ce bon Père, car, ainsi que l’Evangile est très concis en parlant de saint Joseph : « Cum esset vir justus... » — « C’était un homme juste » , de même nous ne pouvons penser au P. Joubert sans évoquer l’idée d’un saint prêtre, dont la vie a été si cachée qu’elle semble vouloir demeurer inconnue comme celle de saint Joseph lui-même et qu’elle est bien la mise en pratique de ce conseil de l’Imtation : « Ama nesciri ». — Aimez à vivre inconnu. »

    Dans la Sainte Famille, saint Joseph était le commensal, le conseiller et le serviteur dévoué de Jésus et Marie. Dans la Mission de Saïgon, le P. Joubert a été le commensal vénéré et le conseiller écouté de quatre évêques successifs : Mgr Colombert, Mgr Dépierre, Mgr Mossard, Mgr Quinton, ainsi que le serviteur dévoué de tous les missionnaires et prêtres annamites. A l’exemple du saint Patriarche de Nazareth, modèle d’humilité, de travail et de piété, le P. Joubert se considérait comme un serviteur inutile et le dernier de ses confrères, tout en pourvoyant sans relâche aux besoins de la Mission, dans le silence et la solitude de son cabinet de travail. Jamais ses occupations ne l’absorbèrent au point de le distraire de sa prière, et jamais sa prière ne le retint au point de le retarder dans son travail. Comme tous ceux qui vivent de la Règle, par vocation ou par choix, il avait si bien ordonné sa vie, que toutes ses actions, sa messe, sa méditation, ses lectures, ses comptes, ses courses en ville pour les commissions à faire, ses visites au Saint-Sacrement à l’oratoire épiscopal, avaient chacune leur moment fixé dans la journée. Comme saint Joseph aussi, le P. Joubert fuyait le monde. S’il sortait, c’était par nécessité ou par charité : pour s’occuper des affaires de la Mission ; pour aller se confesser au séminaire ; ou bien pour assister aux offices des dimanches et jours de fête, aux enterrements et aux messes de Requiem ; ou bien encore pour aller voir des confrères malades à la Clinique ; ou enfin, très rarement, pour assister à des réunions extraor-dinaires, comme au Cinquantenaire de Taberd en 1924, mais jamais il ne prit part à aucun banquet, à cause de son régime. A part cela, il restait toujours à l’évêché, tellement il aimait sa chère solitude, ou plutôt la très aimable société de Dieu avec lequel il vivait continuellement. Le soir, en compagnie de Monseigneur, ou du Provicaire, ou encore de son grand ami le P. Artif, il faisait un petit tour de promenade dans la vieille calèche de l’Evêché. Voilà sa vie pendant plus de 38 ans : Vie de labeur obscur et constant, vie cachée au monde, vie toute d’union avec Dieu.

    C’est à son poste que, vers le commencement de juin, la maladie vint le prendre pour l’emporter dans son Eternité. La souffrance le trouva tel qu’il avait été toute sa vie : humble, calme et résigné. Un jour, il se plaignit de souffrir d’une hernie. Transporté d’urgence à la clinique, il se trouva si mal, que le docteur crut devoir l’opérer le soir même. Mais cette opération n’eut pas lieu, car la hernie s’était résorbée d’elle-même après un bain tiède, et de plus, l’état du malade affligé de diabète ne permettait plus aucune intervention chirurgicale. Le bon Père dut donc se résigner à attendre le dénouement fatal qui devait arriver par l’urémie ou empoisonnement du sang.

    Il accueillit avec piété et soumission à la Volonté divine cet arrêt de ­mort ainsi que les secours de la Religion. Le Père Provicaire, revenu de Dalat, lui donna l’Extrême-Onction et l’indulgence de la Bonne Mort qu’il reçut en parfaite connaissance la veille de sa mort. Agé de 78 ans, il s’endormit paisiblement dans le Seigneur, le vendredi 19 juin 1925, dans l’après-midi.

    Son corps, revêtu d’ornements sacerdotaux, fut exposé dans le petit salon du séminaire des Missions, au pied de la statue du Saint Curé d’Ars, ce vrai modèle des prêtres. Le lundi matin, 22 juin, à 5 heures et demie, son cercueil fut transporté à la chapelle du séminaire pour la messe d’enterrement et de là il fut conduit à la cathédrale pour l’absoute. Tous les élèves de Taberd furent présents à ses funérailles ; quelques classes étaient venues l’accompagner depuis le Séminaire, et d’autres se joignirent au cortège, lorsqu’il passa devant l’Institution Taberd ; enfin tous lui firent une haie d’honneur derrière l’église, pendant que le modeste corbillard l’emportait vers sa dernière demeure. Remarque digne d’attention : le jour des obsèques du P. Joubert, la cathédrale était encore toute décorée d’oriflammes de fête, car les enfants de la paroisse venaient de faire leur Communion solennelle, la veille, dimanche 21 juin. Les jeunes communiants, venus pour la messe d’actions de grâces, assistèrent aussi aux funérailles du bon P. Joubert qui avait tant aimé les petits enfants et en avait préparé beaucoup, lui aussi, à faire leur Première Communion.

    Au cimetière de la Mission, situé derrière le tombeau de Mgr d’Adran, les missionnaires et les prêtres annamites, accourus en grand nombre, récitèrent les dernières prières liturgiques, puis la dépouille mortelle du P. Joubert fut descendue en terre, près de la tombe encore fraîche du P. Guéguend. C’est là qu’il repose en attendant le jour de la Résur­rection glorieuse. »

     

     

    • Numéro : 1190
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1874