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Maurice JOLY (1909-1993)

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    « Extrait du registre des actes des naissances pour l’année 1909. L’an mil neuf cent neuf, le vingt-sept du mois d’août, à huit heures du matin, par devant nous Hippolyte Charmoille, maire, officier de l’état-civil de la commune de Vernierfontaine, canton de Vercel, arrondissement de Baumes-les-Dames, département du Doubs, est comparu Joly Constant Eugène, âgé de quarante-huit ans, négociant domicilié à Vernierfontaine, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né le jour d’hier à dix heures du soir, de lui déclarant, en sa maison sise à Vernierfontaine, et de Tournier Marie Ludivine Augustine, âgée de quarante-deux ans, négociante, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Maurice-Marie Joseph. Lesdites déclaration et présentation faites en présence de Constant Charpy, âgé de vingt-trois ans, instituteur, et de Gaulard Simon, âgé de soixante ans, cultivateur, tous deux domiciliés à Vernierfontaine, et ont les père et témoins signé avec nous le présent acte de naissance après qu’il leur en a été fait lecture. Suivent les signatures. Extrait certifié conforme au registre, et transcrit par Nous, Martin Amiotte, maire de Vernierfontaine le trente août mil neuf cent trente pour servir à la constitution d’un dossier d’inscription, au collège des Missions Étrangères de Paris ».

     

    À côté de cet extrait d’acte de naissance, calligraphié  en pleins et déliés d’une belle encore bleue, l’extrait du registre des actes de baptême, copié deux jours plus tôt, de sa petite écriture en pattes de mouche, par l abbé Pepiot, a plutôt mesquine apparence. On y apprend que le nouveau-né a eu comme parrain Joseph Joly, son frère, et comme marraine Maria Baverel, sa cousine. On ne constate d’ailleurs aucune discordance entre les deux documents. Les parents s'étaient mariés en 1896, et avaient déjà cinq enfants, trois garçons et deux filles ; il sera le petit dernier de la maisonnée ; la mention de leur profession, telle qu’indiquée sur les documents analytiques de la Société, est celle de fromager et épicier.

     

    Le benjamin de la famille commence ses études à Vernierfontaine, et entre en 1920 à la maîtrise de la métropole bisontine, où il reçoit la confirmation des mains de Mgr Louis Humbrecht le 23 mai 1921 ; il y termine son petit séminaire en 1928, et poursuit sa philosophie pendant deux ans au grand séminaire de Faverney. Ayant clôturé ses études, il écrit à Paris le 7 juillet 1930 : « En plein accord avec mon directeur et Monsieur le Supérieur, et pour répondre à des aspirations anciennes et constantes, j’ai prié Son Éminence le cardinal de Besançon de me permettre d’accomplir cette démarche. Je viens de recevoir cette permission, et n’ayant d’autre but que de répondre aux desseins de la Providence, j’ose espérer une réponse favorable ». Accompagnent cette requête ses notes scolaires de l’année, avec comme remarque : « Vocation de missionnaire qui paraît sérieuse ». Rien ne se met en travers des projets de Maurice, et aucun doute n’est formulé par quiconque pour s’opposer à son enregistrement : il est admis aux Missions Étrangères le 14 juillet.

     

    Il doit interrompre sa théologie à peine commencée, pour son service militaire, qu’il effectue d’octobre 1931 à octobre 1932, et à son retour est tonsuré le 2 juillet 1933, après avoir reçu toutes les lettres testimoniales de Mgr l’archevêque de Besançon, le Cardinal Charles-Joseph-Henri Binet. Après quoi les années se passent au séminaire, semblables aux années précédentes, c’est-à-dire dans le calme et apparemment sans le moindre accroc. Pour cette période de sa vie, on ne dispose à son sujet que d’une réponse à l’enquête officielle qui était faite lors d’un des séjours de vacances qu’il fit en famille ; son curé note pour la conclure que : « Tout le monde estime qu’il sera un bon prêtre ».

     

    Arrivé au sacerdoce le 21 décembre 1935, il reçoit sa destination le 13 février suivant pour la mission de Siam, comme on disait alors, et quitta la France le 14 avril 1936. À Bangkok, où il arrive en mai, le vicaire apostolique Mgr René Perros l’envoya étudier la langue dans l’extrême nord du pays, à Chiengmai, où le P. René Meunier avait remplacé le père Lucien Mirabel, le fondateur de la mission en cette région. Au XIX° siècle, plusieurs missionnaires avaient essayé de s’installer à Chiengmai, mais s’étaient immédiatement faits expulser par le roitelet local, vassal du roi de Bangkok, à l’instigation des missionnaires presbytériens. En 1936, rien que dans le département de Chiengmai, ces derniers possédaient 23 dessertes, deux collèges pour filles et garçons, un hôpital moderne – où le prince Mahidol, père de S.M . Bhumibol Adulyadej, actuellement régnant, était venu faire ses années de pratique de la médecine -, une école d’infirmières, et une léproserie fort bien organisée. Les gens de la région parlent une langue proche du thaî officiel, mais cependant différente. Ils sont industrieux : les fortifications de la ville de Chiengmai et le nombre imposant des pagodes suffisent à le prouver. Il est vrai que, dans les années trente, cela ne se voyait guère : les guerres, les inondations, les épizooties, le manque d’information ne permettaient aucun développement. Mais dès que les circonstances furent devenues favorables, grâce aux techniques nouvelles, aux vaccins, aux semences productives entre autres, tout a changé.

     

    Le conseil financier de la mission de Siam comprenait assez mal la création de ce nouveau centre dans le Nord, où absolument tout était à faire, mais Mgr Jean-Baptiste de Guébriant, supérieur général à l’époque, s’y intéressait beaucoup. Il fit même « la folie » - ainsi qu’il l’écrivit lui-même – de s’imposer cinquante-deux heures de voyage pour en passer quatorze seulement dans cette capitale du Nord, dont les heures de nuit. La société des Missions Étrangères dut avancer aux Frères de Saint-Gabriel le nécessaire pour la construction de leur collège, le remboursement devant se faire petit à petit au profit de l’Église de Chiengmai, ce qui prit un certain temps Quoi qu’il en soit, le premier travail du P. Joly fut l’étude de la langue. Comme déjà le P. Meunier, puis le P. Victor Larqué, il eut l’avantage d’avoir à sa disposition une grammaire siamoise écrite en français. Composée par M. Lorgeou, ancien consul de Belgique à Bangkok, ce livre complétait fort heureusement les « Éléments de grammaire » en tête du  célèbre dictionnaire de Mgr Jean-Baptiste Pallegoix. Le P. Joly disposa par surcroît d’un cahier, où un professeur avait consigné des séries de phrases utilisant des mots choisis et classés.

     

    Il n’attendit pas d’avoir maîtrisé la langue pour se rendre utile. Il avait constaté la nécessité de stimuler au travail la         jeunesse, et pour lui faciliter la tâche, finança le forage d’un puits semi-artésien pour l’exploitation maraîchère. Puis, il entreprit d’enseigner la menuiserie à un groupe de jeunes, études et travaux pratiques étant menés de front, avec aussi le souci plus clérical des chants d’église. Favoriser l’artisanat en ce temps-là, c'était vivre en avance sur son temps de plusieurs dizaines d’années. Études en chambre et usage persévérant de la langue permirent vite au P. Joly de se présenter à l’école des Ursulines pour l’enseignement du catéchisme dans les classes inférieures, et d’être très bien compris dès le début par les plus jeunes élèves.

     

    Le 2 janvier 1937 à midi, arriva par le train, venant de Malaisie, Mgr Charles Lemaire, supérieur général de la Société, qui fut reçu comme de juste par les missionnaires de la place de Bangkok ; mais dès le lendemain, comme s’il avait voulu leur rendre hommage en raison de leur isolement, il se dirigeait vers le nord et rencontra dans leur mission le trio des PP. Meunier, Larqué et Joly, passant trois jours en leur compagnie. Ce n’est qu’ensuite que le supérieur général poursuivit sa visite dans les autres postes, pour quitter le Siam le 11 janvier.

     

    Quoiqu’il eût plus de mal à se mettre au riz qu’à la langue, il alla pour quelque temps à Mae Rim, gros village où un petit nombre de familles, autrefois protestantes, venait de passer au catholicisme. Là, il comprit vite la nécessité de s’intéresser au travail des habitants du lieu, et de leur venir en aide dans la mesure du possible. Aussi acheta-t-il deux terrains situés près d’un cours d’eau, dont le flot, amené par des norias, permit la culture des légumes et des primeurs. Il eût sans doute préféré que l’effort missionnaire se portât sur la ville même de Chiengmai, mais il avait reçu l’ordre d’aller dans ce village, et il y oeuvra de son mieux. Mgr Perros avait pour sa part dressé un plan d’action pour cette mission du Nord : il avait rêvé qu’une trappe s’y installerait, qu’un hôpital s’y élèverait, mais la guerre éclata, qui ne permit aucune de ces réalisations.

     

    Mgr Perros considérait le petit séminaire comme l’œuvre primordiale de la mission. Aussi, lorsque les circonstances l’exigèrent, le P. Joly fut-il appelé à y travailler. Il arriva donc au séminaire du Sacré-Cœur de Sriracha le 1er avril 1938, où il retrouva son ancien curé de Chiengmai, le P. Meunier, et dut s’occuper de l’enseignement du français. Il recourut à la méthode directe, les élèves n’étant jamais obligés de traduire du thaî en français. Tant pour les devoirs que pour les examens, il leur était demandé d’employer à leur guise, par conséquent selon leurs capacités, des mots qui leur étaient donnés. Les résultats furent plus que satisfaisants.

     

    Cependant, le P. Joly ne resta qu’un peu plus d’une année scolaire au petit séminaire, car le 22 août 1939, il était parachuté vicaire du P. Larqué à Nakhorn Chaisri, centre situé à une quarantaine de kilomètres au sud de Bangkok, ce qui représentait à l’époque un voyage d’une nuit en barque. Formée un peu moins de cent ans auparavant par de nouveaux convertis d’origine chinoise, la communauté comptait alors deux mille fidèles dont plus de la moitié avaient moins de vingt ans. C’est dire que les séances de catéchisme et de confessions étaient nombreuses. En outre, le Père avait à s’occuper spécialement de deux dessertes, l’une à Nakhorn Pathom, ville distante d’une vingtaine de kilomètres, où résidaient quelques familles chrétiennes, et l’autre à Nong Hin, village où les chrétiens étaient beaucoup plus nombreux, encore à une vingtaine de kilomètres plus loin.

     

    Quand la guerre survint entre le Siam et l’Indochine française, tous les Français sans exception devinrent des suspects. Vers les 27 ou 28 novembre 1940, le gouvernement exigea que dans les quarante-huit heures, les missionnaires quittent le pays, ou bien se rendent dans la capitale, avec interdiction d’en sortir. Tous se retrouvèrent donc à la Procure de la mission, concentrés dans un local qui devenait exigu, sans autre chose à faire que converser de la pluie et du beau temps ou commenter les bruits les plus divers. L’évêque et le procureur jugèrent préférable d’obtenir l’autorisation, pour un certain nombre d’entre eux, d’aller à Macao, possession portugaise, et par conséquent pays neutre. Négociation réussie ; ainsi donc, le 1er février 1941, treize confrères – dont le P. Joly – quittaient Bangkok sur un bateau en partance pour Macao, mais qui les débarqua au cap Saint-Jacques. Comment le capitaine du bateau avait-il fait ? Mystère. Toujours est-il que les voyageurs étaient bel et bien attendus par des collègues et des officiers français qui, autour d’une table bien garnie, constatèrent qu’il n’y avait que très peu de points communs entre gens d’une même péninsule, mais séparés par le Mékong. De là, que faire, sinon partir pour Saigon ? Tous y trouvèrent à se loger, qui à la Procure, qui au petit séminaire ; et ils firent leur possible pour se rendre utile, par exemple – ce fut le cas du P. Joly -, en assurant quelques cours aux séminaristes. Tout semblait donc s’ordonner à souhait, lorsqu’un ordre de mobilisation vint troubler les PP. Meunier, Larqué, Joly et Antoine Deschamps : n’allait-on pas envoyer ces recrues toutes neuves sur le front siamois ? Grave question que le P. Léon Richard, doyen d’âge du groupe, et le P. Meunier, aîné des mobilisés, résolurent en se rendant auprès du gouverneur. Entendu l’exposé de la situation, l’amiral Jean Decoux, posant fort aimablement quelques questions, donna un ordre : « Ne pas diriger vers le front siamois ». Du coup, les quatre intéressés se virent affectés au cap Saint-Jacques : se présentant à la caserne le jour requis, à leur grand étonnement, ils la trouvèrent absolument vide, fors un homme qui plantait des fleurs alentour. Ce jour-là, il y avait eu une alerte, et tout le monde s’était rendu sur les lieux stratégiques. Les quatre âmes en peine finirent cependant par découvrir le commandant de leur unité, déjeunant paisiblement en compagnie de son état-major. Les premières présentations terminées, la décision tomba : le P. Joly retournerait à Saigon comme employé de bureau. Il s’en félicita le reste de sa vie, car c’est là qu’il fit ses gammes initiales sur une machine à écrire.

     

    Après que l’armée japonaise eut débarqué sans incidents, il fut tout simplement démobilisé, de même que trois compagnons, et il retourna au petit séminaire de Saigon. Puis, la paix ayant été signée entre l’Indochine et le Siam, les exilés purent regagner leur mission, et le P. Joly mettre fin à son périple guerrier en acceptant en janvier 1942 une paisible nomination comme aumônier du couvent Saint-Joseph de Bangkok. Situé en pleine capitale, celui-ci comprend la maison provinciale des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, leur noviciat, une infirmerie pour les religieuses âgées, et un grand établissement, très renommé, d’éducation pour jeunes filles, où l’enseignement est dispensé depuis le jardin d’enfants jusqu’à la fin des études secondaires. Se jetant corps et âme dans ce nouveau type de ministère, il rencontra un tel succès que Mgr Perros ne put manquer de penser à lui lorsqu’il lui fallut trouver un nouvel aumônier pour le collège de l’Assomption.

     

    Ce collège avait été créé par le P. Émile Colombet à la fin du siècle dernier, non sans peine d’ailleurs, car d’une part, à cette époque, la population comprenait mal l’utilité de donner aux enfants une instruction moderne, et d’autre il était très difficile de leur procurer des professeurs, la mission n’ayant pas assez de missionnaires pour en consacrer à l’enseignement. Les Frères installés en Indochine refusaient à envisager d’intervenir à Bangkok : mais en fin de compte ceux de Saint-Gabriel se ravisèrent, et firent leur entrée sur la scène siamoise en 1901. À l'époque où nous sommes, en mai 1944, leur collège avait émigré à Sriracha, pour fuir les bombes que les alliés déversaient sur Bangkok, ville occupée par les Japonais ; la paix revenue, il regagna la capitale. Comme il avait une excellente réputation, les futurs élèves se pressaient à ses portes, et le P. Joly eut, pendant huit ans, de nombreuses classes de catéchisme à assurer, tant aux enfants de chrétiens qu’à ceux qui demandaient à être conduits au baptême. Ceci ne représentait d’ailleurs qu’une partie  de son apostolat, car il avait le contact facile, et très vite s’attira l’amitié d’un grand nombre de professeurs laïques, ainsi que de parents d’élèves. Avec plusieurs d’entre eux, il avait commencé, dès son arrivée à Sriracha, des réunions informelles, pour tenter d’amener quelque adoucissement à la vie des pauvres gens qu’il côtoyait hors du collège ; ensemble ils avaient étudié les documents concernant la société de Saint-Vincent de Paul, et visité quleques familles. Aussi bien, lorsqu’en 1947 il eut acquis la conviction qu’une douzaine de personnes bien décidées étaient prêtes à consacrer une partie de leur temps à cette œuvre, il demanda et obtint de ses dirigeants parisiens la faveur de pouvoir l’instituer en Thaïlande, nom qui avait remplacé entre-temps celui du Siam. Dès l’année suivante, il en obtenait la reconnaissance légale, et depuis, elle s’est bien développée, puisqu’en 1993, elle comptait 65 membres répartis en 85 groupes à travers tout le pays. Avec un budget équivalant à plus d’un million de francs français, elle aide encore plus de trois mille familles, distribuant des bourses à plus de mille trois cents enfants, et prenant charge de soixante-cinq vieillards démunis. Nombreux sont aussi les Laotiens réfugiés du nord-est qui eurent recours à ses services. Mais pour le P. Joly, il est temps de penser maintenant à un premier congé régulier : il embarque donc sur le « Napoli », qui touche Marseille 22 avril ; il profite de ces vacances pour voir Rome à l’occasion de l’Année Sainte et le 3 janvier 1951, regagne Bangkok par « La Marseillaise ». Il semble tout rajeuni et, plein d’allant, n’est pas prêt pou un sou à laisser ses jeunes de l’Assomption, qui d’ailleurs l’ont adopté facilement, comme l’a fait tout son entourage.

     

    Pourtant, le missionnaire ne peut s’attacher à aucun de ses travaux, si indispensables lui semblent-ils ; c’est à tout moment qu’il peut être appelé à d’autres tâches auxquelles il n’est pas spécialement préparé. Ainsi fut-il jugé bon, pour remplacer le P. Étienne Ollier nommé supérieur de a région Malaisie-Siam, de retirer le P. Joly de son ministère où, depuis huit ans, il s’intéressait à la jeunesse, et de le nommer aumônier du couvent du Sacré-Cœur de Bangkok, où il arriva le 20 mai. Les origines de cette maison remontent à 1670, quelques années après l’arrivée des premiers missionnaires des Missions Étrangères au Siam, quand y fut fondé le premier couvent des religieuses amantes de la Croix. Lorsque le P. Aloys d’Hondt arriva en 1871 comme curé à l’église Saint-François Xavier de Bangkok, il trouva en fait une petite communauté de sœurs qui, se disant être amantes de la Croix, n’en suivaient plus le règlement que d’une manière assez relâchée. En accord  avec Mgr Jean-Louis Vey, le vicaire apostolique, il se décida à la refonder de manière  à ce que ses religieuses pussent aider le clergé, tant dans son existence quotidienne que dans son apostolat auprès des femmes et dans les écoles paroissiales. Il réunit donc de pieuses jeunes filles, désireuses de se dévouer au service de l’Église, et avec le secours des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, leur donna une formation, tout en restant le supérieur de cette communauté. Après sa mort, le 26 novembre 1916, son successeur à la cure de Saint-François Xavier, le P. Joseph-Marie Broizat, cumula à son tour cette charge du supériorat, jusqu’à ce qu’en 1924, Mgr Perros nomme à cette fonction une Sœur de Saint-Paul de Chartres ; le P. Broizat devint alors l’aumônier de cette communauté, qui avait entre-temps doté d’une maison chacune des paroisses du vicariat. Sauf pour la parenthèse de 1942 à 1945, quand il y eut une supérieure élue par les religieuses, les choses restèrent en l’état jusqu’à ce que Mgr Louis Chorin, nouveau vicaire apostolique, fasse procéder en 1951 à l’élection d’une supérieure et de ses assistantes,  ce qui mit fin au rôle des Sœurs de Saint-Paul de Chartres dans cette fondation. Celle-ci rend d’inappréciables services à la mission, ses religieuses s’occupant de tout, aussi bien de l’école paroissiale primaire ou secondaire que de la basse-cour, en passant par la sacristie, le jardin et la cuisine, sans jamais ménager leur peine. En 1932 la maison-mère avec son noviciatat, son juvénat et son collège de filles, quitta la paroisse de Saint-François Xavier pour s’établir sur un grand terrain, proche le port de Bangkok, dans le quartier appelé Khlong Toei ; elle s’appela dorénavant le couvent du Sacré-Cœur.

     

    Quand le P. Joly arriva à Khlong Toei en 1952, il se trouva directeur spirituel de nombreuses sœurs et, donnant des instructions aux novices, dut enseigner le catéchisme au collège et au juvénat. Il reçut en outre de Mgr Chorin l’ordre de rédiger de nouvelles constitutions qui fussent canoniquement approchables. Grand travailleur, il se mit à l’ouvrage, étudiant deux années durant le droit des religieux, et procédant à l’essai de certaines règles pour voir comment elles seraient appliquées. Bref, ses constitutions, en fin de parcours, furent approuvées par Rome, amendées sur un seul point : œuvre quasiment parfaite ! Mais contestée par d’aucuns : il y eut des oppositions de la part de certains pères, appuyant telle ou telle sœur, de telle sorte que, pendant un temps, il y eut dans une même maison des religieuses appliquant des règlements différents ! Finalement cependant, les choses se stabilisèrent, mais le P. Joly dut, longtemps encore, expliquer en long et en large le sens de ces nouvelles constitutions.

     

    En mars 1953, presque tout le clergé de la ville se réunissait pour la bénédiction de la nouvelle maison de l’aumônier, petite et coquette, bien aérée, dont la nécessité était évidente, et dont le P. Joly lui-même avait eu jusque-là bien du mérite à se passer. Cela ne lui faisait pas oublier les nécessiteux pour le logement desquels il avait bataillé, et dont l’évêque bénissait, l’après-midi du 3 janvier 1954, les habitations édifiées par la Conférence Saint-Vincent de Paul ; le 3 février suivant, prenant prétexte de la fête du premier jour de l’année lunaire, il organisait dans les cours du collège de l’Assomption, toujours au profit de la Conférence, une énorme vente de charité au succès de laquelle rivalisèrent d’ardeur et d’ingéniosité toutes les écoles catholiques de la ville. Comme on pouvait s’y attendre, l’amour des pauvres le poussa vers ceux des environs immédiats : il y avait, à proximité des installations portuaires, un ensemble de taudis où vivaient des dizaines de :milliers de gens ; certains d’entre eux, qui travaillaient à l’abattoir, se révélèrent être chrétiens. Le P. Joly commença par placer leurs enfants dans les écoles catholiques, puis de fil en aiguille s’arrangea pour leur faire construire une élégante petite chapelle, pittoresquement située sous un pont, où il vint dire la messe chaque dimanche soir. Peu après, il créa pour les enfants de ces taudis une école, devançant ainsi de plus de dix ans l’action gouvernementale.

     

    Un autre type d’apostolat auquel il fut mêlé se détermina quand, le 5 avril 1954, il fut appelé à participer à un congrès de religieuses, regroupant les 24 déléguées de huit ordres ou congrégations travaillant en Thaïlande. Pendant trois jours, elles durent étudier divers problèmes d’apostolat, notamment comment unifier concrètement leur enseignement du catéchisme : il était important de trouver un point de rencontre pour sortir chacun de son isolement. Ce fût, dès ce moment, un leit-motiv sur lequel il n’oubliait jamais de revenir avec insistance, au cours des retraites de religieuses qu’il était amené à prêcher, et qu’il parvenait à introduire, par-ci, par-là, dans son emploi du temps.

     

    Le 2 septembre 1956, Mgr Chorin le nomme aumônier de la Légion de Marie, qui compte 19 groupes dans le vicariat, et enfin, le 25 août 1957, vient le couronnement de son travail de longue haleine pour les religieuses de Khlong Toei : l’évêque peut remettre à leur supérieure générale le décret d’érection canonique de l’Institut auquel il a donné le nom de Congrégation des Sœurs du Sacré-Cœur de Bangkok ; de droit diocésain certes, mais qui aujourd’hui a essaimé dans quatre diocèses, et comprend en 1993 cent quatre-vingt-dix-huit professes, six novices et huit postulantes. Ce sont toujours de précieuses auxiliaires du clergé. En même temps sont officiellement approuvées les nouvelles constitutions élaborées par le P. Joly, corrigées par la sacrée congrégation de la Propagande. En août 1958, toujours selon le désir de Mgr Chorin, il est chargé de l’apostolat de la prière au titre de directeur diocésain. Le 5 décembre 1960 ont lieu les célébrations du 25° anniversaire du séminaire de Sriracha, où il fut professeur dans le temps. La messe jubilaire est célébrée par le P. Khiamsum – le supérieur à cette date, qui fête aussi son jubilé d’argent de prêtrise -, et chantée par les séminaristes devant une assemble nombreuse. Fondé en 1872, il en est sorti 105 prêtres, soit un peu plus d’un pour sept séminaristes, ce qui est une bonne moyenne, même dans les pays traditionnellement chrétiens. Ce n’est pas le seul séminaire diocésain qui existât à l’époque en Thaïlande : il y en avait trois, les deux autres étant ceux de Rajbury et de Tharé. Et il fête son jubilé le 22 décembre 1960, par une messe solennelle qu’il chante devant un parterre d’évêques, de prêtres, de religieuses, d’élèves et de chrétiens, qui en dit long sur sa popularité.

     

    Sur ce, le P. Joly se prépare à rentrer en France, où il est de retour le 7 avril 1961, et est remplacé au couvent, pendant son absence, par le P. Charles Barbier pour la messe matinale. Il en repart le 13 octobre par avion, et alors que bien du monde s'était mobilisé pour le voir à l’aéroport, un changement d’horaire tardivement signifié fit que seules trois Soeurs et un Père s’y trouvaient pour l’accueillir.  Le 20 février 1963, il est parvenu au terme de son mandat de supérieur local, et a comme successeur dans cette fonction le P. Edmond Verdière qui,  appelé à d’autres charges, lui laisse celle de curé de la paroisse Notre-Dame de Fatima, à Bangkok. Créée par le P. Jean-Baptiste Amestoy une dizaine d’années plus tôt, elle comprenait déjà une école paroissiale en pleine extension et un noyau de chrétiens fort zélés. Au cours de la décennie, la ville s’était beaucoup étendue dans ce quartier, et presque toutes les semaines arrivaient encore de nouvelles familles chrétiennes qu’il fallait dépister. Aussi le missionnaire qui était seul ne manquait-il pas d’occupations, d’autant plus que le P. Joly continuait à veiller sur la société de Saint-Vincent de Paul, tout en s’occupant de la Légion de Marie, et que, depuis qu’il avait été nommé au Collège de l’Assomption, beaucoup de personnes lui rendaient régulièrement visite. Sans se laisser déborder, il se plut beaucoup dans cette tâche, qui était somme toute nouvelle pour lui, et ne manqua jamais de catéchumènes à instruire. Le 13 mai 1963, la fête de Notre-Dame de Fatima s’y déroule selon des rites nouveaux : messe le matin, salut Saint-Sacrement l’après-midi, et le soir, après le repas qui rassemblait plusieurs confrères, une grand-messe célébrée par Mgr Gordon, le délégué apostolique, et procession.

     

    Il s’envole le 15 octobre 1965 pour prendre un repos à Hongkong, avant de commencer, d’accord avec son conseil paroissial, la restauration de l’église conformément aux normes conciliaires, en la dotant d’un Christ en bronze qui appartiendrait vraiment à la communauté : il fit appel à tous pour qu’on apporte tout le cuivre dont on pouvait disposer ; 30 kg de cuivre récupéré en un rien,de temps furent coulés sur place le 10 décembre, sur les indications d’un professeur des Beaux-Arts, en présence du chef du départemental des Affaires religieuses, et sous la présidence de Mgr Khiamsum Nittayo, successeur de Mgr Chorin. D’autre part, il a toujours accueilli avec joie de jeunes missionnaires étudiant la langue,qui ont pu profiter de son expérience et de son bon accueil : les PP.Jean Droval et Gabriel Tygréat logent chez lui en ce moment ; cela le rajeunit d’ailleurs et tous les jeunes qui sont passés par là lui sont reconnaissants de toute l’aide qu’il leur a apportée sur bien des plans. Lorsque le 13 avril 1970, il arrive à Paris,il a demandé avant son départ pour la France d’être déchargé de cette paroisse, qu’il juge devenue trop lourde pour ses forces faiblissantes.

     

    Il repart le 17 novembre, et apprend que Mgr l’archevêque l’a nouvellement nommé à Chachoengsao, appelée aussi Pétriu, petite ville à une centaine de kilomètres à l’est de la capitale. Les chrétiens de cette agglomération n’étaient pas très nombreux, environ huit cents, qui continuaient la paroisse Saint-Antoine de Padoue. Elle avait un grand collège de filles dirigé par des sœurs de  Saint-Paul de Chartres, et un grand collège de garçons, tenu par les Frères de Saint-Gabriel ; en plus de cela, et outre diverses écoles primaires et secondaires, deux établissements d’enseignement supérieur, où travaillaient plusieurs professeurs et élèves chrétiens : l’un normal, pour les futurs enseignants, l’autre technique. Ainsi donc, il avait de nombreux parents d’élèves avec qui prendre contact, et toujours de nombreux catéchumènes à instruire. Ce poste avait encore deux dessertes. L’une, au milieu des rizières, était distante d’une quinzaine de kilomètres, rassemblait plus d’un millier de chrétiens autour d’une maison des Sœurs du Sacré-Cœur de Bangkok et d’une école paroissiale de six cents élèves. L’autre, située au bord d’un canal, à une vingtaine de kilomètres de Chachoengsao, ne groupait qu’un petit nombre de chrétiens, mais disposait d’un grand collège tenu par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres. C’est assez dire qu’il avait beaucoup à se déplacer. Un de ses premiers soins fut d’ailleurs de faire construire une route permettant aux voitures d’arriver à ce collège. Comme toujours, le P. Joly se donna tout entier à ce travail, et ses qualités lui attirèrent la sympathie de la ville de Chachoengsao.

     

    Il rejoint la France le 6 mai 1978, et en repart le 22 novembre. Mais quand il eut 70 ans, Mgr Michel Michai Kitbunchu, le nouvel archevêque, pensa que le moment était venu de lui confier un poste beaucoup moins important ; aussi, le 29 avril 1979, le nomma-t-il à une cinquantaine de kilomètres de la capitale, à Nongchok,où une église et une école, ainsi qu’une maison des Sœurs du Sacré-Cœur de Bangkok, étaient à la disposition de quelques familles chrétiennes vivant au milieu d’une population composée en majorité de musulmans. Il n’y resta que deux ans : se sentant surchargé, il demanda un travail moins astreignant. En juin 1981, il reçut son changement pour l’hôpital Saint-Louis, l’un des plus importants de Bangkok. Il y arrivait comme aumônier, mais commença par s’y faire soigner : son cœur avait en effet un besoin urgent qu’on s’occupât de lui, aussi le P.Joly fut-il admis en soins intensifs. Tel fut son premier contact avec le personnel médical et hospitalier.  La santé revenue, il se mis à sa nouvelle tâche, en visitant les malades, donnant des conseils aux familles, et s’occupant des personnes âgées et des orphelins recueillis près de l’hôpital. Pendant douze ans, il mena une vie presque aussi réglée que celle d’un moine, et ses nombreux visiteurs, appréciant son aménité proverbiale, ne lui laissèrent guère de temps libre. Sa compassion pour les pauvres l’amena même à porter de l’aide à des personnes qui toutes, n’étaient pas réellement dans un besoin extrême du secours qu’elles sollicitaient. Sa maladie de cœur lui faisait prendre de temps à autre un répit comme patient de l’hôpital, et même encore il repart en France, où il arrive le 28 juillet 1984, pour un congé qu’il termine le 10 novembre.

     

    Il est donc rentré, toujours fidèle, pour célébrer en 1985 son jubilé d’or, en présence du cardinal Michai et d’une assistance choisie.  Et continue à remplir ses fonctions avec une constance qui force l’admiration de tous, encourageant et réconfortant les patients et leur administrant les sacrements. Jusqu’au 12 mai 1993, quand le médecin, le voyant très fatigué, l’obligea à se faire hospitaliser sérieusement. Les examens montrèrent que seule une opération pourrait peut-être le tirer de là ; mais il était depuis longtemps décidé à n’accepter aucune intervention qualifiée d’ »extraordinaire » : aussi refusa-t-il, préférant, dans sa chambre d’hôpital, se préparer calmement à la mort. Évitant les visites, il écrivit une dernière lettre à chacun de ses amis, et pria beaucoup. Le jour de la Fête du Sacré-Cœur, 18 juin 1993, il s’éteignit. Il fut inhumé trois jours plus tard, dans la partie réservée aux prêtres du diocèse de Nakhorn Chaisri. La foule compacte qui assista à la cérémonie est un témoignage de l’estime dans laquelle il était tenu.

     

    Le mercredi 22 juin, il y eut une messe célébrée à sa mémoire à Vernierfontaine, son pays avec lequel il avait gardé des liens étroits. Plusieurs représentants des Missions Étrangères étaient présents ; le P. Georges Mansuy donna l’homélie : il l’avait connu en Thaïlande, et l’avait vu à Bangkok le 28 mai, paisiblement alité dans son hôpital, comme s’il attendait le maître pour lui ouvrir dès qu’il frapperait à la porte.

    • Numéro : 3549
    • Pays : Thaïlande
    • Année : 1936