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Charles JOLY (1846-1913)

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    En 1887, les aspirants du Séminaire des Missions-Étrangères eurent leur attention spécialement attirée par un missionnaire de passage. Grand, svelte, déjà grisonnant malgré son âge peu avancé, ce missionnaire émaillait sa conversation de récits de la vie apostolique au Cambodge, qui émerveillait les jeunes imaginations, et laissèrent, dans notre esprit, un agréable souvenir. Ce missionnaire était M. Joly que le bon Dieu vient d’enlever à l’affection de son évêque et à la vénération de ses confrères, après quarante années d’apostolat au Cambodge.

    Charles-Albert Joly naquit le 16 novembre 1846 à Saint-Maur (Beauvais, Oise), d’une famille aisée et, surtout, foncièrement chrétienne. Les parents surent inspirer de bonne heure à leur enfant l’amour de Dieu et la crainte du mal. D’un naturel bien doué, d’un cœur aimant, le jeune Charles s’appliqua, durant ses premières années, à éviter de faire de la peine à ses parents, mettant en pratique leurs conseils et les bons exemples qu’il recevait d’eux. Erat subditus illis.

    Une sœur, plus âgée que lui de quelques années, partageait ses jeux. Seuls enfants de la famille, le frère et la sœur s’aimaient tendrement. Cette affection s’accroîtra jusque sur le bord de la tombe, laquelle s’ouvrira et se fermera, pour l’un et l’autre, à quelques mois de distance.

    Tout jeune encore, Charles fut confié à un de ces maîtres d’école de l’ancien régime, dont la foi chrétienne inspirait l’enseignement et l’éducation qu’ils donnaient aux enfants. A cette époque, l’instituteur avait, pour ainsi dire, charge d’âmes. Il se croyait, à bon droit, le suppléant de la famille et l’aide du pasteur de la paroisse. L’intelligence vive et la mémoire heureuse du nouvel élève attirèrent l’attention du maître et du curé. Sur le conseil de ceux-ci, les parents l’envoyèrent dans une maison religieuse, pour y faire ses humanités qui furent couronnées de grands succès. Par goût et par tempérament, M. Joly se sentait attiré vers l’autel. Il entra donc au grand séminaire pour étudier sa vocation..

    Dans la solitude, le silence, la prière, le séminariste sentit naître en lui la vocation apostolique. Mgr l’évêque de Beauvais, moins pour entraver cette vocation que pour l’éprouver, nomma l’abbé Joly professeur au collège de Noyon, où il avait été un si brillant élève. Pendant son professorat, le séminariste fit une plus ample connaissance avec les auteurs grecs, latins, français ; plus tard, ses réminiscences classiques donneront à sa conversation un charme particulier, dont les auditeurs garderont le souvenir. « Oh ! la bonne année que j’ai passée à Noyon comme professeur ! disait-il. Supérieur et professeurs vivaient dans l’entente la plus parfaite, l’union la plus étroite. La volonté du supérieur s’harmonisait avec la nôtre, nous étions tous cor unum et anima una ; condition essentielle, ajoutait-il, pour la bonne marche d’une maison d’éducation, d’un séminaire. » L’épreuve n’ayant fait que confirmer la vocation du séminariste, Monseigneur de Beauvais accorda son placet pour l’entrée aux Missions-Étrangères.

    Le siège de Paris et la Commune ayant obligé la plupart des aspirants à regagner leurs familles, M. Joly fut de ceux qui restèrent pour la garde du Séminaire et les divers services de la maison. Durant cette tourmente, le futur missionnaire eut l’occasion, à plusieurs reprises, de faire ses premiers débuts dans l’apostolat. Il soigna les blessés et convertit un communard qui ne croyait ni à Dieu ni au diable : en soignant les corps, il guérissait les âmes.

    Le calme rétabli dans la capitale, le Séminaire reprit son cours normal. Ordonné prêtre le 21 septembre 1872, M. Joly fut désigné pour la mission du Cambodge. A cette époque, le nombre des missionnaires était fort restreint. La persécution, qui avait précédé la conquête de la Cochinchine, avait obligé bon nombre de chrétiens à s’expatrier au Cambodge, où le gouvernement du roi accorda une généreuse hospitalité aux émigrés. Depuis longtemps, existait à Ponhéalu une chrétienté florissante, où les missionnaires vivaient comme des anachorètes, dans le silence et la prière, tout en donnant les soins spirituels aux âmes dont ils avaient la garde.

    Le jeune missionnaire fit ses premières armes à Cu-Lao-Tay. Doué d’un don d’assimilation rare, il eut vite fait de s’initier à la langue annamite, aux us et coutumes du pays. Ses débuts précoces firent, dès lors, présager le beau diseur, si apprécié des indigènes païens et chrétiens, que fut plus tard M. Joly. De Cu-Lao-Tay, il passa bientôt à Cai-Doi, sous la direction de M. Grosgeorge ; puis, fut mis à la tête de la chrétienté de Boot, détachée du district de Cai-Doi.

    Vingt années durant, années coupées par un intérim à Chaudoc, M. Joly prodiguera à sa famille adoptive les trésors de son cœur, son zèle, sa charité. Le rôle que le missionnaire a rempli a été un rôle modeste, effacé ; mais le bien qu’il a fait, que sa foi vive lui a inspiré, est inscrit au livre de vie. Sur un champ de travail plus fertile en conversions, le grenier du Père de famille aurait reçu une moisson abondante : M. Joly a glané, mais il a pu offrir au bon Dieu, par la main des anges, des gerbes d’or d’un prix inestimable. Le nouveau pasteur eut vite conquis l’estime et le cœur de ses chrétiens. Nul doute que, dès le début, des difficultés n’aient fait obstacle à son zèle ; mais ce zèle, basé sur une foi solide, ne lui permit pas, durant toute sa vie de missionnaire, de connaître le moindre découragement ; notre confrère ne voyait que des âmes à sauver, des âmes rachetées par le sang du Christ sur le Golgotha.

    Comprenant que la connaissance approfondie de l’annamite lui faciliterait l’accès auprès des indigènes, il se livra, dans ses moments de loisir, à l’étude de cette langue, avec un succès tel, qu’il sut donner à sa parole cette distinction rare, à laquelle peu de missionnaires peuvent aspirer. Le langage des lettrés lui devint familier. Se pliant de bonne grâce aux us et coutumes du pays, il conquit un prestige et un ascendant remarquables, auprès même des païens les plus éloignés de notre sainte religion. D’ailleurs, tout ce qui pouvait être utile à la conquête des âmes, était matière d’étude pour lui ; la botanique, par exemple, et la thérapeutique indigène. Il avait une confiance illimitée en cette dernière, et ne dédaignait pas, pour faire plaisir aux Esculapes indigènes, d’avaler toutes les mixtures que lui préparait son entourage, en cas d’indisposition.

    En 1882, le Supérieur de la mission arracha M. Joly à l’affection de ses chrétiens pour le placer à Chaudoc. Notre missionnaire dut faire un grand sacrifice pour quitter son cher district de Boot, mais il avait le culte de l’obéissance, et il accepta gaiement ce changement. Chaudoc, situé sur la frontière du Cambodge et de la Cochinchine, est un chef-lieu de province, où, pendant les persécutions, un prêtre et un catéchiste, les Bienheureux Qui et Phung, avaient versé leur sang pour la foi. Ce chef-lieu de district avait des annexes très éloignées les unes des autres ; un missionnaire d’un tempérament robuste pouvait seul résister aux fatigues des voyages longs et pénibles, que nécessitait l’administration de ce vaste district. La vie nomade de missionnaire ambulant ne déplut pas à M. Joly. Luc-Son, Phu-Quoc, Takeo, Kampot, eurent, plusieurs fois l’an, sa visite. A Phu-Quoc, le missionnaire aurait bien voulu fonder une chrétienté. Kampot aussi tenta son zèle, mais, vu les difficultés et la pénurie de missionnaires, il ne put que confier ses désirs à la Providence. Si, dans ces longues pérégrinations, il n’avait pas la joie de faire de nombreuses conversions, du moins il portait partout la bonne parole, réconfortant les timides et guérissant les malades. Sa barque ne rentrait jamais vide à Chaudoc. Sur son chemin, le missionnaire avait fait des cueillettes pour le ciel. Enfants abandonnés que la mort guettait, malheureux qui n’avaient d’humain que la peau et les os, décavés mourant de faim, avaient acquis droit de passage dans sa barque. A Chaudoc, les religieuses de la Providence recevaient avec joie ces membres souffrants de Notre-Seigneur. Que de fois n’a-t-on pas vu M. Joly, revenant de voyage au milieu de la nuit, aller frapper à la porte de l’orphelinat, avec un enfant sur chaque bras, à l’exemple de saint Vincent de Paul, et y déposer ces légers, mais précieux fardeaux !

    A Chaudoc, M. Joly eut ses moments d’inquiétude et d’angoisse : une insurrection éclata au Cambodge. Qu’allaient devenir les chrétiens de Luc-Son, de Takeo et des autres postes excentriques ? Le pasteur n’hésite pas, il va recueillir ses brebis exposées au massacre, les amène à Chaudoc, où il leur procure gîte et nourriture. La tourmente passée, les chrétiens rejoignirent leurs stations res­pectives.

    Bien que doué d’une bonne santé et d’une constitution solide, le missionnaire dut faire connaissance avec la maladie, et payer tribut au climat meurtrier de la Cochinchine. Un mal, que l’on ne put enrayer, nécessita un séjour temporaire en France. Quelques mois de séjour au pays natal lui rendirent la santé. En 1888, M. Joly, non sans avoir accompli des pèlerinages chers à son cœur, à Rome, à Lorette et à Jérusalem, regagna sa mission.

    A son retour, M. Joly eut la joie de se voir confier son ancien poste de Boot. Le district avait langui en l’absence de son zélé pasteur. L’union était loin d’être parfaite entre les catéchistes ; des dissensions s’étaient élevées entre les familles. Le missionnaire n’eut pas de peine à faire renaître l’ordre et la paix. Grâce à la connaissance qu’il avait de ses chrétiens, il eut vite fait de remettre chaque chose à sa place, et de faire rentrer chacun dans son rôle. Désormais, la chrétienté pouvait prendre un nouvel essor.

    Sans négliger les autres villages du district, M. Joly s’appliqua principalement à développer les œuvres établies au chef-lieu. Aidé par un maître d’école, excellent chrétien, et une religieuse annamite de la Croix, très dévouée, il imprima une vie nouvelle aux écoles. Une expérience de quatorze années de mission lui avait permis de constater que, pour enraciner la foi dans les âmes et former des chrétiens solides, il faut prendre les enfants dès leur bas âge, et les instruire. Prédicateur inlassable, il ne se contentait pas d’annoncer la bonne nouvelle dans l’enceinte de son église. Chemins, maisons particulières, marchés, tous les endroits lui étaient bons, pour semer la parole évangélique et parler de Dieu. Que d’âmes n’a-t-il pas arrachées au vice par son zèle, sauvées du désespoir par sa charité ! que de malheureux n’a-t-il pas ramenés à Dieu, en les tirant d’abord de la misère matérielle ! Lorsque M. Joly avait saisi une âme, même la plus revêche, il laissait, dans cette âme, une empreinte indélébile. Le pécheur endurci avait beau se révolter, les conseils du bon pasteur réveillaient, dans son âme, jusqu’à son dernier soupir, la foi en Dieu. Les bons, les fervents, sous sa direction, croissaient dans le saint amour. Pour affermir la foi dans les âmes, M. Joly ne craignait pas de s’oublier : au confessionnal, les heures n’étaient pour lui que des minutes. Nul doute que le saint Curé d’Ars ne l’eût agréé pour vicaire auxiliaire.

    Soucieux de la vie spirituelle de son district, le missionnaire ne négligeait pas le matériel. Presbytère, église, écoles, n’étaient que des ruines ; de nouvelles et plus vastes constructions s’élevèrent comme par enchantement. M. Joly semblait avoir une bonne fée pour coopératrice. Les œuvres étaient solidement fondées, leur entretien assuré ; il pouvait caresser l’espoir de finir tranquillement ses jours, dans son humble retraite de Boot. Mgr Grosgeorge étant décédé en 1902, le nouveau vicaire apostolique, Mgr Bouchut, appela M. Joly auprès de lui à Phnom-Penh, pour diriger une grande paroisse et le couvent des Amantes de la Croix, à Rusei-Keo.

    Sur ce nouveau théâtre, notre confrère se remit à l’œuvre avec son zèle ordinaire. Couvent, orphelinat, écoles, étaient trop petits et délabrés : il commença par reconstruire le couvent. Trois solides pavillons remplacèrent les vieilles masures que les Amantes de la Croix habitaient, mauvaises paillotes qui ne favorisaient guère le recueillement de la communauté. Une école spacieuse, élégante, s’éleva bientôt tout auprès. La chrétienté étant trop petite pour contenir le grand nombre de chrétiens qui la formaient, M. Joly fonda le poste de Kompong-Thom. La Providence vint toujours à l’aide du missionnaire : la sœur du missionnaire ne savait pas mettre de limites à sa charité.

    Il est facile de comprendre, après cela, l’ascendant qu’avait acquis M. Joly sur les chrétiens. Tout, d’ailleurs, chez lui y contribuait : le cœur, l’affection gagnent vite le cœur et l’affection. Par son aménité et sa charité, le missionnaire avait su écarter cette défiance, que les Orientaux nourrissent à tort contre les Européens. Il n’ignorait pas qu’un zèle irréfléchi peut annihiler les travaux de l’homme apostolique. Aux vertus qui sont la couronne du sacer-doce, M. Joly joignit toujours la prudence. Dès le début de son apostolat, il sut modérer son ardeur juvénile : se déliant de son inexpérience, au lieu de critiquer la manière d’agir de ses prédécesseurs, il étudiait la situation, ne changeant rien de ce qui était établi, remettant à plus tard pour établir ce qui lui paraissait nécessaire ou utile au bien du district. N’ignorant pas que l’Annamite est faible comme un roseau, il exigeait de ses chrétiens l’observance des commandements de Dieu et de l’Eglise, mais ne les chargeait pas de pratiques de surérogation ; il savait doser la nourriture spirituelle selon le degré de foi et la situation sociale de ses ouailles.

    L’âge augmentait les infirmités du zélé missionnaire, et le moment arriva où M. Joly dut se rendre compte qu’il n’avait plus sa forte constitution d’autrefois ; une entérite, qui nous causait à tous de grandes inquiétudes, l’obligea à un nouveau retour en France. A son départ, il paraissait tellement exténué que l’on aurait dit que la mort le guettait déjà. Seul, notre confrère conservait l’espoir de la guérison.

    La Providence avait ménagé ce retour en France. La sœur du missionnaire, Mme Cordonnier, plus âgée que son frère, désirait le revoir avant de mourir. Usa-t-elle du pieux stratagème, dont se servit sainte Scolastique pour retenir son frère, saint Benoît, auprès d’elle ? Nous l’ignorons, mais il est à croire qu’elle aussi, demanda à Dieu la grâce de revoir son bien-aimé Charles-Albert. Quelques mois après l’arrivée de son frère, Mme Cordonnier rendait son âme à Dieu, et M. Joly eut ainsi la douloureuse consolation de pouvoir assister, à ses derniers moments, cette sœur tant aimée.

    Les liens de la famille définitivement rompus par la mort, M. Joly regagna sa mission, comptant y travailler longtemps encore. Mais présumant trop de ses forces, ne sachant pas modérer son zèle, il fut bientôt terrassé par une nouvelle crise d’entérite. A la suite d’un voyage très pénible, qu’il avait fait à Kompong-Thom, le missionnaire dut entrer à l’hôpital de Phnom-Penh. Malgré les soins dévoués des médecins, il n’avait que quelques jours à vivre. Informé par un de ses confrères de la gravité de son état, il se prépara à recevoir les sacrements des mourants, avec foi et résignation à la volonté de Dieu. Il rendit le dernier soupir le 6 juin 1913, après avoir reçu une dernière bénédiction de son évêque. Il est allé recevoir au ciel la récompense due à ses mérites. Opera ejus sequuntur illum.

    • Numéro : 1145
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1872