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Pierre JOBARD (1867-1896)

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    « C’est une bien grande perte pour la Mission, nous écrivait Mgr Gandy en nous apprenant la mort de M. Jobard ; c’est une immense perte, surtout pour notre collège de Saint-Joseph, à Cuddalore : il avait si bien compris l’importance de l’instruction pour nos missions des Indes et s’était si généreusement consacré à cette œuvre ! Voici une petite notice écrite par M. Morel, son compatriote et, comme lui, professeur à Saint-Joseph ; elle dira ce que fut notre cher confrère, et combien, tout en nous soumettant à la volonté de Dieu, nous avons lieu de le regretter.

    Pierre-François-Xavier Jobard naquit à Dammartin, petit village de l’arrondissement de Dôle (Jura), le 2 décembre 1867.

    « Après avoir fait ses premières études de latin sous la direction du curé de sa paroisse, il entra, en quatrième, au petit séminaire de Nozeroy, passa de là à Notre-Dame de Vaux pour ses cours de philosophie, puis au grand séminaire de Lons-le-Saunier. Au bout d’un an, son directeur l’autorisait à partir pour les Missions-Etrangères. Il vint à Paris pour la rentrée de septembre 1888, fut ordonné prêtre en 1890, et bientôt après partit pour Pondichéry, où il débarqua en décembre de la même année.

    « Il eût désiré être envoyé immédiatement en district pour donner libre carrière à son zèle apostolique ; mais il en fut décidé autrement. Professeur au petit séminaire, il devait aussi présider la méditation des grands séminaristes, passer ses récréations avec eux et les accompagner en promenade. M. Jobard accepta ce surcroît de travail avec la plus grande bonne volonté, et se consacra dès lors à ses classes et à ses enfants. Travailleur infatigable, ne comptant pour rien sa peine, il passait de longues heures à préparer ses cours. Il cherchait avant tout à se mettre, aussi complètement que possible, à la portée de ses élèves, ce qui n’est pas peu dire, quand il s’agit d’enseigner le français, le latin et le grec aux Indiens. Mais il aimait son travail, il aimait les enfants confiés à ses soins, et pour eux il se dépensait tout entier. Par sa fidélité et sa régularité dans l’accomplissement de ses exercices de piété, il était aussi pour les séminaristes un modèle à imiter ; car on peut dire qu’en tout et toujours il agissait d’une manière exemplaire. Que dire de ses rapports avec ses confrères ? Son humeur toujours égale, son caractère franc et ouvert, la délicatesse de ses procédés, lui avaient concilié de la part de tous une affection et une estime qui ne se démentirent jamais. On l’appelait familièrement le saint homme de P. Jobard, et ce n’était pas là une simple boutade d’amis.

    « Après quatre années passées au petit séminaire, M. Jobard fut envoyé au collège anglais de Saint-Joseph, à Cuddalore. C’étaient de nouvelles études, de nouveaux travaux par conséquent. Il se mit de tout cœur à l’étude de l’anglais. Bien qu’à son arrivée il n’eût de cette langue qu’une connaissance très rudimentaire, il commença de suite à enseigner le latin dans les basses classes. Entré au collège le 20 septembre 1894, dès le mois de janvier 1895, il ajoutait à ses trois heures de latin, les leçons d’arithmétique. En mai de la même année, quand la maladie obligeait M. Pachod à aller se rétablir en France, M. Jobard n’hésitait pas à se charger encore d’enseigner la physique et la chimie. Faire journellement cinq heures de classe dans une langue étrangère ; passer de longs moments au laboratoire, pour préparer les expériences ; le soir, entendre les confessions des enfants, une centaine par semaine : tel a été l’édifiant spectacle que nous a donné M. Jobard pendant deux ans. « J’aime les enfants, m’a-t-il dit maintes fois, et je passerais volontiers toute ma vie avec eux. » Il devait bien la passer ainsi sa vie, mais elle a été trop courte, hélas !

    « Depuis le commencement de janvier 1896, le cher Père fut pris d’une espèce de diarrhée qui persista jusqu’en avril, sans toutefois nous donner d’inquiétude, d’autant qu’il nous assurait ne pas souffrir, et continuait à faire son travail. « Les vacances vont fait disparaître tout cela, disait-il gaîment; un séjour sur les montagnes va me remettre, si tant est qu’il y ait quelque chose à remettre. « Ces vacances, nous les passâmes ensemble. Au commencement tout alla bien : après une bonne promenade le matin, nous rentrions et l’étude commençait. Il faisait des exercices anglais, y consacrant au moins trois heures chaque jour, si bien qu’à la fln, il en avait écrit plusieurs cahiers. Sa régularité était fort édifiante : avant le déjeuner, la lecture spirituelle et l’examen particulier ; vers les trois heures, après avoir récité son bréviaire, il faisait sa visite au Saint-Sacrement, et la terminait tous les jours par l’exercice du Chemin de la Croix ; de cinq à six heures une petite promenade, et de six à sept, la récitation du Rosaire. Telle a été, puis-je dire, sa préparation à la mort.

    « Pendant la dernière quinzaine, il eut d’abord un peu de fièvre, puis la diarrhée revint ; la digestion ne se faisant plus, il vomissait souvent. « Oh ! me disait-il à la fin, pour moi, trente jours de montagne et pas davantage ; il faut que je redescende au plus vite. »

    « Le dimanche 21 juin, il se mit en route. Je l’accompagnai jusqu’à mi-chemin, et nous nous serrâmes la main en nous disant : Au revoir, dans quatre jours ! C’était l’éternel adieu que nous venions de nous dire. La rentrée du collège était fixée au 24. M. Jobard se rendit à Pondichéry, où il arriva le lundi 23, accompagné de M. Fahrer. De mon côté je regagnai directement le collège. Le 26, M. Fahrer rentra à son tour, nous annonçant que, sur l’avis du médecin, M. Jobard devait rester un jour ou deux encore à Pondichéry. Et le 27 au matin nous arriva, comme un coup de foudre, ce télégramme : Père Jobard mort !...

    « Que s’était-il donc passé ? Mgr Gandy nous l’apprenait par les lignes suivantes : « M. « Jobard, le lendemain de son arrivée à Pondichéry, avait pris un vomitif qui ne fit pas cesser « le malaise dont il souffrait depuis quelque temps. Le docteur toutefois ne trouva rien de « grave, et se contenta de prescrire de la quinine. Notre cher confrère était arrivé ici le 23 juin, « vers trois heures de l’après-midi ; le 26, à la même heure, tout en allant et venant dans la « véranda, il commença à divaguer. Le médecin, appelé aussitôt, lui a trouvé une très forte « fièvre, mais m’a rassuré sur son état ; il est revenu à 9 heures et n’a encore rien trouvé « d’inquiétant. Je suis allé me reposer, laissant près du malade M. Huguet et deux « domestiques. A 11 heures, j’entendis qu’on appelait M. Bouguen. Soupçonnant que notre « confrère allait plus mal, je courus près de lui, le trouvai sans parole et sans connaissance, et « lui administrai en toute hâte l’extrême-onction Le docteur arriva peu après, mais pour « constater que le malade n’avait plus que quelques instants à vivre. En effet, à minuit, le cher « M. Jobard rendait sa belle âme à Dieu. »

    « Pauvre cher compatriote et ami, je n’ai pas eu la suprême consolation d’aller le conduire à sa dernière demeure, cloué que j’étais moi-même sur mon lit par la fièvre, mais je suis sûr que la mort l’a trouvé bien préparé. Il avait comme un pressentiment qu’il ne vivrait pas de longs jours ; parfois, dans nos petites excursions du soir, il me disait : « Allons, à la volonté de Dieu ! Soyons toujours prêts ! » Et il avait voulu, la veille de son départ pour Pondichéry, faire une confession générale.

    « Le bon Dieu nous l’a ravi à la fleur de l’âge (M. Jobard n’avait pas encore 29 ans) ; mais, j’en ai la douce confiance, c’est pour nous donner un protecteur de plus au ciel. »

     

     

     

    • Numéro : 1918
    • Pays : Inde
    • Année : 1890