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Jean-Marie JÉGOREL (1848-1918)

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    Né à Crédin, au diocèse de Vannes, le 19 janvier 1848, M. Jégorel reçut au baptême les noms de Jean-Marie. Sa première éducation ne laissa rien à désirer au sein d’une de ces familles où la foi a toute sa lumière, l’Evangile sa force, la vertu son honneur. De bonne heure, Jean-Marie donna des signes d’une intelligence éveillée sur toutes choses, particulièrement sur les choses religieuses. Rien d’étonnant si, de bonne heure aussi, la vocation sacerdotale s’éveilla en son âme.

    Il était élève du Petit Séminaire quand son frère aîné s’enrôla dans ce corps d’élite qui s’est immortalisé sous le nom de zouaves pontificaux. Il conçut un moment le dessein de s’engager, à son tour, dans cette milice sacrée, heureux de faire le sacrifice de sa vie, si Dieu le voulait, pour la cause de l’Eglise et du Pape ; mais la divine Providence l’appelait à prendre rang dans une milice plus pacifique et plus sainte. Ses études secondaires terminées, au lieu de l’uniforme du soldat, il revêtit l’habit des clercs ; puis, se sentant bientôt une immense pitié pour les pauvres infidèles qui ne connaissent pas le vrai Dieu, il résolut de tout quitter pour travailler à leur salut. Muni des autorisations nécessaires, il sollicita et obtint son admission au Séminaire des Missions-Étrangères ; et il s’y fit aimer de ses condisciples, à cause de son caractère franc, droit, ouvert. Il fut, d’ailleurs, ce qu’on a coutume d’appeler un bon séminariste pour la régularité, l’esprit et l’intelligence. Toutefois, il faut bien l’avouer, son caractère tranché lui donnait par moments des allures qui contrastaient avec celles de ses confrères, et faisaient croire qu’il se destinait à une autre carrière que celle des Missions-Étrangères.

    Les directeurs du Séminaire, après mûre réflexion et sans vouloir l’écarter irrévocablement, résolurent d’éprouver sa vocation : ils le firent admettre au grand Séminaire d’Arras. Triste, mais rien découragé, l’abbé Jégorel y alla continuer ses études théologiques ; et, dans ce nouveau milieu, il donna de telles satisfactions que, avant d’avoir reçu l’ordination sacerdotale, il fut nommé professeur au petit Sémi­naire de la ville épiscopale. Ordonné prêtre le 7 juin 1873, il fut confirmé dans ses fonctions de professeur ; et, à la fin de l’année scolaire, Mgr l’Evêque d’Arras le nomma curé de la paroisse de Berguette, située aux confins des diocèses de Cambrai et d’Arras. M. Jégorel aimait plus tard à nous entretenir des relations amicales qu’il eut alors, avec bon nombre de prêtres des deux diocèses, et des consolations que lui donnèrent ses paroissiens. Il n’y aurait pas eu de curé plus heureux que lui s’il s’était bien senti à sa place : mais le désir de l’apostolat qui, à vrai dire, ne l’avait jamais quitté, le pressait de plus en plus. Il demanda donc à Mgr l’Evêque d’Arras, l’autorisation de solliciter à nouveau son admission au Séminaire des Missions-Étrangères ; elle lui fut accordée et le Conseil des directeurs, jugeant l’épreuve suffisante, voulut bien le réadmettre au nombre des aspirants missionnaires. Ses paroissiens, quand ils apprirent sa résolution, mirent tout en œuvre pour le retenir ; mais, tout en leur exprimant sa reconnaissance, il leur déclara fermement qu’il devait répondre à l’appel de Dieu. Puis, s’arrachant à leurs larmes et à leurs supplications, il revint à la rue du Bac le 17 août 1875 et il y édifia ses jeunes confrères par sa régularité, sa bonne simplicité et sa charité.

    En considération de son premier séjour au Séminaire et de l’épreuve subséquente, on abrégea son temps de probation : le 20 avril 1876, il partait plein de joie pour la mission de Pondichéry.

    Dès son arrivée, Mgr Laouënan, vicaire apostolique, le nomma directeur au grand Séminaire. Il y resta une année et, après un court passage à Kortampet, fut nommé à Polur.

    Le district de Polur, entièrement composé alors de néophytes, avait été soumis à bien des épreuves, dont la plus grande fut, sans contredit, le fréquent changement des missionnaires qui s’y succédaient sans avoir le temps de s’initier aux affaires et, par conséquent, sans pouvoir prendre en main l’administration d’une manière profitable.

    M. Jégorel vint, écrit M. Darras dans son livre : Cinquante ans d’apostolat dans les Indes et, avec un courage inépuisable, se mit à parcourir les villages du district. Son administration produisit un bien considérable. On voyait, par ses soins intelligents et zélés, cette chrétienté se ranimer et prendre son essor pour s’élever.

    De Polur, M. Jégorel est envoyé, en 1880, à Puratakudi comme « socius » du P. Thobois, mais chargé spécialement de Uttamanum, district de fondation récente. En 1884, il va à Toloopatty et, de là, en 1887, Mgr Laouënan l’appelle au petit Séminaire de Pondichéry pour suppléer le Supérieur, M. Henry, dans tout ce que celui-ci ne pouvait faire lui-même. Or, pour remplir un tel programme, il fallait un tact impeccable, une grande abnégation personnelle, un dévouement à toute épreuve. En outre, M. Jégorel joignit à ces fonctions une classe de français préparatoire au certificat d’études primaires et au brevet élémentaire.

    Un an plus tard, M. Henry, sentant de plus en plus, les infirmités de la vieillesse, on jugea tout naturel que celui-là eût le titre qui déjà remplissait de fait la charge du gouvernement. M. Jégorel fut donc nommé Supérieur du petit Séminaire. Il garda pourtant sa classe et se chargea même de la direction de la Congrégation de la Sainte-Vierge.

    En 1894, M. Jégorel redevient missionnaire au district de Molatoor et il s’y trouvait encore lorsque, en 1899, le diocèse de Pondichéry fut démembré. Molatoor faisant dès lors partie du nouveau diocèse de Kumbakonam, le Père y fut par le fait même incorporé. Molatoor le posséda jusqu’au commencement de l’année 1903. On l’envoya alors à Tranquebar où M. Dimier, son ami, avait récemment rétabli un couvent de Religieuses Catéchistes Missionnaires de Marie immaculée, avec un dispensaire. M. Jégorel continua l’œuvre de son prédécesseur avec un dévouement dont les Sœurs ont conservé un souvenir reconnaissant mêlé d’admiration.

    Vers le mois de septembre 1909, Sa Grandeur, Mgr Bottero, se vit dans la nécessité de donner un successeur à M. Teyssèdre, que l’âge et les infirmités avaient contraint de donner sa démission de Vicaire Général. Son choix se fixa sur M. Jégorel et, en l’annonçant à ses prêtres, Monseigneur lui décerna cet éloge que tous soulignèrent avec joie : « Vous connaissez le P. Jégorel et vous avez su apprécier comme moi, les qualités de cœur et d’esprit qui le distinguent. »

    M. Jégorel quitta, non sans regret, son cher Tranquebar et vint résider à l’Evêché de Kumbakonam, pour y partager avec Monseigneur le fardeau de l’administration diocésaine. C’est là qu’il nous a été donné de le mieux connaître et de mieux apprécier ses qualités et ses vertus. Qu’on nous permette donc d’en dire au moins quelques mots.

    M. Jégorel quitta, non sans regret, son cher Tranquebar, et vint ponctuellement célébrer la sainte messe qu’il disait avec la gravité et l’accent d’un vrai prêtre du Très-Haut. Sa piété était plus profonde que tendre, sa vie spirituelle reflétait la vie sacerdotale dans sa régularité, sa fidélité à tous ses devoirs envers Dieu, toujours premier aimé et premier servi. Il le visitait chaque jour au Très Saint-Sacrement. Quand il récitait son bréviaire, on sentait qu’il parlait à Dieu ; et il savait faire comprendre, à l’occasion, qu’il n’entendait pas être dérangé pendant ce temps-là.

    M. Jégorel possédait un esprit clair, lucide et juste, un jugement droit et réfléchi, une volonté forte et ferme, appuyée sur une raison solide. Il eut toujours dans son intérieur une grande simplicité ecclésiastique ; mais, lorsqu’arrivaient les visiteurs, il s’ingéniait pour les recevoir de son mieux. Il se mettait alors en luxe d’esprit, de bonne grâce, presque de séduction, et animant la conversation, la conduisant avec une aisance, une verve, qui faisaient converger vers lui toutes les attentions et lui gagnaient tous les suffrages.

    Il aimait ses confrères et en était aimé. Aussi chaque année, à la fête de Saint Jean, nombreux étaient ceux qui venaient lui offrir leurs vœux et lui redire leur respectueuse affection. Il en était profondément touché et, pour le dire, trouvait des termes d’une exquise délicatesse. Très sensible, il était vivement touché par les attentions et par les manques d’égards : toutefois il supportait ceux-ci avec une égalité d’humeur qui trahissait une haute vertu, et souvent édifiait son entourage.

    À la mort de Mgr Bottero, en mai 1913, Mgr Chapuis, sacré en 1911 coadjuteur avec future succession, devint évêque de Kumbakonam ; son premier acte d’administration fut de continuer au cher P. Jégorel la confiance que Mgr Bottero avait mise en lui.

    En août 1914, M. Jégorel, profondément ému par la situation difficile causée par la mobilisation, assuma malgré son âge, une grande partie du travail de la cathédrale et du district qui en dépend. Il s’y donna corps et âme, mais la tâche était au-dessus de ses forces. Les longues séances du confessionnal, surtout pendant la sainte quarantaine, le fatiguaient beaucoup.

    Au Carême de 1918, il était tellement affaibli, que Mgr Chapuis, jugea nécessaire de l’envoyer à l’hôpital Sainte-Marthe de Bangalore. Il partit de Kumbakonam le lundi de la Passion, mais ni la science des docteurs, ni les soins dévoués des Religieuses du Bon-Pasteur ne pouvaient lui rendre la santé. Vainement quitta-t-il l’hôpital pour le sana­torium de Saint-Théodore dont le séjour lui avait été plusieurs fois salutaire.

    Son état s’aggrava quelques jours après son arrivée à Wellington. Son cœur était devenu d’une faiblesse extrême. Prévenu de la gravité de son mal, M. Jégorel mit ordre à ses affaires et ne songea plus qu’à se préparer à la mort. Dans la matinée du 1er mai, il eut une crise. On crut que c’était la fin et on récita les prières des agonisants ; mais la crise passa et, vers dix heures, le malade demanda à faire une confession générale. M. Vieillard lui administra ensuite le sacrement de l’extrême-onction en présence de tous les confrères qui se trouvaient au sanatorium, le malade répondait à toutes les prières. Le lendemain, à quatre heures et demi du matin, il reçut le saint viatique et l’indulgence plénière in articulo mortis. Vers cinq heures l’agonie commença ; elle fut longue et pénible, mais le moribond conservait toute sa connais-sance. Navré de le voir tant souffrir, les confrères auraient voulu le soulager ; ils ne purent qu’admirer sa patience, ses admirables sentiments de foi, sa résignation à la volonté de Dieu, sa confiance en sa miséricorde Il s’unissait aux prières et baisait fréquemment son crucifix en répétant : « Pitié, mon Jésus ! pitié ! » A un certain moment, la souffrance étant devenue plus aiguë il s’écria : « Ah ! que c’est dur ! » Mais tout de suite il se reprit : « Non, mon Dieu, ajouta-t-il, ce n’est pas trop souffrir, que votre volonté soit faite ! »

    Le P. Palluel lui ayant demandé s’il ne voulait pas faire de nouveau le sacrifice de sa vie pour le salut de la France et l’heureux retour des confrères, il répondit : « Oh ! oui, bien volontiers ! ». Des religieuses du voisinage vinrent le voir, il se montra heureux et reconnaissant de leur visite et d’une voix mourante, leur adressa quelques paroles d’édification. Il leur dit notamment : « Deux choses suffisent pour bien mourir : l’humilité pour reconnaître ses fautes et la confiance en la miséricorde de Dieu ».

    Vers midi, le moribond demanda à M. Vieillard de vouloir bien l’aider à se transporter du lit à son fauteuil ; à peine venait-il de s’y asseoir qu’il poussa un léger soupir et s’éteignit doucement.

    Le lendemain 3 mai, à sept heures, M. Palluel chanta la messe de Requiem pour le repos de l’âme du cher et regretté défunt et à onze heures, eurent lieu les funérailles solennelles, présidées par S. G. Mgr Roy, évêque de Coïmbatour.

    Quelques jours après, Mgr Chapuis adressa aux prêtres du diocèse de Kumbakonam, une circulaire dont nous détachons ces lignes :

    « Notre cher Vicaire Général nous a quittés pour un monde meilleur. Il tenait une grande place dans le diocèse, et nous sentirons tous le grand vide que laisse son départ. Ceux d’entre nous qui lui ont confié leurs difficultés, qui ont sollicité ses conseils, ont pu apprécier son humilité, son tact, la droiture de son jugement et sa discrétion, vertu éminemment précieuse chez celui qui occupe une situation comme la sienne. Pour moi je me rappellerai toujours avec la plus vive recon­naissance, le précieux concours qu’il m’a donné. Nous avons tous prié et nous prierons tous pour le bien-aimé défunt. « Requiescat in pace ! »

    • Numéro : 1288
    • Pays : Inde
    • Année : 1876