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Pierre JEANNINGROS (1912-2006)

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    Pierre, Delphin, Marius JEANNINGROS, fils de Augustin et de Laure Jay, son épouse, vint au monde le 31 mai 1912, à Longechaux, commune du canton de Vercel – Villedieu le Camp, dans le département du Doubs. Il reçut le baptême le 3 juin 1912, en l'église paroissiale de Longechaux, diocèse de Besançon. Treize enfants, dont cinq garçons et huit filles virent le jour, en cette famille très chrétienne d'agriculteur. L'un des oncles du nouveau né, Mgr. Jeanningros Constant (1870 – 1921) des Missions Etrangères de Paris, envoyé en Cochinchine Orientale (Quinhon), en juin 1895, avait été professeur au petit séminaire puis au grand séminaire de la Mission ; il devint ensuite supérieur de cette maison de formation de prêtres. En 1911, nommé coadjuteur de Mgr. Damien Grangeon, vicaire apostolique de la Cochinchine Orientale (Quinhon), il reçut spécialement en charge la région des Hauts -Plateaux du Viêtnam (Kontum) qui fut élevée plus tard au rang de vicariat apostolique. Raymond, l'un des frères de Pierre, exerça le ministère sacerdotal dans le diocèse de Besançon.

     

    Pierre fit ses études primaires à Longechaux, puis, en octobre 1923, il entra au petit séminaire Notre-Dame de Consolation par Fuans, au diocèse de Besançon, où il parcourut le cycle complet de l'enseignement secondaire jusqu'en juillet 1930. Au mois d'octobre suivant, il se dirigea vers le grand séminaire diocésain de philosophie établi à Faverney, dans le canton d'Amance au nord ouest de Vesoul, dans le département de la Haute Saône. Il y passa deux années. Songeant déjà à consacrer sa vie au service des Missions, il rencontra à plusieurs reprises M. Marie Antime Lefèvre, ancien missionnaire en Cochinchine Septentrionale, qui passait en visite régulière dans les grands séminaires pour y donner des conférences sur les missions et la Société des Missions Etrangères.

     

    Le 3 août 1932, depuis Longechaux, M. Pierre Jeanningros, "un philosophe sortant du diocèse de Besançon" sollicitait auprès de son Excellence Mgr. le Supérieur Général de la Société des Missions Etrangères, "son admission au Séminaire des Missions. " Dans sa lettre, il rappelle :.." L'an dernier, à Paris, j'ai eu la joie de parler un instant avec vous, vous m'avez encouragé ; j'espère donc que vous accepterez ma demande.

    Chaque jour, je prie mon oncle évêque missionnaire qui m'assiste du haut du ciel, pour lui demander la réalisation de mes aspirations…" Le supérieur du séminaire de Philosophie de Favernay consulté, témoignait, par lettre du 8 août 1932, que le séminariste Pierre Jeanningros appartenait à une famille très chrétienne, qu'il était d'un caractère égal, doux, dévoué, d'une piété sérieuse et d'un profond esprit de foi. Le 28 septembre 1932, Pierre entrait en première année de Théologie au séminaire des Missions Etrangères à Bièvres. Cette année scolaire achevé, il s'acquittait de ses obligations militaires pendant un an, à Besançon. En octobre 1934, le temps de caserne terminé, il rejoignait la section de théologie au séminaire de la Rue du Bac, à Paris.

     

    Tonsuré le 7 juillet 1935, sous-diacre le 5 juillet 1936, il fut ordonné diacre le samedi des Quatre-Temps, 19 décembre 1936, par Mgr. Bruley des Varannes. Avec 16 autres prêtres, il reçut le sacerdoce des mains de Mgr. Georges de Jonghe d'Ardoye, le 4 juillet 1937. Au soir de ce jour, le Supérieur Général de la Société donnait leur destination à 19 partants. M. Pierre Jeanningros était envoyé à Quinhon (Viêtnam), pour le service de ce vicariat apostolique appelé anciennement Cochinchine Orientale, et où son oncle, en 1911, avait été coadjuteur du vicaire apostolique. La cérémonie de départ de ces 19 jeunes missionnaires eut lieu le 14 septembre 1937, et quelques jours après, ils s'embarquaient à Marseille, chacun vers sa mission respective.

     

    Arrivé à Quinhon, centre de la Mission, Mgr. Augustin Tardieu, vicaire apostolique envoya M. Pierre Jeanningros apprendre la langue viêtnamienne à Langmun. C'était une petite chrétienté proche de la ville de Phanrang, dans la partie sud de la Mission, dans le district de même nom, dont M. Pierre Le Darré était le chef. Le jeune missionnaire y resta environ six mois. En 1938, celui-ci fut nommé vicaire à Rung-Lai, une chrétienté placée sous la direction de M. Marcel Piquet, futur vicaire apostolique, et située à une quinzaine de kms de la ville de Phan-Rang. Mais son temps de vicariat fut court. En août 1939, M. Pierre Gauthier, Directeur au Grand séminaire de Quinhon, quittait cette charge et était placé à la tête du district de Nam-Binh, à environ 20 kms de Quinhon. M. Pierre Jeanningros fut alors appelé à le remplacer comme professeur au Grand séminaire. Mais après quelques trois mois d'enseignement, le voilà rappelé sous les drapeaux. En effet, depuis le 3 septembre 1939, la seconde guerre mondiale venait de commencer en Europe.

     

    Mobilisé ainsi que plusieurs autres jeunes confrères, M. Pierre Jeanningros fut envoyé à Banméthuôt, chef-lieu de la province du Darlac, situé sur les Hauts-Plateaux du Viêtnam, en pays Rhadé. En cette région, est établie l'une des minorités ethniques importantes dont le territoire faisait partie du vicariat apostolique de Kontum. Placé en affectation spéciale après un mois et demi de vie militaire, il fut pour un temps,"renvoyé dans ses foyers" et reprit alors son poste d'enseignant au grand séminaire. Dans le courant de janvier 1940, l'autorité militaire le convoqua à Banméthuôt, où il avait été mobilisé une première fois. Mais un contre ordre arriva avant qu'il ne se mette en route. Fin février 1940, il attendait d'un moment à l'autre son rappel et son affectation. Celle-ci arriva assez rapidement. Il reprit le chemin de Banméthuôt ; le 1er juin 1940, une courte permission de huit jours le ramena dans la plaine au centre de sa Mission. En novembre 1940, l'autorité militaire le muta à Saigon où il se trouva affecté définitivement comme infirmier. Il fut démobilisé vers juillet 1941. En septembre 1941, Mgr. Augustin Tardieu le nommait professeur au petit séminaire de Lang-Song, situé à une dizaine de kms au nord-ouest de Quinhon; il y enseigna jusqu'aux évènements tragiques de 1945, en Indochine.

     

    Durant ces dures années de guerre, le vicariat apostolique de Quinhon connut des joies et des peines. A la fin de 1941, M. Jean Sion, provicaire fut nommé vicaire apostolique de Kontum. Le 12 décembre 1942, Mgr. Augustin Tardieu vicaire apostolique de Quinhon rendait son âme à Dieu. Le 11 novembre 1943, Le Saint Siège plaçait Mgr. Marcel Piquet, à la tête du vicariat apostolique de Quinhon. Le 18 janvier 1944, le nouvel élu recevait à Quinhon, la consécration épiscopale des mains de Mgr. Drapier, Délégué Apostolique en Indochine.

     

    Le 9 mars 1945, survint le coup de force japonais qui entraîna l'arrestation, le regroupement dans les villes et l'internement dans des camps des Français civils et militaires. Certains missionnaires furent maintenus temporairement en résidence surveillée dans leur poste respectif. Ainsi, en mai 1945, MM. Charles Dorgeville, Joseph Clause et Pierre Jeanningros, tous trois professeurs au petit séminaire de Lang-Song, après avoir été autorisés à rester quelques semaines au séminaire, furent arrêtés sous le calomnieux prétexte d'avoir empoisonné les puits. Ils furent conduits en prison à Quinhon où leur internement fut très sévère. Tenus au secret, ils ne pouvaient communiquer entre eux. Le vicaire apostolique essaya à plusieurs reprises mais en vain, d'obtenir l'autorisation de les voir. Ce régime de détention dura jusqu'à la défaite japonaise, le 15 août 1945. Celle-ci déclencha les actions violentes du mouvement révolutionnaire viêtminh. Les japonais humiliés se vengèrent de leur défaite. Ils ouvrirent les portes des prisons et des bagnes, proclamèrent qu'ils accordaient l'Indépendance aux Viêtnamiens. Les chefs viêt minh communistes profitèrent du désordre engendré par la situation politique du pays pour s'emparer du pouvoir. Avec la jeunesse du pays particulièrement, ils organisèrent de nombreux meetings et défilés spectaculaires. Ce fut le temps des assassinats, vols, pillages, actes de vandalisme et de terrorisme.

     

    Après le 9 mars 1945, certains missionnaires de Quinhon et de Kontum se trouvèrent regroupés à la cure de Nhatrang, d'autres,dont M. Jeanningros furent transférés et concentrés à Hué après la défaite japonaise. En mars 1946, les commandos français arrivaient dans la capitale de l'Annam et libéraient la ville. Dès cette époque, le territoire du vicariat apostolique de Quinhon se trouva coupé en deux zônes : l'une dite "libre" avec au nord, la province du Quang-Nam,(Tourane), et au Sud, celles du Khanh-Hoà (Nhatrang) et de Ninh-Thuân (Phan-Rang), l'autre située entre les deux, venait de passer sous le contrôle viêtminh, et elle allait y rester longtemps. Elle se situait dans la partie centrale de la mission, couvrait les provinces du Binh- Dinh et du Phu-Yen, séparant le nord du vicariat d'avec le sud et rendant les communications fort difficiles entre ces deux parties extrêmes.

     

    En avril 1946, la situation militaire et politique permit au vicaire apostolique et à quelques missionnaires de revenir se fixer à Tourane (Da-nang). Dans l'impossibilité de retourner à Quinhon, Mgr. Marcel Piquet établit à Nhatrang le centre de son vicariat. Mais plus de 500 kms séparent la ville de Tourane de celle de  Nhatrang. M. Jeanningros fut alors nommé curé de Tourane où il eût pour première mission la réorganisation la vie paroissiale mise en difficulté par les évènements politiques. En avril 1948, il partait en congé. Le 22 janvier 1949, après un bon séjour au pays natal, il reprenait le chemin de sa mission.

     

    En mars 1949, son évêque lui confiait la direction de l'important district de Tra-Kiêu, à 37 kms au sud Tourane, dans la province du Quang Nam . La région étant relativement sure, il y avait cependant de temps à autre, souvent de nuit, des incursions viêtminh contre l'unité d'auto défense qui assurait la sécurité et la protection du village. Ainsi dans la nuit du 2 au 3 mai 1949, les viêtminh attaquèrent cette unité de surveillance. Aucun chrétien ne fut tué, mais les assaillants mirent le feu à une douzaine de paillotes et pillèrent plusieurs boutiques. En témoigne le chroniqueur de la Mission …"Récidive cette année ; cette fois le feu des attaquants était dirigé contre le poste militaire et les miliciens de l'auto défense. Aucun dégât dans le village, sauf quelques centaines de tuiles cassées au toit de  l'église par un obus de mortier. Le couvent des Amantes de la Croix a subi le même sort. Chez le P Jeanningros, pendant la nuit, un obus a traversé le toit de la véranda juste devant la porte du Père, pulvérisant sa chaise longue ; de là l'obus est tombé dans une plate-bande sans éclater. Le mercredi saint un déplorable accident a endeuillé cette même paroisse. Des miliciens avaient trouvé un obus de mortier non explosé, et tardèrent à le remettre au poste. L'un d'eux prétendant que l'obus n'éclaterait pas, le jeta à terre au milieu d'un groupe d'une quinzaine de curieux. L'explosion de l'engin fit treize morts, la plupart jeunes gens de quatorze à vingt cinq ans Depuis le début de l'année, les viêtminh n'autorisent plus les habitants des petites chrétientés annexes à venir à Trakiêu ; aussi, ignore-t-on si ces gens, privés de tout secours religieux et de tout conseil, ont persévéré.."

    Trakiêu, paroisse viêtnamienne vivante, était appelé à devenir, sous la direction de M. Pierre Jeanningros, son curé et chef de ce district, un centre de formation pastorale et linguistique pour les jeunes missionnaires de Quinhon, car il n'y avait pas encore une école de langue crée à leur intention. A cette fin, en 1950, le curé du lieu entreprenait des travaux d'agrandissement et d'aménagement à son presbytère qui venait de lui être rendu. Dans l'immédiat, il s'agissait d'accueillir, de loger et d'installer convenablement un nouveau missionnaire, M. Gabriel Espie, arrivé en novembre, ainsi qu'un séminariste, venu de Quinhon qui était déjà sur place pour lui servir de maitre de langue.

     

    En effet, depuis trois ans et demi, presbytère et écoles de la paroisse étaient occupés par des militaires. Pour mieux assurer la sécurité de la région, une unité de la Légion était venue se fixer à Trakiêu, et y avait établi un poste militaire. Le secteur étant devenu relativement calme, alors que de durs combats se déroulaient au nord Viêtnam contre les forces révolutionnaires, l'autorité militaire dirigea la Légion vers le Tonkin, et des troupes nationales viêtnamiennes vinrent prendre la relève des partants. C'était le 20 décembre 1950. Mais avant de quitter Trakiêu, les légionnaires avaient construit sur la colline dominant l'église, un nouveau poste fortifié qu'ils cédèrent à leurs successeurs. Ils rendirent donc à la Mission ses bâtiments et les sœurs de l'orphelinat réintégrèrent leur maison libérée.

     

    En 1951, soucieux du bien spirituel des paroissiens du district de Trakiêu, et le secteur étant assez calme, M. Pierre Jeanningros fit appel à deux Pères Rédemptoristes pour prêcher une mission paroissiale. Du 20 mai au 4 juin 1951, les chrétiens suivirent avec ferveur tous les exercices spirituels proposés par les prédicateurs. Des non chrétiens d'un village voisin avaient manifesté le désir d'entendre les prédications. Mais, sous la menace de groupes viêtminh circulant et se manifestant dans la région, ils durent y renoncer.

     

    Dans les premiers jours d'octobre 1952, le curé de Trakiêu se rendit à Hanoï pour le sacre de Mgr. Paul Seitz, qui était l'un de ses confrères de "bâteau". Celui-ci venait d'être nommé vicaire apostolique de Kontum, sur les Hauts Plateaux du Viêtnam, cette mission Bahnar, à cette époque rattachée au vicariat apostolique de Quinhon, et dont Mgr. Constant Jeanningros avait reçu la charge en 1911.

     

    Vers les années 1950, la paroisse de Tourane était l'une des plus populeuses et probablement la plus importante du vicariat de Quinhon ; On estimait à plus de 3.000 le nombre de chrétiens établis dans cette ville, nœud économique important du Centre Viêtnam. En janvier 1953, M. Paul Valour, son curé, était nommé à la fonction de procureur de la Mission. M. Pierre Jeanningros fut appelé à lui succéder. Il remit Trakiêu entre les mains de M. Amédée Benoit, et gagna son nouveau poste qui ne lui était pas inconnu. En effet, Mgr. Piquet lui avait déjà confié, en 1946, au lendemain des troubles, la réorganisation de cette paroisse. Dès son arrivée, il entreprit la restauration de son église, et outre son travail pastoral ordinaire, secondé par le P. Hoang, son vicaire viêtnamien, il organisa les divers Mouvements d'Action Catholique et autres œuvres pour la  jeunesse.

     

    En avril 1954, l'opération Atlante au Centre Viêtnam permit à Mgr. Piquet de retourner à Quinhon pendant quelques jours, le temps de s'informer sur la situation des chrétientés, et l'état des bâtiments de la Mission. Le 7 mai suivant, c'était la chute du camp retranché de Dien-bien-Phu, suivie de la signature des accords de Genève, le 20 juillet, puis la mort tragique de M. Amédée Benoit curé de Trakiêu, le 23 juillet 1954. Débuta alors l'exode massive des populations du Nord Viêtnam, fuyant le régime communiste, et se dirigeant vers le sud au-delà de la ligne de démarcation du 17ème parallèle. La région de Tourane devenue Da-Nang se situait dans la zône libre, et devait se préparer à accueillir ces populations déplacées.

     

    En 1956, M. Pierre Jeanningros quittait Tourane, laissant la place à un Père viêtnamien, le P. An. Il allait descendre dans le sud du vicariat et exercer son apostolat à Cây-Vông, à environ 13 kms de Nhatrang ; mais il n'y resta que trois mois. Il y avait là une communauté de plus de trois mille âmes, et en plus de son ministère ordinaire, il avait la charge d'administrer une importante plantation de tabac. Mgr. lui confia alors la paroisse de Rung-Lai, à une quinzaine de kms de Phanrang. Ce poste ne lui était pas inconnu ; déjà avant la guerre, après avoir appris la langue viêtnamienne, il y avait été vicaire. En 1959, Mgr Piquet le nomma curé de la paroisse et chef du district de Phuoc Thien, non loin de Phanrang, dans la province de Ninh-Thuân. Partant en congé régulier en février de cette même année, il confia sa paroisse et ses ouailles à M. Gérard Moussay, son vicaire.

     

    Le 22 juillet 1957, le vaste territoire du vicariat apostolique de Quinhon ayant été divisé, il donnait naissance à deux nouveaux vicariats : celui de Danang (Tourane) couvrant un territoire limité au nord par le col des Nuages, et au sud par le cap Varella, et le vicariat de Nhatrang. A Danang, le Saint Siège avait nommé comme Administrateur Son Ex. Mgr.Chi, évêque de Buichu qui en prit possession le 1er septembre 1957. Quant à Mgr. Marcel Piquet, il recevait le titre de Vicaire Apostolique de Nhatrang et avait en charge tout le territoire s'étendant depuis le Cap Varella jusqu'à la province de Phanthiêt inclusivement.

     

    À son retour de congé en France, M. Pierre Jeanningros lors de la fête de l'Assomption 1959, retrouvait sa paroisse de Phuoc Thiên, mais pour peu de temps. Mgr. faisait appel à lui, ancien professeur de 1941 à 1945, pour prendre la direction du Petit Séminaire installé à Nhatrang. C'était un bâtiment tout neuf récemment implanté à 3 kms de la ville, au bord de la mer, à cinq cent mètres de la route nationale, loin des bruits de la cité et à l'abri des visites indiscrètes. En 1962, cinq confrères secondaient le Supérieur de la maison dans la formation spirituelle et intellectuelle de 148 élèves. Afin de les accueillir, un nouveau bâtiment venait d'être construit.

     

    A ses fonctions de Supérieur du Petit séminaire, M. Pierre Jeanningros ajoutait, le 28 mars 1961, celles de Supérieur local de la Communauté Missionnaire Mep de Nhatrang. Il sera reconduit dans cette charge en 1969, alors qu'il était en charge de la paroisse de Hà-Duà, il le sera une troisième fois le 26 août 1974, se trouvant aumônier de la léproserie de Qui-Hoà. Mais au Petit Séminaire, le 1er juillet 1964, le supériorat et l'économat de cet établissement étaient remis entre les mains de prêtres viêtnamiens. M. Pierre Jeanningros quittait donc la direction de cette maison de formation pour devenir curé de la paroisse importante de Hà-Duà, appelée encore Nhatrang citadelle.

     

    Le 8 décembre 1960, on apprenait officiellement à Saïgon que le Saint Siège venait d'établir la hiérarchie dans l'Eglise du Viêtnam, et que quatre nouveaux diocèses étaient confiés à quatre nouveaux évêques viêtnamiens. Le 23 juin 1961, Mgr. Marcel Piquet, intronisé par Mgr. Pierre Ngo-dinh-Thuc, archevêque de Hué, devenait le premier évêque résidentiel du diocèse de Nhatrang. La lecture des Bulles pontificales fut faite en viêtnamien par le curé de la cathédrale, tandis que M. Pierre Jeanningros alors supérieur du petit séminaire se chargeait de la même lecture en latin.

    Le 11 juillet 1966, Mgr. Marcel Piquet rendait son âme à Dieu, à la clinique Saint Paul à Saïgon. Evènement important pour le diocèse : Le  13 avril 1967, Sa Sainteté Paul VI nommait comme évêque de Nhatrang, Mgr. François-Xavier Nguyên van Thuân, vicaire général et supérieur du petit séminaire de Hué. Le nouvel élu fut sacré à Hué, sa ville natale, le 24 juin 1967. Il avait choisi Mgr. Urrutia comme consécrateur.

     

    Hà-Duà, dont Mr. Pierre Jeanningros était curé, est une petite ville située à une douzaine de kms de Nhatrang, capitale provinciale et dont la population était alors estimée à environ 18.000 habitants. Au plan chrétien, c'était une paroisse et un district important. En 1965, la guerre par infiltration sournoise d'éléments révolutionnaires touchait les limites de ce district ce qui ne manquait pas de provoquer de part et d'autre quelques réactions bruyantes. La population catholique avait notablement augmenté du fait de l'arrivée de plusieurs centaines de réfugiés venus des zones d'insécurité. C'était le cas des chrétiens de la paroisse de Dong-Dai qui s'étaient repliés près de la ville. M. Pierre Jeanningros agrandit son école. Le ministère paroissial étant très accaparant, il ne disposait que de peu de temps pour aller vers la masse des non chrétiens. Il confia cet apostolat à la Légion de Marie. En 1969, il restaura complètement une petite chapelle de son district, il construisit un petit presbytère dans une autre chrétienté. La situation générale de la région étant un peu plus calme, cinquante familles remontèrent dans leur paroisse abandonnée depuis plus de trois ans, et par les soins de son curé, l'église, construite en 1961, retrouva une nouvelle jeunesse. En 1973, M. Pierre Jeanningros quittait Hà-Duà et devint aumônier de la léproserie importante de Qui-Hoà dans le diocèse de Quinhon.

     

    Avril 1975 vit la chute de Saigon accompagnée de l'écroulement de la République du Sud Viêtnam, suivie de la prise de pouvoir par les forces démocratiques du Nord. Comme tous les étrangers résidant au Viêtnam, M. Pierre Jeanningros fut contraint de quitter la léproserie. Le 31 mars 1975, il rejoignait Saigon avec toutes les sœurs de Qui-Hoà. Eloigné du Viêtnam, il arrivait en France le 26 avril 1975. Le 22 juilllet 1975, le Supérieur Général le nommait vice-supérieur de la maison de Paris pour une durée de trois ans. Il s'occupa plus spécialement de la coordination des services de la porterie, de l'accueil et de l'économat.

     

    Arrivé au terme de son mandat, M. Pierre Jeanningros, exprima le désir de repartir en mission. Il s'adressa à Mgr. Klein, archevêque de Nouméa, en Nouvelle Calédonie, qui donna une réponse positive à sa demande ; en août 1978, il quittait Paris pour s'adjoindre au modeste groupe missionnaire Mep travaillant depuis quelques années dans ce petit Territoire d'Outre Mer. Arrivé le jeudi 17 août 1978, il fut accueilli à la Foa, une petite ville de la côte Ouest de l'île par les six confrères du groupe Mep.

     

    Le 1er septembre 1978, Mgr. Klein, archevêque de Nouméa l'invitait à le suivre dans sa tournée annuelle de confirmation. Après ce temps de découverte rapide du pays et de ses problèmes, M. Pierre Jeanningros se fixa à La Foa, avec mission d'aider M. Olivier Deschamps dans le service pastoral de son vaste district. Lors de la rentrée des classes le 1er mars 1979, il prit en charge la catéchèse pour les enfants du C.E.G. public de ce centre. Le créneau horaire disponible qui lui fut assigné, se situait à la dernière heure en fin de semaine. Il montra dans ce ministère des qualités exceptionnelles de patience, mise à bien rude épreuve.

     

    En 1981, il prit en charge la paroisse et le district de Thio très étendu, sur la côte est de l'île. Cette petite ville minière, riche en minerai de nickel, comptait alors environ 2.800 habitants, se répartissant en deux bourgs dénommés Thio village et Thio mission celui-ci très majoritairement à population mélanésienne. Ces deux agglomérations sont séparées par une rivière qu'enjambe un pont et distantes de 3 kms l'une de l'autre. A Thio Mission se trouvait le Centre paroissial avec son église, son presbytère et ses écoles. Une chapelle avait été construite à Thio Village, à laquelle M. Pierre Jeanningros ajouta des salles de catéchisme. Deux centres miniers étaient assez proches ; le reste de la population était disséminé dans une dizaine de villages mélanésiens désignés par le terme de "tribus" dont la plus éloignée se trouvait à 40 kms. Deux ou trois autres "tribus" n'étaient accessibles que par la mer. Catholique dans sa majorité, la population de Thio se composait pour un quart de Blancs (Caldoches), un quart de Polynésiens (Wallisiens, Futuniens, et quelques Tahitiens) et pour moitié de Mélanésiens (Kanaks).

     

    Au plan religieux, les Blancs dans leur ensemble assez peu pratiquants, se montraient bienveillants. Wallisiens Futuniens, des polynésiens "immigrés" venus en Nouvelle Calédonie depuis leur île lointaine, pour chercher du travail dans les mines de nickel, avaient conservé leurs fortes traditions familiales, religieuses et communautaires. Ils aimaient se retrouver régulièrement à la messe dominicale, se réunir dans divers comités crées en fonction de leurs villages d'origine, ainsi que dans des associations telles que la Légion de Marie ou le Tiers Ordre. Quant à la communauté mélanésienne baptisée catholique, elle avait perdu depuis une trentaine d'année, sa ferveur première réputée. Leurs relations avec les polynésiens restaient en général difficiles. Nonchalant par nature, le Mélanésien a son rythme de vie propre bien différent du nôtre. Porté à la boisson, il ne se livre que difficilement, et pas à n'importe qui, préservant son jardin secret. Beaucoup de temps est nécessaire pour obtenir un contact vrai et confiant avec lui, il est surtout essentiel de savoir attendre calmement et patiemment. Pour une bonne participation aux messes dominicales, un programme, établi chaque trimestre, permettait à chaque ethnie d'assurer à son tour, l'animation liturgique, la propreté et la décoration de l'église.

     

    La paroisse de Thio possédait aussi un centre scolaire catholique important. Il regroupait quelques 800 élèves dans ses deux écoles primaires et son collège secondaire dirigé par une communauté de Frères des Ecoles chrétiennes viêtnamiens. Outre son ministère pastoral ordinaire, le curé était responsable des catéchismes pour les enfants de l'école primaire publique.

     

    Après cet aperçu rapide de sa paroisse et de son ministère pastoral ordinaire, présenté longuement dans son Compte Rendu de 1983, M. Pierre Jeanningros de conclure : "Le prêtre est le veilleur; il est à la disposition des gens ; il attend patiemment ; il attend patiemment ; il cherche à se mettre au rythme lent de ses fidèles. Il sait que l'Esprit de Dieu continue son œuvre et il est là pour ouvrir les chemins du Seigneur.."

    A la fin de l'année 1984, la paroisse de Thio vécut des heures difficiles. Lors des élections du 18 novembre 1984, la population mélanésienne entraînée par un leader indépendantiste, se lança dans une série d'affrontements avec les forces de l'ordre, de pillages, d'incendies, d'intimidations qui provoquèrent le départ de nombreuses familles européennes et polynésiennes. Des barrages filtrants étaient dressés, les écoles catholiques ne purent rouvrir leurs portes qu'en mai 1985 avec des effectifs bien réduits. Il ne fut pas facile à M. Pierre Jeanningros de vivre au milieu de paroissiens aveuglés par les passions politiques. Mais il sut trouver les mots de paix et conduire à des gestes de réconciliation. En mai et en juin 1985, la statue de N.D. de Fatima séjourna dans la paroisse, ce qui donna lieu à des veillées de prières, processions, réceptions dans les familles et les "tribus". Le calme fragile revenu, il s'en suivit cependant un renouveau de vie paroissiale : l'assistance aux messes dominicales devint plus nombreuse, il fut possible de préparer et d'organiser une belle cérémonie de confirmation pour 76 jeunes et de première communion pour 54 enfants. Epreuve dure, mais féconde. Dans son compte-rendu de 1985, M.Pierre Jeanningros notait :.."La vie paroissiale de Thio est une réalité, en dépit des méfaits d'une politique désordonnée qui va jusqu'à l'illégalité et la violence, et laisse des traces de peur et de méfiance. Sans parler de la perte, chez trop de jeunes, du sens du respect des personnes et des biens…"

     

    Mais il disait également "la jeunesse mélanésienne aussi fait problème, surtout les jeunes de 15 à 20 ans. Cette jeunesse, proportionnellement nombreuse, est désorientée par toute une série de décalages." Décalage entre leur niveau d'instruction et les postes proposés, entre le mode de vie urbain et celui de la brousse, entre le développement technique et l'évolution lente des mentalités. Il écrivait : .."Tous ces déséquilibres expliquent en partie la propension des jeunes à l'alcoolisme, à la contestation, et au vandalisme.." En 1985, malgré tous ces ennuis, il donnait à son église une jeunesse nouvelle, la rénovant à l'extérieur comme elle l'avait été à l'intérieur, trois ans auparavant.

     

    En février 1987, M. Pierre Jeanningros atteignant ses 75 ans, fut déchargé de la paroisse de Thio. Il prit alors une semi- retraite et se consacra à l'apostolat auprès des viêtnamiens à la paroisse du Christ-Roi à Nouméa, tout en assurant un certain ministère pastoral à la cathédrale, notamment les confessions. En mai 1991, il quitta définitivement la Nouvelle Calédonie, se retira dans sa famille à Longechaux et à Avoudrey et se mit à la disposition des prêtres du doyenné de Valdahon.

     

    En juin 1994, M.Pierre Jeanningros accepta, pour une durée de un an, le poste d'économe à la maison d'accueil de Lauris. En 1996, il retourna à Avoudrey, le pays natal. Proche de sa famille, il vivait seul dans un des cinq appartements aménagés dans un immense bâtiment- ferme au centre du village. Disponible à ses confrères du doyenné, il se rendait chaque samedi à Consolation, haut- lieu, quoique au fond d'un cirque, cher au cœur des Mep Bisontins. Il assurait l'Eucharistie à une communauté rassemblant une quinzaine de jeunes filles, surtout africaines, mais aussi asiatiques et même françaises en cours de formation en vue devenir "Travailleuses Missionnaires" se préparant à servir dans des restaurants "Vie Claire" et dont l'un est implanté à Nouméa.

     

    Vers mai 1998, il rejoignit la maison de retraite de Lauris où il décéda au matin du 2 septembre 2006. Ses obsèques y furent célébrées le mardi 5 septembre 2006. A l'occasion du retour de M. Pierre Jeanningros dans la maison du Père, plusieurs témoignages de condoléances et de reconnaissance arrivèrent du Viêtnam. Son Excellence Mgr Paul Nguyên van Hoa, évêque de Nhatrang, dans une lettre adressée au Supérieur Général de la Société, rappelait avec émotion que "Rév.P.Père Jeanningros a servi le diocèse de Nhatrang comme Supérieur du petit séminaire "Stella Maris" à Thanh Hai et curé de Ha Dua, Nhatrang, et représentant de S. Exc.Mgr. Marcel Piquet dans de nombreuses cérémonies. Les gens de Nhatrang, surtout les anciens séminaristes, se rappellent souvent de lui comme un bon exemple…"

     

    Au nom des directeurs et des séminaristes, un professeur du grand séminaire de Nhatrang, le P. François Xavier Nguyên chi Can, un des anciens élèves de M. Pierre Jeanningros, adressait le courriel suivant au Supérieur Général de la Société :.."Nous venons d'apprendre le décès du RP Pierre Jeanningros, ancien supérieur du Petit Séminaire de Nhatrang, ancien curé de Hà-Duà, de Phuoc Thien. Nous nous souvenons de lui comme un missionnaire instruit, aimable, tout dévoué à la formation des séminaristes et au bien tant spirituel que matériel des fidèles. La communauté du Grand Séminaire "Sao Bien" célèbrera une messe pour le repos de son âme. Le diocèse de Nhatrang se trouve maintenant dans l'année jubilaire commémorant le 50ème anniversaire de sa fondation…Presque tous les prêtres de Nhatrang ordonnés entre 1975 et 1992 sont ses anciens élèves…"

    Au matin des obsèques de M. Pierre Jeanningros, deux prêtres vîêtnamiens du diocèse de Nhatrang se trouvaient présents à Lauris. L'un d'eux témoignait :.." C'est un honneur pour nous, mon confrère et moi, d'être présents ici aux obsèques du R.P. Pierre pour dire notre gratitude envers les Pères des Missions Etrangères de Paris et spécialement envers le R.P. Pierre. On dirait que nous sommes les représentants des trois diocèses du Viêtnam : Danang, Quynhon,et Natrang où le P. Pierre avait travaillé comme supérieur du Petit Séminaire et comme curé de plusieurs paroisses. Et cela est vrai. Notre diocèse de Nhatrang, se trouvant actuellement dans l'année jubilaire commémorant le 50ème anniversaire de sa fondation, n'a pas oublié et n'oubliera jamais les bienfaits des Pères des Missions Etrangères de Paris dont voici le RP Pierre Jeanningros. D'autre part, nous voudrions vous adresser à vous, R.Pères des MEP et chers membres de la famille du RP Pierre, nos plus sincères condoléances…"

    "Le P. Jeanningros était un homme sérieux, généreux et un mot pourrait peut être le mieux définir, c'est le mot Fidèle…"

     

    • Numéro : 3589
    • Pays : Vietnam Nelle Calédonie
    • Année : 1937