Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Constant JEANNINGROS (1870-1921)

Add this

    Constant-Philomène Jeanningros naquit le 21 août, 1870 à Longechaux, canton de Vercel (Doubs). Paroisse modèle, famille patriarcale, tel est le milieu chrétien que salua, avec une éloquence émue, M. le Vicaire général Laurent, délégué par Mgr l’Archevêque de Besançon pour le représenter au service solennel qui fut célébré à Longechaux, le 6 juin 1921, pour le repos de l’âme de S.G. Mgr Jeanningros.

     

    « C’est là, disait l’orateur, que Constant-Philomène trouva autour de lui, dès le premier éveil de ses facultés, une atmosphère, de vie chrétienne bien faite pour alimenter le germe divin de l’apostolat, – une paroisse qui a su garder sa foi durant la Révolution et qui a conservé jusqu’ici ses habitudes religieuses ; – une famille où la vocation sacerdotale s’épanouit à chaque génération chez l’un des enfants comme le fruit spontané de la piété et de la vertu des parents.

     

    « C’est dans ce foyer fervent, c’est ensuite dans le presbytère de son oncle, au contact de son zèle et de son dévouement, que le jeune Constant-Philomène se sentit inspiré du désir de faire mieux encore et de porter l’Evangile aux infidèles. Que si, pour les sauver, Dieu lui demande un jour de donner jusqu’à la dernière goutte de son sang, il la donnera avec enthousiasme. »

     

    Constant commença donc ses études, poussées jusqu’à la quatrième, chez son oncle, curé de Combe-la-Motte. Il était à bonne école, car M. l’abbé Jeanningros , actuellement curé d’Auxon-Dessous, « qui dirigea tant de pèlerinages, et fut si zélé pour les œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfant, et à qui tant de missionnaires doivent leur vocation », – nous écrit l’un d’entre eux, – fut toujours et reste encore, dans sa robuste vieillesse, un conducteur d’hommes, un promoteur d’œuvres et un éveilleur de consciences en quête de voie parfaite hors de sentiers battus. Notre seule Société lui doit au moins trois missionnaires.

     

    Un condisciple du jeune Constant  au presbytère de Combe nous envoie quelques détails sur ces premières années de latinité : « Elles furent, écrit-il, pieuses et studieuses, et le souvenir que Constant a laissé dans la paroisse a été durable : on s’y est réjoui de son élévation à l’épiscopat ; on s’y est attristé sa mort. » Ecolier modèle certes, ange du sanctuaire, sans aucun doute, mais aussi bon petit diable à ses heures : « Les jours de congé d’hiver, il se classait bon premier aux joyeuses glissades en sabots ferrés et surtout aux émotionnantes parties de luge, ces petits traîneaux suisses sur lesquels allongé, la tête en avant, les pieds en gouvernail, on se laisse empoter sur les pentes neigeuses de la montagne. Il aimait surtout à monter jusqu’à la pittoresque ferme de la Guillemette, chez son oncle Delphin ; certain jour même il n’y fut pas innocent du départ inopiné d’une avalanche de neige qui, tombant par la cheminée au beau milieu de la cuisine, mit en émoi les vieilles tantes suffoquées ! » – Seul un complice peut nous renseigner avec une telle précision…

     

    « Entré en quatrième au Petit-Séminaire de Consolation (1884), Constant occupa toujours un bon rang dans sa classe qui comptait nombre d’excellents élèves. Et ce qu’il fut à Consolation, il le resta au si réputé Séminaire de Philosophie de Vesoul (1888). En sa prime jeunesse, comme dans le cours de ses études, sa piété ne se démentit jamais ; il ne connut ni la dissipation ni la légèreté. Par contre, il était naturellement gai, d’une gaieté explosive, si j’ose dire, se traduisant par les accès de rire parfois incoercible. Plus tard, quand vint le souci des responsabilités, qu’il avait très grand, il resta toujours gai, d’une gaieté toujours jeune, mais ce n’était plus ce fou rire qu’il n’arrivait guère à maîtriser et qui nous mettait tous en joie. A part cela, tel il était autrefois, tel il fut étant évêque : il se perfectionna, il se sanctifia : mais ce furent toujours la même franchise, le même entrain, les manières simples de jadis ». Ses parents et amis, qui désiraient tant le revoir et qui y comptaient tant, surtout depuis la visite récente que leur avait faite Mgr Grangeon, retour de Rome, le reconnaîtront de suite à ces quelques traits esquissés par le vieux missionnaires Cambodgien, son condisciple au presbytère de Combe-la-Motte et au Séminaire de Paris, son ami de toujours.

     

    L’abbé Constant Jeanningros entra au Séminaire de Théologie de Besançon à la rentrée de 1890. Bien que déjà orienté vers l’apostolat par la piété large et solide de son cher oncle, « il prit toutefois, nous dit M. Laurent, le temps de mûrir l’appel de Dieu, dans la prière, dans la méditation, dans le recueillement et avec cette réserve qui formait le fond de son caractère. Il ne voulut point se décider de lui-même. Il soumit ses aspirations, sa vocation apostolique à l’examen, à la décision de l’un de ces directeurs éclairés du Grand-Séminaire à qui l’autorité de l’évêque a confié la mission de discerner les appels qui viennent de Dieu, des rêveries d’une nature exubérante.

     

    « La décision du directeur fut positive. L’abbé Jeanningros fut autorisé à entrer au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris (oct. 1893) ; moins de deux ans après (30 juin 1895), il était ordonné prêtres, et destiné par ses supérieurs à la Mission de la Cochinchine Orientale ».

     

    Il débarqua à Quinhon le 4 septembre suivant et, après quatre mois d’étude de la langue chez un des ses compatriotes, le P. Vivier, il fit deux ans d’apprentissage apostolique chez un autre Comtois, le P. Maillard : tous deux l’ont depuis longtemps précédé dans la tombe.

     

    « Au reste remarque encore M. Laurent, le Père Jeanningros ne fait que passer dans le ministère du vrai missionnaire, juste le temps nécessaire pour apprendre la langue du pays, et connaître le caractère, les habitudes et les tendances de ses habitants. Son évêque a vite reconnu chez lui une science théologique profonde et sûre, les  qualités de prudence et de délicatesse, les dons d’exposition et de commandement qui en feront un professeur (1898-1903) des Petit et Grand Séminaires, puis, de 1903 à la rentrée de 1911, le supérieur du Grand Séminaire de la Mission. »

     

    Durant ces huit années de supériorat à Dai-an, le P. Jeanningros se dépensa sans compter à l’œuvre particulièrement délicate de la formation du clergé indigène, et donna vingt et un nouveaux prêtres à la Mission. De leur côté, nos prêtres cassés par l’âge ou les infirmités de toutes sortes, lui doivent la construction, à l’ombre des tours du Grand-Séminaire, d’une très confortable maison de retraite d’où l’on s’achemine pieusement vers le ciel, ou d’où l’on repart allègrement pour le champ de bataille. L’esprit pratique du jeune supérieur se manifestait dans tous les domaines où il entrevoyait un progrès doublé d’une économie : par exemple, un atelier de  reliure, un four à briques, une tuilerie ; – la bibliothèque de la maison, la toiture de la chapelle, la réfection de ses autels, témoignent du succès de ces entreprises.

     

    C’est là dans cette maison de prière, d’étude et de travail où il avait donné toute sa valeur, qu’un Bref, en date du 24 août 1911, vint le nommer évêque titulaire d’Havara et coadjuteur avec future succession de S. G. Mgr Grangeon, Vicaire apostolique de la Cochinchine orientale. Le P. Jeanningros avait alors 41 années d’âge et 16 de mission : il était donc dans toute la plénitude de son intelligence, dans l’exacte maturité de son jugement, dans l’entière maîtrise de ses facultés, et parvenu à cette étape moyenne de la vie où l’on peut espérer fournir encore une carrière féconde et se promettre de longs jours.

     

    Sans être trop étonné de l’honneur échu et de la confiance donnée, il fut surtout anxieux des responsabilités encourues : « Je fais bonne contenance, écrit-il, devant ceux qui m’apportent leurs félicitations, mais, dès que je suis seul, je dois réagir fortement pour ne pas me laisser aller à la tristesse. A certains moments. Les larmes voudraient parler : puis, je me redis : Pourquoi-es-tu triste ?… Espère en Dieu. Quatre tristis es ?… Spera in Deo.»

     

    Le sacre eut lieu le 25 janvier 1912 en la chapelle du Petit Séminaire de Làng-song, à l’issue de la retraite annuelle. L’état de santé de Mgr Grangeon ne lui permettant pas, à son profond regret, de sacrer son Coadjuteur, la consécration fut conférée par Mgr Mossard, vicaire apostolique de Saïgon, assisté de Mgr Cardot, de Birmanie et de Mgr Allys, de Hué. Cinquante missionnaires et vingt prêtres indigènes étaient présents, ainsi que les 180 élèves des Grand et Petit Séminaires. Le diocèse de Besançon était particulièrement bien représenté au sacre de ce fils de la Franche-Comté : outre Nosseigneurs Cardot et Mossard, on remarquait les P.P. Dubulle et Jeannin de Quinhon, Henri de Pirey, de Hué, Chevènement, du Tonkin maritime, Jules et Constant Duquet, du Cambodge, tous deux amis d’enfance et condisciples de l’Elu. Un compte rendu de l’époque ajoute à la relation du sacre un détail, tout naturel en soi, mais qui orienta désormais le cœur de notre nouveau Coadjuteur vers la partie la plus éloignée, la plus pénible aussi et la plus méritoire de notre mission :

     

    « Une vingtaine de petits Bahars, élèves de l’école Cuenot, accompagnés de quelques Jarai, étaient descendus de leurs montagnes sous la conduite du P. Jannin ; ils représentaient cette Mission sauvage pour laquelle le Bienheureux Théodore Cuenot fit jadis tant de sacrifices et qui depuis de longues années donne tant de consolations à ses zélés missionnaires. Pendant tout leur séjour à Lang-sông, tous ces petits sauvages firent l’édification de tous et leur singulière aptitude pour le chant fut fort admirée. »

     

    Oh ! cette Mission des Sauvages Bahnars, illustrée et surtout sanctifiée par les longues souffrances de ses fondateurs, les Combes, les Dourisboure, les Guerlach ; terre longtemps stérile, où maintenant on recueille dans la joie confiante, sinon déjà dans la pleine allégresse, ce que les vaillants aînés ont semé dans le larmes… Mgr Jeanningros l’aima, dès lors, d’une prédilection très visible, bien que, cela va sans dire, sans aucune partialité. Le Vicaire Apostolique s’était, du reste, déchargé plus complètement sur lui de cette partie importante de la Mission, dont le Supérieur, Provicaire des Bahnars, correspondait directement avec le Coadjuteur. Celui-ci voulut, de loin, étudier la langue de ses chers Sauvages, la plus connue du moins, et, pour s’y perfectionner, il se mettait à l’école intermittente de tout missionnaire de là-haut descendant en Annam ; il lisait régulièrement le petit journal mensuel des Bahnars feuilletait leurs livres de doctrine et s’essayait à leurs formules de prières. Bref, autodidacte réfléchi et tenace, il parvint à savoir très suffisamment cette langue au grand émerveillement des Sauvages, ravis de pouvoir aborder leur évêque sans mettre entre eux et lui truchement d’un interprète Mince détail, semble-t-il, et d’utilité pratique assez limitée, mais qui amenait sur les lèvres souriantes de ces enfants de la libre montagne cette constatation pleine de promesse : « C’est vraiment un Grand Père européen, plus et mieux qu’un Grand Mandarin français ! » Et le mur de glace fondait devant lui, la réserve native du sauvage méfiant faisait place à la confiance naïve de l’enfant de Dieu.

     

    En ses neuf années d’épiscopat, Mgr Jeanningros monta trois fois à Kontoun, centre de la Mission bahnar ; il se préparait à y faire une quatrième tournée quand la maladie le terrassa pour toujours. Chacune de ces visites épiscopales durait parfois deux mois, au cours desquels il visitait les districts, souvent même les chrétientés éparses qui en dépendaient. Personne n’était oublié, ce qui donnait lieu parfois à des scènes naïves, d’une couleur locale très nature : tel ce bon sauvage baisant l’anneau épiscopal à pleine bouche, puis, pour ne pas être en retard de bon précédés, retirant doucement des plis de son étroit langouti un œuf de poule, un seul, qu’il offrit avec son plus large sourire à l’évêque qui le lui rendit, – le sourire – agrémenté d’un beau chapelet de perles bleues.

     

    La visite des postes achevée, le cher Coadjuteur réunissait tous les missionnaires pour les saints exercices d’une retraite commune où, prédicateur et retraitant, il donnait à tous l’exemple qui achève le conseil ; puis il prêchait une seconde retraite aux prêtres indigènes, tous de race annamite, mais très acceptés de nos Sauvages.

     

    Ce qu’il fut, ce qu’il fit pour la Mission Sauvage, il le fut et le fit aussi, inlassablement, pour nos six longues provinces de l’Annam : visites fréquentes de tous les districts, tournées pastorales incessantes : une moitié de chaque consacrée aux tournées longues et minutieuses et l’autre moitié passée à son bureau où nulle correspondance ne souffrait de retards, aucune affaire ne restait en souffrance, aucune demande ne demeurait sans réponse. Une organisation parfaite de son travail, une distribution précise de son temps, un classement judicieux des ses affaires… permettaient à Mgr Jeanningros de mener tout de front avec une aisance dégagée qui masquait souvent une extrême fatigue, – qu’il n’avouait jamais.

     

    Par suite de l’état de santé de notre Vicaire Apostolique le programme de son Coadjuteur ne laissait pas d’être assez chargé. Et pour que nous puissions, pour notre part, l’alléger dans la mesure de nos moyens, Mgr Grangeon avait tenu à nous en mettre les grandes lignes sous les yeux : Mgr Jeanningros, nous disait une circulaire épiscopale, avait la haute main sur la gestion financière des districts et des communautés, sur les questions de bien fonciers, sur les devis et plans de constructions nouvelles, – et c’est à ce titre, en particulier, qu’en exécution de décisions prises depuis plus ou moins longtemps, il a doté la Mission, en 1913 d’une école à Quinhon et d’un hôpital à Kim-châu, dirigés par les Sœurs de Saint-Paul  de Chartres ; en 1920, des premières fondations de ce qui est devenu, après sa mort, hélas ! l’école Gagelin dirigée par les Frères des Ecoles Chrétiennes.

     

    Mgr le Coadjuteur était de plus spécialement chargé du placement des catéchistes, de l’admission dans les couvents, du règlement des affaires litigieuses et de tout ce qui touchait aux confirmations et aux tournées pastorales. « L’évêque-Coadjuteur, – lisons-nous dans l’oraison funèbre, – avait, dès le premier jour, apprécié très exactement la délicatesse de son rôle et l’avait signalée dans ses lettres (à son vieil oncle). Il y apporta cette énergie froide, cette abnégation totale qui lui faisaient toujours prendre pour lui la plus grosse part du fardeau et cacher sa fatigue et ses souffrances. »

     

    Energie froide, – oui, en d’autres termes « la volonté » : c’était bien la caractéristique de notre regretté défunt. Le cœur, qu’il avait pourtant très miséricordieux, passait toujours chez lui après la raison quand le devoir avait parlé. Très rigide pour lui-même et toujours maître de soi quand, chez lui, la raison et la foi étaient d’accord pour approuver ses idées, confirmer ses directives ou légitimer ses actes, il admettait difficilement que, pour certains, sinon pour tous, la satisfaction du devoir accompli et l’espérance des récompenses futures, ne pussent ici-bas se passer parfois de l’huile et du vin du bon Samaritain, ou de la cuillerée de miel du bon saint François de Sales.

     

    Sa piété profonde, mais aussi très éclairée, ne s’encombrait guère de toutes les mièvreries dont la surchargent trop souvent certaines complications de la spiritualité contemporaine : il puisait la sienne aux sources surnaturelles de l’énergie et de l’abnégation qui trempent divinement les âmes. Sa direction était prudente et ferme, ne laissant jamais les consciences désemparées. Son enseignement théologique, était tout doctrinal et d’une clarté d’exposition qui ne laissait aucun vague dans l’esprit de ses élèves, aucune imprécision qui pût égarer plus tard ces futurs directeurs d’âmes, dans le domaine de la fantaisie pastorale.

     

    Piété éclairée, doctrine sûre, l’une informant l’autre, unde ardet, inde lucet (S. Aug.): tel est bien le souvenir que l’on peut garder de la direction et de l’enseignement de Mgr Jeanningros. De l’Évêque-Coajuteur on pourra se rappeler que Mgr Jeanningros donnait l’impression d’un chef, ayant toutes les qualités de commandement que réclament le bon gouvernement d’une grande Mission.

     

    Aussi sa disparition prématurée a-t-elle été très vivement ressentie par notre Vicaire Apostolique qui le tenait en haute estime et par nous tous, missionnaires de la Cochinchine Orientale, dont la confiance en sa direction ferme et prudente augmentait dans la mesure où, très visiblement, nous constations en lui la disparition de tous ces « impondérables », fine poussière humaine que soulèvent presque inévitablement tous premiers pas dans des chemins nouveaux.

     

    Résumons maintenant, d’après le Mémorial Indochinois, publié à Quinhon, cette fin de carrière si bien remplie.

     

    Du 11 avril au 14 novembre 1920, Mgr Jeanningros fit l’intérim de notre Vicaire Apostolique, appelé à Rome. A son retour, nous profitâmes de la retraite commune pour fêter, le 21 janvier 1921, les noces d’argent sacerdotales du cher Coadjuteur, renvoyées à cette date. Le 1er février suivant, Mgr Grangeon partait pour Hongkong. Le 4 mars suivant, notre Provicaire en était de retour. Mgr le Coadjuteur, dont l’état de santé inspirait de jour en jour de graves inquiétude, consentait à se rendre à la clinique Angier. Le 9 mars, il quittait Quinhon en automobile, et arrivait en gare de Saïgon le 11 au soir. Nous laissons maintenant la parole au confrère si dévoué, si délicat, si surnaturel, qui a bien voulu écrire pour notre édification profonde et singulièrement émue, le récit des derniers jours de Mgr Jeanningros.

     

    11 mars 1921. – Vendredi soir. Dès son arrivée à Saïgon, le malade apparaît comme très gravement, peut-être irrémédiablement, atteint.

    12. – Le malade est examiné soigneusement. Le traitement commence par des ponctions, ayant pour but de dégager le foie. Le diagnostic n’est pas rassurant.

    13/15. – Apparences d’amélioration.

    16. – L’amélioration semble enrayée. Le malade est plus fatigué, plus oppressé.

    17. – L’œdème augmente, la faiblesse générale s’accentue, l’inquiétude des médecins est manifeste.

    18/19. – On redoute une issue fatale. (Dès le commencement, Hongkong et Quinhon ont été tenus au courant)

    20. – Dimanche des Rameaux. Une syncope survient, indice d’affaiblissement… On craint que d’autres accidents du même genre ne se produisent, avec danger d’une mort rapide ; il est prudent de mettre le malade en face de la situation telle qu’elle se révèle.

     

    Le soir, vers six heures, on s’est réuni pour cela ; les graves paroles sont dites. Très calme, franchement résigné, le malade répond : « Puisqu’on redoute des complications subites, il ne faut plus attendre, mais me donner de suite les derniers sacrements. Je suis prêt à faire toute la volonté de Dieu, sans faiblesse, sans aucun regret de la vie qui va finir, uniquement occupé de celle qui va commencer bientôt. Faites tout ce qui est à faire. »

     

    Immédiatement, en présence d’une dizaine de nos confrères et des religieuses, on commence l’impressionnante  cérémonie.

     

    Il est six heures et un quart ; la nuit tombe ; la brise légère glisse, dans l’air chaud, sur l’assistance agenouillée, émue. Tous, avec le malade, répondent aux prières liturgiques. C’est la famille entourant le voyageur, lui disant les derniers mots du cœur, avant le départ. La scène se déroule dans la chambre du coin Est de la Clinique, d’où plusieurs âmes sacerdotales ont pris déjà leur essor vers le ciel.

     

    A six heures trois quarts, la cérémonie est terminée. Très oppressé, parlant avec peine, le malade remercie les assistants et se recommande à leurs prières. Puis, sous la lumière voilée de la lampe, c’est le grand silence, coupé de temps à autre, par quelques paroles du patient ou de ceux qui le veillent.

     

    Cette nuit du 20 au 21 mars peut être la dernière pour le malade ; mais on ne le croit pas. Les injections ont produit un calme, un bien-être relatifs. Jusqu’après minuit, le temps passe dans des alternatives d’un sommeil agité et de phrases brèves, suivies d’un recueillement profond.

     

    Vers deux heures, il y a complication ; l’oppression augmente ; une syncope est probable ; le docteur entre ; on prend des précautions ; la syncope ne se produit pas ; mais, visiblement, les sources de la vie s’épuisent.

     

    Trois heures. – La faiblesse augmente ; la respiration devient très difficile… Le malade est resté dans les mêmes dispositions intérieures : abandon total, aucun retour vers les choses de la vie ; il est tout entier dans le présent et dans l’avenir : il accomplit une fonction… la dernière ; et toute son âme vibre, dans cette ultime manifestation de sa volonté. Couché sur le côté droit, la tête haute sur l’oreiller et soutenue par la main droite, sans une plainte, il regarde le prêtre assis près du lit ; il fixe sur lui des yeux aux paupières lourdes, aux regards anxieux.

    « Monseigneur, dit le prêtre ; l’heure approche… »

     

    Les yeux agrandis, restent fixés sur celui qui vient de parler.. L’instant d’après, ils reprennent leur état mi-clos, tandis que, entre deux respirations difficiles, le malade répond : « Oui… l’heure approche… Deo..gratias ! »

    – In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum», suggère le prêtre.

    – « In manus… tuas… Domine… commendo… spiritum… meum» reprend le malade.

    – Le prêtre : « Redemisti nos, Domine, Deus veritatis.»

    – Le mourant : « Commendo… spiritum… meum. »

    – Le prêtre : «Gloria Patri, et Fitio, et Spiritui sancto. »

    – Le mourant : « Commendo… spiritum… meum. »

     

    Après ce dialogue, il y a du silence, des paroles échangées, des invocations pieuse.

    Quatre heures. – « Comme c’est  long », dit le mourant, avec ce regard spécial qui demande une réponse.

    « Oui, dit prêtre, c’est long ; mais plus le sacrifice se prolonge, plus il est méritoire. »

    Quatre heures trente. – L’Évêque et le prêtre se regardent…

    Le prêtre : « Encore deux heures, peut-être une heure, et vous verrez de vos yeux, dans la grande lumière, tout ce que vous avez cru dans le demi-jour de la Foi. »

    L’Évêque : « Oui… oui… c’est cela. Deo gratias !»

    Après quelques minutes, le mourant témoigne le désir de recevoir encore la Sainte-Eucharistie.

    On la lui apporte… Des pauvres yeux soulèvent péniblement leurs paupières… un rayon passe dans le regard, illumine le pâle visage… Et voici le silence… le recueillement… quelques larmes, sans tristesse.

    Cinq heures. – Le froid envahit le mourant… C’est la vie qui se retire.

    L’Évêque regarde le prêtre, lui fait signe d’approcher. Le prêtre s’approche et quelques paroles sont échangées !

    Cinq heures vingt minutes. – D’une voix de plus en plus faible, haletante. L’Évêque dit au prêtre :

    « Quand… l’âme… est … en paix… il y a… une jouissance…. à se… voir… mourir. »

    Cinq heures vingt cinq. – Le mourant dit : « Mes idées… me… quittent… Seigneur… ayez… pitié… de moi ! »

    Ce sont les dernières paroles.

    L’instant d’après, la tête s’incline vers la droite jusqu’à la poitrine ; quelques secousses ébranlent tout le corps… Après deux ou trois minutes, c’est l’immobilité totale des membres, des yeux, de la bouche.

    Cinq heures trente-cinq. – Quelque chose passe sur les traits du visage ; un effort interne se manifeste.

    La Genèse dit :  « Le Seigneur Dieu façonna l’homme avec le limon de la terre et souffla sur sa face l’esprit de vie. »

    Dans le corps d’homme qui va mourir, un effort se dessine très visiblement : c’est la vie, l’âme fille de Dieu, qui, ne pouvant plus forcer les organes matériels à remplir leurs fonctions, va les abandonner, pour remonter à Dieu, tandis que le limon transformé retournera lentement à la terre.

    Cinq heures quarante-cinq minutes. – Le souffle est à peine perceptible… Soudain, les deux yeux s’ouvrent tout grands, se fixent dans le vide… le visage s’étire, tel un linge mouillé qu’on étend…, vers la poitrine, une légère secousse se produit, suivie d’un mouvement de détente…

    L’hôte est sorti… l’âme a rencontré Dieu. – Il est cinq heures quarante-cinq minutes.

     

    21 mars, lundi saint, deux heures après-midi. – C’est la mise en bière, dans le petit édicule de la Clinique, sur lequel le soleil darde ses rayons de feu.

    Blanc, transparent, le visage du défunt est figé dans une immobilité, qui semble l’œuvre d’un acte de volonté… C’est l’attitude du penseur ; fermant les yeux pour mieux lire en lui-même… Mieux encore, c’est l’attitude du voyant… L’âme a vu… elle voit, et sur le corps sanctifié ; passe un reflet de la vision. Le spectacle est impressionnant. L’Évêque ; le chrétien n’est pas mort tout entier. Dans ce corps inerte ; subsiste un germe de vie.

    Deux heures trente. – Le clergé, les séminaristes, conduisent au chant du Miserere ; le corps du défunt, qu’on dépose dans la chapelle du Séminaire ; pendant vingt-quatre heures, ce sera sa dernière garde devant l’autel du Dieu qu’il a si bien servi.

     

    22 mars, six heures. – En présence du corps, on chante une messe, suivie d’une première absoute.

    Après-midi, quatre heures trente. – Le clergé, les séminaristes, les religieuses de Saint-Paul et des fidèles emplissent la chapelle mortuaire. On psalmodie les vêpres, que l’on fait suivre d’une seconde absoute.

    Cinq heures. – Le cortège prend la direction du cimetière d’Adran. Au long des routes, il ondule, dans le tintement des clochettes des chevaux, dans le ronflement des automobiles, parmi beaucoup de gens, très occupés par leurs affaires ou leurs plaisirs, et très insouciants du jour qui sera leur dernier.

    Cinq heures quarante-cinq. – Voici le champ du repos. Dans ce quadrilatère, enclos d’un mur trapu, reposent des hommes qui ne voulurent guère connaître de la vie physique, que les renoncements et les fatigues, dans l’espérance des bien éternels. Ce seront des compagnons d’armes que l’Évêque va rejoindre.

    Tout à l’heure il sera là, comme eux, couché face au ciel, attendant la résurrection.

     

    On psalmodie le dernier psaume, aux derniers rayons du grand soleil de Dieu Créateur, auquel les oiseaux, les plantes… disent la dernière prière du jour.

    Tout est consommé

    Requiescat in pace. Amen !

     

     

    ~~~~~~~

    • Numéro : 2155
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1895