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Joseph JAUNET (1921-2000)

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    Le père Jaunet écrivit lui-même sa biographie. Il en donne même deux versions légèrement différentes. Je me contenterai de les utiliser ici en complétant l’une par l’autre. Quelques courtes remarques suivront. Dans ces deux récits biographiques, il renvoie à un opuscule écrit par  lui-même sur la paroisse où il avait laissé son cœur et ou lui-même et son oncle, le père Graton, avaient servi comme curés pendant trente-trois années : Porasagoiundanapalaya, heureusement mieux connue sous le nom de P. G. Palaya. Joseph désirait y être inhumé près de l’oncle pour qui il avait une grande vénération. Dans cet opuscule intitulé « Peut-il sortir quelque chose de bon de P. G.Palaya ? » il rapporte les difficultés rencontrées mais surtout la création de l’école qui changea du tout au tout cette paroisse isolée dans la jungle.

     

    « Fils de Louis Jaunet et de Marie Graton, je suis né le 13 mars 1921 au village de la Haute-Favrie, en la paroisse de Saint Philbert de Bouaine, Vendée, et fus baptisé le jour suivant. Je suis le troisième d’une famille de six enfants : cinq garçons et une fille (devenue religieuse). Mes parents étaient de modestes métayers, travaillant dur pour subvenir aux besoins de la famille.

     

    Après mon ordination en 1947, ma mère me révéla que, quelques mois après ma naissance, je fus atteint d’une maladie bizarre, dont les docteurs furent incapables de déceler l’origine et la nature. Au dire de ma mère, ils m’ont laissé pour mort au moi !ns une douzaine de fois ! Il n’y avait qu’une solution dirent-ils : que je boive du lait de chèvre. Si cela m’a rendu la santé et même la vie, il y eut surtout la foi de mes parents qui dut y être pour beaucoup.

     

    À six ans, je joignis l’école primaire de la paroisse et à sept ans, je fis ma première communion. En 1933, je reçus le sacrement de confirmation et je me souviens de la présence de mon oncle missionnaire, le père Alcime Graton, qui se trouvait en congé pour quelques mois. L’année suivante, avec quatre autres garçons de ma paroisse, j‘entrais au petit séminaire diocésain de Chavagnes en Paillers. À ce moment-là, les études duraient huit ans et se terminaient par la philosophie et le bachot. ? Mais en1940, à cause de l’occupation allemande, le séminaire de philosophie dut se replier à Chaillé les Marais dans le sud de la Vendée.

     

    En septembre 1941, je fus admis au séminaire Missions Étrangères de Paris. J’y avais déjà une sorte de « passeport » en la personne de mon oncle. .Les conditions de vie sous l’occupation allemande étaient très dures et souvent dangereuses. En 1943, pour éviter d’être enrôlé de force et d’aller travailler au matériel de guerre dans les usines allemandes, me sachant peu brave » devant les difficultés du moment, plutôt que de joindre le maquis, le retournais dans ma famille et passais une année complète à la ferme paternelle. Deux de mes frères étaient déjà prisonniers de guerre et je dus aider mon père et les fermes voisines à tenir le coup. .Au bout d’un an, je me risquais à revenir au séminaire de Paris pour achever m es études.

     

     

    En février 1947, mon père s’est trouvé au plus mal par suite de crises d’urémie. Je quittais Paris dans la nuit pour venir l’assister à ses derniers moments. Comme il n’y avait aucune circulation dans le pays par suite d’une tempête de neige, je dus partir à pied de la gare de Nantes vers 2 heures du matin et m’aventurer seul vers mon village à 28 kms de là. À mon arrivée, mon père eut quelques minutes de lucidité et retomba bien vite dans le coma jusqu’à la fin.

     

     

    Le 2 juillet 1947, je fus ordonné prêtre dans l’église de ma paroisse en même temps qu’un compatriote, par un évêque missionnaire Père Blanc, Mgr Roy, évêque de Bangouélo en Angola. Quelques jours auparavant, j’avais reçu ma nomination pour le diocèse de Mysore où mon oncle travaillait déjà depuis 1910. Ma paroisse vendéenne avait bien mérité cet honneur. N’avait-elle pas déjà donné soixante-dix prêtres et missionnaires l’Église sans compter une centaine de religieuses ? En1931, lors de l’Exposition Universelle Missionnaire de Paris, n’avait-elle pas été déclarée la première paroisse missionnaire de France ?

     

    Parti de Marseille la veille de Noël 1947, j’arrivai à Mysore le 18 janvier 1948, avec deux autres confrères MEP. Je vécus d’abord trois semaines en compagnie de mon oncle que je n’avais pas revu depuis seize ans. Puis l’évêque me nomma vicaire de la cathédrale Sainte Philomène et en même temps aumônier des Sœurs Catéchistes qui servaient à l’hôpital du gouvernement à Mysore. Je devais d’abord améliorer ma connaissance de l’anglais avant de me lancier dans l’inconnu. Fin novembre 1948, on me nomma vicaire d’un prêtre indien à Nagavalli avec ordre  de commencer l’étude de la langue kannada. Ce n’était pas facile car ce village se trouvait presque adjacent à l’état voisin du Tamil  Nadu. Les gens se faisaient un malin plaisir de mélanger les deux langues. Ma grande joie était d’aller en vélo visiter les villages environnants malgré ce sérieux  handicap de la langue.

     

    En novembre 1949, je fus nommé à Porasagoundanapalayam, mieux connu sous le nom plus abordable de P.G. Palaya, là où mon oncle avait travaillé dix-huit ans parmi des chrétiens de langue télougou ».

     

    (Cette nomination dut réjouir l’oncle qui avait dit à ses chrétiens lorsqu’il apprit que son neveu était entré au séminaire : « J’ai reçu une bonne nouvelle du pays. L’un de mes neveux est entré au séminaire. Si Dieu le veut il deviendra    prêtre et un jour, qui sait ? viendra peut-être me remplacer ici ! » Paroles prophétiques si bien que quand le jeune Joseph jaunet fut nommé en cette paroisse en 1949, il s’entendit dire par les  bonnes gens qu’il était attendu depuis 1934 !). Le récit continue :

    « J’appris par la suite qu’il y avait eu une petite révolution dans cette paroisse et la situation y était devenue incontrôlable à cause de l’intransigeance du curé précédent. Cette paroisse était isolée au milieu de la forêt et puisque personne ne voulait y aller, l’évêque me demanda de bien vouloir accepter cette nomination. .Heureusement, j’ignorais la gravité des évènements et l’ignorance de la langue me fut peut-être plus une aide qu’un handicap dans ce cas précis ! Après deux ans et demi et avoir rétabli la paix, je fus nommé à Nagavalli, où j’avais déjà résidé pour étudier le kannada et qui venait juste de subir des événements fâcheux. Après deux ans et neuf mois, cette paroisse fut confiée aux Jésuites et je revins à P.G. Palaya. Ce deuxième séjour devait se révéler crucial pour l’avenir de la paroisse et du village et j’y vois clairement l’action de la providence dans les événements qui ont contribué à son extraordinaire développement. (Les événements auxquels Joseph Jaunet fait allusion sont la création d’une école dans des conditions assez difficiles comme cela sera relaté plus loin).

     

    Je dois reconnaître que les débuts de ce deuxième séjour furent assez pénibles pour ne pas dire décourageants. Sans beaucoup d’espoir de voir comment s’y prendre devant les difficultés insurmontables et l’impossibilité de faire quoi que ce soit  pour introduire un tant soit peu d’éducation dans ce village d’illétrés à cause d’une loi qui interdisait l’ouverture de toute école privée, je donnais ma démission. L’évêque la refusa pour la seule raison qu’il n’avait personne me remplacer. Il me fallait essayer de faire quelque chose pour que cette jeunesse ne devienne la proie d’une ignorance et partant, indifférence religieuse avec ses conséquences désastreuses.

     

    Il n’y avait jamais eu de changements sur le plan pastoral, j’eus donc l’idée de lancer quelques associations parmi les jeunes garçons et filles. Ce fut d’abord la Croisade Eucharistique dont les fruits se manifestèrent très tôt par un  renouveau spirituel et me donna beaucoup d’espoirs pour les années à venir. Les quelques prêtres et religieuses originaires de P. G. Palaya ont été les premiers fruits de cette Croisade. .Puis, avec de nombreux garçons et filles, je lançais deux autres associations qui se révélèrent également très encourageantes au plan pastoral.

     

    En octobre 1947, je quittais l’Inde pour assister aux derniers moments de ma mère qui se mourait d’un cancer. Après neuf mois de congé, je revins à P.G. Palaya bien décidé à faire quelque chose de plus pour le développement de cette paroisse. Par ailleurs, le ministère pastoral ressemblait en tout à celui des autres paroisses, et chaque dimanche j’avais à enseigner le catéchisme à plus d’une centaine d’enfants. Comment me faire comprendre de cette armée bruyante de langue télougou avec ma pauvre connaissance de la langue kannada ? Heureusement, toute la communauté paroissiale se trouvait être autour de l’église et il m’était facile de m’arrêter ici oui là pour contacter chaque famille et créer des liens d’amitié.

     

    À mon arrivée à P.G. Palaya, en novembre 1949, il pouvait bien y avoir trois cent-cinquante chrétiens. La population augmentant sensiblement chaque année, j’ai cru bon de les avertir que d’ici vingt à vingt-cinq ans, ils pourraient  bien être un millier, ce qui provoqua le fou rire. À la longue mon pronostic se révéla plutôt juste ! Grâce à Dieu, l’ouverture de l’école en 1962 vint juste à temps pour apporter une solution à ce problème, puisque après deux ou trois décades, beaucoup de jeunes quittèrent le village, leurs études secondaires terminées pour aller s’installer à Bangalore ou autres lieux ».

     

    Création d’une école à P.G. Palaya

     

     

    Il y avait une école du gouvernement dans le village mais seulement une trentaine d’enfants s’y rendaient dont à peine quatre ou cinq catholiques. Joseph Jaunet était très conscient qu’aucun développement humain et spirituel ne peut exister en dehors de toute éducation. Il encouragea les parents à envoyer leurs enfants à cette école mais ceux-ci avaient déjà trop goûté aux joies de la liberté pour aller s’enfermer entre quatre murs.

     

    Au début de 1961, l’évêque auxiliaire de Mysore suggérant  au père Jaunet lors d’une visite pastorale, d’ouvrir une école privée. Plus facile à dire qu’à faire mais Joseph sut, tout d’abord, mettre les parents de son côté. .Une petite école fut ouverte avec une seule institutrice. Là où il avait échoué à convaincre les parents d’envoyer leurs enfants  à l’école du gouvernement, il ne réussit que trop bien quand il fut question d’ouvrir une école paroissiale. Il fut débordé par la demande. Il fallut bientôt employer une autre institutrice : une dame bhrame de Mysore qui voulut bien aller servir dans ce village perdu dans la jungle. .Le 18 avril 1962, alors que le père Jaunet allait à Kollégal pour affaires, il rencontra l’évêque en compagnie de religieuses ursulines venant visiter les lieux pour éventuellement y travailler à l’éducation des enfants. . .Elles vinrent et restèrent t pour y prendre en charge de l’école avec les encouragements et la bénédiction des autorités diocésaines pour le reste, le brave évêque  fit clairement savoir qu’il ne fallait attendre aucune participation financière du diocèse.. .La situation avait au moins l’avantage de la clarté ! Le père Jaunet devait donc se débrouiller seul pour financer l’achat du terrain, la construction d’une école et du couvent, le salaire des religieuses, etc.

     

    Les subsides étaient plus difficiles à obtenir à cette époque que maintenant... Où le père  Jaunet trouva-t-il des fonds ? il ne le dit pas.  Pourtant la situation financière devint si mauvaise qu’il en arriva à envisager de vendre sa chère moto « matchless ». Comment vivre à P.G. Palaya sans moto ? L’évêque se laissa attendrir et lui enjoignit l’ordre de la garder avec en plus un chèque de Rs 3000 et la promesse d’intervenir auprès de la Sainte Enfance pour obtenir des subsides.

     

    Un autre problème, et non des moindres, était l’interdiction du gouvernement, d’ouvrir des écoles privées dans cette région. Pourtant là aussi, la Providence vint à mon secours écrit le père Jaunet. Lors d’une campagne électorale un certain Venkata Gowda de Kollégal vint lui rendre visite pour lui demander d’appuyer sa candidature auprès des gens du village. Ce à quoi le père Jaunet objecta avec raison qu’en tant qu’étranger il se tenait éloigné de toute politique mais que si le candidat s’engageait auprès des chrétiens  à obtenir du gouvernement la permission d’obtenir l’ouverture d’une école, ceux-ci voteraient certainement pour lui. ? Les politiciens n’ont jamais été retardés par des promesses. .Celui-ci pas plus que les autres d’autant plus qu’il était logé à la même enseigne : lui aussi voulait ouvrir une école à Kollégal et lui aussi voulait obtenir ladite permission, quitte à faire changer les lois, dit-il ; Ce qu’il fit d’ailleurs après avoir été élu. La permission d’ouvrir une école fut accordée et donc les enfants de P.G. Palalya pouvaient maintenant obtenir des diplômes reconnus par le gouvernement.

     

    Cette école s’est évidemment développée par la suite mais l’initiative en revient au père Jaunet qui sut d’abord en percevoir la nécessité, se battre bec et ongle pour obtenir les permissions requises, acheter le terrain et construire. ..Sans école, pas d’éducation, et par conséquent, pas de vocations sacerdotales ou religieuses, ni de développement humain possible. Maintenant lles chrétiens de P.G. Palaya,bien éduqués, obtiennent des postes dans différentes entreprises publiques ou privées au lieu de rester sur place comme travailleurs journaliers. De plus à ce jour, six prêtres sont originaires de ce village et combien de religieuses ?

     

    Après cette » digression, reprenons le récit du père Jaunet.

     

    « En mai 1965, je fus nommé curé de Virajpet et doyen du Coorg, district très arrosé par la mousson d’Ouest et donc riche en rizières, plantations de café et autres, mais au climat plutôt insalubre car très humide. J’avais dans cette paroisse plus de deux mille Konkanis (chrétiens de la côte Ouest de l’Inde, aux noms portugais, généralement de hautes castes et financièrement indépendants) et cinq cents Malayalis qui se rattachent plus ou :moins aux anciennes chrétientés du Kérala. Comment faire avec ma pauvre connaissance du kannada , j’avais heureusement un vicaire et tous les deux, nous nous mis à arpenter les coins et recoins de la paroisse pour en faire le recensement. Un travail de titan mais indispensable. Le premier résultat en fut une mission d’un mois en langue konkani et malayalam respectivement grâce à des missionnaires choisis pour cela. .Ce fut une occasion extraordinaire pour mettre les choses au point et un vrai renouveau de la foi. Par ailleurs, l’éducation était très développée dans cette paroisse et avec plus de mille cinq cent élèves dans les écoles et quarante cinq professeurs, le travail pastoral était plutôt exaltant, sans mentionner la surveillance » d’une petite plantation de café et d’une vingtaine d’hectares de rizières.

     

    Après quelques  trois ans et demi dans cette paroisse, je suis tombé malade et ne pouvais plus me mouvoir à cause de rhumatismes en partie dus au climat humide de cette région.  .J’ai du demander à l’évêque  de mettre quelqu’un d’autre à ma place dans cette grande paroisse et de me permettre de prendre quelque temps de repos. Je suis allé m’installer à Sivasamudram, près d’une usine électrique au milieu de quelques chrétiens tamouls et anglo-indiens, tout en m’occupant de deux autres centres :Simsha et Malavalli.

     

    Après un congé en France de quelques mois,, je fus nommé curé de Chamarajanagar,  paroisse de ville avec de nombreuses sous-stations dans les villages environnants. J’étais là dans un milieu vraiment hindou et c’est avec beaucoup de joie que je pus mettre à contribution mon ardeur missionnaire en essayant d’ouvrir de nouveaux horizons pour l’annonce de l’Évangile. L’Esprit du Seigneur m’y avait précédé car l’accueil que je reçus lors de mes premières visites dans de nombreux villages avec mon vieux catéchisme fut très révélateur du désir de beaucoup d’embrasser la foi chrétienne. .Avec l’aide de ce vieux et fidèle catéchisme, je connus le bonheur de conférer le baptême à de nombreux néophites..Quelques années plus tard, j’appris avec joie que des vocations avaient fleuri dans cette nouvelle terre de chrétienté : « autre le semeur, autre le moissonneur ».

     

    Après six ans de présence et quelques mois de congés en France, je fus nommé en 1976 à Nanjangoud, nouveau centre à 20 km au sud de Mysore. Il y avait là un amalgame de communautés différentes par la langue et la condition sociale. Mon principal travail fut de rassembler ces diversités et, peu à peu, d’y forger une seule communauté paroissiale. Dieu aidant, ce fut chose facile. Pour assurer l’indépendance financière de la paroisse, j’y plantais quelques centaines de cocotiers qui sont d’un bon rapport aujourd’hui. Grâce à quelques bienfaiteurs, je pus venir en aide à de nombreuses familles pauvres et construire plus de cent cinquante maisons tant à Chamarajanagar qu’à Nanjangoud. Il ne me faut pas oublier non plus que cette paroisse située près de la route conduisant aux Nilgiris, lieu bien connu de villégiature, me valait la visite de nombreux confrères mais aussi d’autres personnes, y compris un jour l’auteur célèbre, Dominique Lapierre, qui devint l’un de mes bienfaiteurs durant plusieurs années.

     

    En 1984, mon évêque, de concert avec mon supérieur régional, me confia la charge de Saint  Mary’s Home à Mysore, une maison de repos pour les quelques confrères de passage et pour des réunions. Tout en m’occupant de ce travail d’accueil, j’étais aumônier des sœurs de Mère Térésa et directeur spirituel au petit séminaire diocésain. Expérience nouvelle pour moi mais très enrichissante.

     

    Au milieu de ces occupations, je crus bon de chercher à aider une colonie de lépreux à la périphérie de Mysore. Ce camp d’une quarantaine de familles méritait beaucoup d’attention et je trouvais là une excellente occasion de mettre à contribution mon désir de partager un peu l’existence de ces privilégiés du Seigneur, par des visites répétées et en leur montrant,comme le dit si bien Raoul Follereau, « des trésors d’affection ». Toutefois les trésors d’affection ne nourrissent pas, il y fallait aussi l’aide matérielle et ma pension de vieillesse vint juste à point pour ce nouvel apostolat avec aussi la générosité de tant d’amis. Ces lépreux vivaient presque tous dans des maisons délabrées et ouvertes aux intempéries de la mousson. Elles avaient pourtant été « généreusement » offertes quelques années plus tôt par des sociétés philantropiques de la ville, mais bâties par des gens probablement beaucoup moins portés sur la philantropie. Mon premier souci fut donc de leur rebâtir quelques maisons en dur recouvertes de plaques de fibro-ciment. Comme en plus, ils avaient un demi hectare de terrain en friche, je leur fis forer un puits pour permettre à chaque famille de cultiver son petit jardin et pourvoir un tant soit peu à sa subsistance. Je leur construisis aussi une salle polyvalente où ils aiment retrouver et regarder la télévision couleur. Ce travail caritatif et humanitaire a reçu les félicitations des plus hautes autorités de la ville.

     

    Dès mon arrivée à Mysore, le vicaire général, devenu évêque par la suite, me mit en contacteur un laïc, M. Dasan, professeur d’anglais et de philosophie dans un collège de la ville. En plus de son travail de professeur, il avait déjà acquis quelques arpents de terrain dans un village avoisinant, pour développer ledit village et y créer un centre de formation professionnel pour des jeunes. En fait, ce centre fut victime de querelles linguistiques et en partie pillé et détruit. Il fut certes ouvert en 1994 mais à Mysore. L’autre terrain fut gardé et va maintenant être transformé en un centre de réhabilitation pour enfants de la rue.

     

    En 1993, devant l’intensité de mes douleurs rhumatismales et arthritiques, je ne me sentais plus capable de pourvoir aux besoins de l’apostolat et j’abandonnais mes cours de spiritualité au petit séminaire ainsi que l’aumônerie de quelques couvents comme d’ailleurs le service d’économe régional que j’exerçais depuis mon arrivée à Saint Mary’s Home.

     

    C’est alors qu’un incident provoqua quelques revirements dans mon existence bien huilée. Comme je revenais de célébrer la messe dans couvent voisin, je rencontrais un gosse tout en guenilles, en train de batailler avec des cochons à la recherche de quelque chose à manger dans les poubelles d’un hôtel voisin. J’en fus tout bouleversé et me mis à réfléchir sérieusement sur la possibilité de faire quelque chose pour ces « enfants de la rue ». À mon âge et avec mes misères, il ne m’était pas loisible » de me lancer dans une aventure de ce genre. Je m’en ouvris à mon ami, M. Dasan, et ce dernier fut heureux de prendre l’affaire en main, d’autant qu’il se demandait déjà lui-même s’il ne pourrait pas lancer un pareil projet. Je ferais le nécessaire pour la question financière et il développerait ce projet dans les années à venir. Au moment où j’écris ces lignes, fin 1997, je suis très heureux de constater qu’avec l’aide d’un autre ami M. Bernard, tout tourne bien. La générosité de nombreux bienfaiteurs, en Inde et en France, est là pou !r nous aider ».

     

    C’est sur ces paroles de confiance que se termine la biographie écrite par le père Jaunet en deux parties rassemblées ici.

     

    Joseph jaunet n’était pas un saint, il l’est devenu. Ses défauts n’étaient que trop évidents. Il pouvait à l’occasion être irritant, il posait des questions mais n’écoutait pas les réponses, il avait un attachement maladif à l’horaire. Tous connaissaient ses manies et s’en amusaient mais jamais personne n’a pu l’accuser de manquer de générosité ou de chaleur humaine. Plusieurs en jouaient et ont su en tirer profit personnel. Par exemple, au début de son séjour à Saint Mary’s Home, disposant de fonds, il remboursait les frais médicaux des pauvres qui lui présentaient des factures. Seulement, des factures, on peut toujours en trouver, chez le voisin, le copain ou le coquin ! face à la montée en flèche des cas désespérés et des factures très authentiques mais aussi nombreuses que variées, il lui fallut se rendre à l’évidence et renvoyer bruyamment chacun chez soi. Notre brave Joseph piquait des colères noires quand il s’apercevait qu’il avait été roulé dans la farine, prenait le monde entier à témoin de l’injustice dont il était l’innocente victime pour se faire avoir à la prochaine occasion. Peut-on, dans ce pays, être généreux sans être trompé ? et de crainte d’être trompé faut-il s’endurcir au point de devenir insensible à la souffrance des autres ?

     

    Joseph Jaunet aimait recevoir, et il recevait bien, à condition, bien sûr, d’être à l’heure. Gourmet lui-même, il aimait faire préparer des plats bien gratinés. Il avait même rapporté de

    France, à son dernier congé, une balance spécialement conçue pour peser divers ingrédients destinés à réussir des petits plats. Il n’a pas du avoir le loisir de l’utiliser.

     

    Il y eut deux moment importants dans sa vie : à savoir, le début quand, au milieu de grandes difficultés financières et autres, il succéda à son oncle à P.G. Palaya et y créa une école, puis la fin quand il coopéra étroitement avec ses amis, MM. Dasan et Bernard, pour créer un centre de réhabilitation des enfants de la rue.

     

    Il avait un grand désir : être inhumé à P.G. Palaya près de l’oncle qu’il vénérait. Il avait écrit dans son testament « quel que soit le lieu de ma mort en Inde, je désire que mon corps repose près de celui de mon oncle à P.G. Palaya ». Souffrant  depuis plusieurs années d’un cancer de la moelle des os, il savait que ses jours étaient comptés et c’est certainement à cause de cela qu’il me refusa tout net de rester plus de trois semaines en France lors de son dernier congé ; il craignait y mourir et ne pas être inhumé près de l’oncle ! Quand il a quitté sa famille, il savait bien que cette fois, c’était définitif. Son vœu est exhaussé : les corps de l’oncle et du neveu reposent l’un près de l’autre près de l’église de P.G. Palaya, qui, soit dit en passant, fut rénovée grâce en partie à l’aide financière apportée par Joseph Jaunet. Leurs corps reposent l’un près de l’autre dans ce village à qui ils ont tout donné, pour lequel tous les deux ont œuvré durant trente-trois années.

     

     

     

     

    Camille Cornu

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3808
    • Pays : Inde
    • Année : 1947