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Armand JAUFFRINEAU (1882-1935)

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    La Mission de Mysore perd en M. Jauffrineau un de ses ouvriers les plus vaillants et les mieux doués. Né le 2 février 1882, à la Vrignaie, hameau de la commune de Cugand, en Vendée, M. Jauffrineau était le quatrième de cinq enfants. Deux frères et une sœur l’avaient précédé au foyer paternel : celle-ci devait devenir plus tard religieuse trappistine, et une autre sœur était née après lui.  Notre futur missionnaire était à peine âgé de 10 ans lorsque le vicaire de la paroisse remarqua en lui une belle intelligence et d’excellentes dispositions pour les études. Il lui enseigna les premiers éléments de latin en compagnie de sept autres enfants dont cinq furent prêtres. Un an plus tard, il fut envoyé au petit séminaire de Chavagnes.

     

    Pendant l’année qu’il passa au presbytère, le prêtre fit lire à ses élèves la vie du Père Chicard et cette lecture lui inspira le désir d’être missionnaire ; cette pensée s’imprima si profondément dans son esprit qu’elle ne le quitta plus jamais. Ses parents, modestes cultivateurs mais excellents chrétiens, ne devaient pas y faire opposition. Ce ne fut qu’en rhétorique qu’il s’ouvrit de son dessein à sa mère. Celle-ci excellente chrétienne lui répondit : « Mon cher enfant, je t’ai donné au bon Dieu le jour de ton baptême ; je ne reprends pas le don que je Lui ai fait de toi ; va où le bon Dieu t’appelle. » Elle se chargea elle-même d’obtenir le consentement paternel. Sa rhétorique terminée, le 9 septembre 1900, après avoir entendu la messe à laquelle lui et ses fervents parents reçurent la sainte communion, M. Jauffrineau entra au Séminaire des Missions-Étrangères, accompagné par son père et sa mère.

     

    Le 16 août 1905, il quitta Paris et quelques jours plus tard s’embarqua à Marseille pour la Mission de Mysore où il arriva le 13 septembre. La réception si fraternelle  que lui firent ceux qui désormais allaient être ses confrères produisit en lui une excellente impression, et peu de temps après son arrivée en mission, il reçut de sa mère, une lettre touchante ainsi conçue : « Sois heureux où le bon Dieu t’a placé. Gagne-lui beaucoup d’âmes. Sois un saint, un martyr s’il le faut. Que la vue des peines et des souffrances ne te fasse pas oublier la gloire de Dieu. » La mère des Macchabées n’eût pas mieux dit, et il est juste d’ajouter que le fils s’est toujours montré fidèle aux recommandations maternelles.

     

    Il commença l’étude de l’anglais au collège Saint-Joseph où il ne resta que trois mois, et après un stage encore plus court à la procure, durant lequel il apprit le tamoul, il fut envoyé auprès de M. Veysseyre à Thikmagalur pour y continuer l’étude des langues et s’initier à la pratique du saint ministère. Il y passa près d’un an et demi, menant de front l’étude de l’anglais, du tamoul et du cannara, puis fut chargé du poste de Siddapur, dans le Coorg. Quatre mois après, il dut remplacer M. Rouch partant pour la France, à Souceipalea. Là aussi il demeura un an et demi et apprit une nouvelle langue, le télégou ; puis un peu plus tard une autre encore, le malayalam au Wynad. Il s’assimila toutes ces langues sans trop de difficultés et les parla avec une aisance peu commune.

     

    De Souceipalea, M. Jauffrineau fut envoyé au Wynad, pays montagneux, situé à l’extrémité sud-ouest de la Mission. La plupart des habitants sont des immigrants qui travaillent dans diverses plantations de café, de poivre et surtout de thé. Une quinzaine de tribus plus ou moins primitives y vivent des produits de la forêt ou cultivent le riz. L’une d’elles, celle de Kurichians, comptait déjà quelques chrétiens et de nouvelles conversions s’annonçaient dans un avenir prochain ; c’est pour cette raison que M. Jauffrineau s’établit au Wynad.

     

    La fondation de la station de Kaniambetta chez les Kurichians fut pénible, car tout était à créer. Il fallait trouver des terrains propres à la culture, défricher la forêt qui en occupait une partie, se bâtir des huttes provisoires. Ce confrère se fit lui-même une maison et un peu plus tard commença la construction d’une église, dont il avait fait le plan et que bâtirent ses Kurichians, sous la conduite de deux ou trois ouvriers experts qu’il dirigeait et aussi d’une école qui devint vite prospère. Notre missionnaire demeura 15 ans dans cette région où il put mettre à profit ses belles qualités de bon jugement et d’intelligence prompte et vive. Les difficultés ne lui manquèrent pas, mais il réussit à les surmonter toujours avec une remarquable dextérité.

     

    En 1921 éclata la révolte des Moplahs. Tout le Wynad se trouvait de ce fait menacé. Les néophytes Kurichians étaient alors un peu plus de 400. Sans perdre de temps, M. Jauffrineau réunit les hommes, tous archers émérites, les forme en quatre compagnies et un plan de défense est organisé ; si bien organisé que les Hindous des environs demandèrent à se réfugier auprès du missionnaire en cas de danger. Même requête de la part du sous-inspecteur de police et de ses hommes dont la station se trouvait à deux milles de là, à Panamaram. Il fut même entendu que si la révolte gagnait du terrain, le Deputy Collector chargé à Manantoddy du gouvernement du Wynad se replierait sur la position de Kaniambetta. Il y avait bien là un certain nombre de Moplahs, émigrés des quartiers les plus fanatiques du Malabar, qui auraient volontiers pris part à la révolte ou attiré au Wynad quelqu’une des bandes rebelles qui infestaient le pays, mais la ferme attitude des chrétiens les en empêcha. Heureusement pour les Moplahs, aucun engagement n’eut lieu et ce fut hors des limites du Wynad que la rébellion suivit son cours.

     

    Elle était à peine apaisée, que des réformes furent introduites dans le gouvernement intérieur de l’Inde. En vertu de ces réformes, une partie de l’administration était désormais confiée aux présidents des conseils locaux, Taluk-boards et District-boards élus par les membres de ces mêmes conseils. M. Jauffrineau qui, pour être agréable au Deputy-collector anglais avait accepté de faire partie du Taluk-board du Wynad, fut élu président à l’unanimité des votants et ceux-ci le supplièrent avec instance de ne point refuser cet honneur. Son évêque consulté,  notre confrère accepta et devint, de ce fait, membre de droit du District-boards du Malabar et du conseil d’éducation de la province, l’un et l’autre siégeant à Calicut. Le travail qu’il eut à fournir par suite de sa nomination de président eût été absorbant, s’il n’avait pas eu à sa disposition un ou deux secrétaires chargés de rédiger pour lui : lettres, rapports, circulaires, etc… M. Jauffrineau exerça donc pendant près d’un an et demi, c’est-à-dire jusqu’au moment où les chrétientés du Wynad furent cédées aux Jésuites de Calicut, une fonction publique imposée par des suffrages qu’il n’avait pas sollicités. Sans négliger les devoirs du saint ministère, il s’en acquitta avec tant de savoir-faire qu’il ne se fit ni un ennemi ni un mécontent ; et au moment où il allait quitter le Wynad, le 14 novembre 1923, à Manantoddy, dans une réunion publique convoquée en son honneur sous la présidence du Deputy-Collector, on lui lut en anglais une adresse d’adieu ainsi conçue :

     

    « Nous, membres du Taluk-boards, employés subalternes et maîtres d’école du Wynad, « désirons à l’occasion de votre départ, vous exprimer toute notre gratitude pour les services « rendus, et aussi le profond chagrin qu’éprouve tout le Wynad en se séparant d’une « personnalité aussi aimée et aussi estimée que la vôtre. Ce fut avec  une pénible surprise que « nous entendîmes parler, il y a quelques temps, de ces changements projetés de juridiction « ecclésiastique, qui devaient avoir pour résultat  votre rappel à Bangalore. Depuis lors, à « mesure que, d’un jour à l’autre les rumeurs se changeaient en certitude, le souvenir de votre « dévouement sans égal est devenu plus vif en nous,  notre peine s’est accrue et aujourd’hui « nous sommes accablés à la pensée qu’en vous perdant nous faisons une perte irréparable. »

     

    Ses néophytes Kurichians de Kaniambetta voulurent eux aussi témoigner à  notre confrère leur regret unanime du départ de leur bien-aimé père. A Manantoddy, les adieux avaient eu un caractère plutôt solennel. A Kaniambetta, ils furent simples mais touchants jusqu’à faire couler bien des larmes. Cette manifestation émotionnante montre à quel point M. Jauffrineau avait su se faire aimer.

     

    Il quitte le Wynad le 19 novembre 1923, prend à peine quelques jours de repos à Bangalore et va s’installer dans un nouveau poste, à Mercara, dans le Coorg. Le Coorg ressemble au Wynad, qu’il continue au nord, toujours au milieu des forêts des Ghattes. Mais le Missionnaire n’y resta qu’un temps assez court et, en 1927, nous le trouvons à la tête de l’importante station de Champion-Reefs. Ce fut le dernier poste où il resta pendant 9 ans. Ici plus de forêts, mais une civilisation toute moderne. Il déploya toute son activité à prendre soin de 8.000 chrétiens environ, dont un fort contingent d’Européens, d’un couvent, de plusieurs écoles groupant  1.000 à 1.200 élèves, et de diverses œuvres. Dans les dernières années, à ce travail déjà considérable fut ajoutée la charge intérimaire d’un poste voisin de plus de 1.000 chrétiens qui se trouvait privé de titulaire. Il avait bien pour le seconder deux prêtres indiens, mais, même avec cet appoint, quel labeur absorbant ! Toujours  alerte et dévoué, se donnant tout à tous, il eût bientôt conquis l’estime de ses nouveaux paroissiens et consacra une grande partie de son zèle à l’œuvre des conversions.

     

    M. Jauffrineau souffrait souvent de violentes névralgies d’origine paludéenne, sans doute souvenir de son long séjour dans les forêts des Ghattes. Après un congé de six mois en France, en 1933, il revint à son poste et se remit généreusement au travail, lorsque, dans les premiers jours de septembre 1935, une tumeur, résultat d’un ancien accident de motocyclette, devenue tout à coup douloureuse, l’obligea à consulter un médecin. Celui-ci le fit entrer à l’hôpital de Robertsonpet pour y subir l’ablation de cette tumeur. L’opération réussit, mais le docteur constata l’existence d’un cancer. En effet, quelques temps après, la douleur se faisant sentir de nouveau et plus vive,  notre confrère dut se rendre à Madras pour y consulter des spécialistes et tenter l’application du radium qui ne produisit aucun effet. L’état du malade devint même si inquiétant que M. Cochet fut appelé par télégramme pour reconduire M. Jauffrineau  à Bangalore. Pendant le voyage, M. Cochet ne lui cacha pas la gravité de son état. Le malade, un peu surpris de se voir si près de la mort, lui répondit : « Je vous remercie ! J’avais encore quelque peu d’espoir de guérison, mais je suis bien aise de savoir à quoi m’en tenir. » M. Cochet avait lui-même un cancer à la gorge, qui lui faisait prévoir l’issue fatale  plus ou moins rapprochée.

     

    Arrivé à Bangalore le dimanche 15 décembre, M. Jauffrineau fut transporté à l’hôpital Sainte-Marthe. Le lendemain, les derniers sacrements lui furent administrés en présence d’une vingtaine de confrères, accourus à son chevet et il répondit lui-même aux prières liturgiques. La cérémonie terminée, il voulut, une dernière fois serrer la main à tous les confrères, en prononçant le nom de chacun d’eux. Grâce sans doute aux soins prodigués par deux religieuses, ses compatriotes : Sœur Marie de Sainte Nathalie, assistante et Sœur Marie de Sainte Virginie, sa vie se prolongea jusqu’à l’avant-veille de Noël. Malgré la souffrance et de pénibles vomissements, il garda jusqu’au dernier moment sa bonne humeur habituelle, offrit le sacrifice de sa vie pour sa Mission pour ses chrétiens, pour une âme égarée dont le retour à Dieu lui tenait grandement à cœur, et répondit lui-même avec une émouvante sérénité aux prières des agonisants. L’avant-dernière nuit fut la plus pénible. Le lundi matin, 23 décembre, il perdit connaissance, quelques secondes après, il rendait paisiblement le dernier soupir. Sa dépouille mortelle fut transportée à Champion-Reefs où les funérailles eurent lieu au milieu d’une assistance nombreuse et sympathique.

     

    Dans une conférence qu’il fit dans sa paroisse natale, lors de son congé en France, il avait dit en parlant de ses chrétiens : « Je les ai aimés, et je crois qu’ils m’ont aimé en retour… Mon rêve est de mourir au milieu d’eux pour qu’ils viennent prier sur ma tombe en attendant que nous nous retrouvions au ciel. » Ses vœux ont été comblés, et ses restes reposent désormais dans l’église Notre-Dame des Victoires de Champion-Reefs, à côté de ceux de M. Fraysse, fondateur du poste et constructeur de cette église.

    • Numéro : 2847
    • Pays : Inde
    • Année : 1905