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François JARRIGE (1796-1889)

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    Le 12 septembre de cette année, à une heure et demie de l’après-midi, le doyen des missionnaires du monde achevait à Bangalore, dans la retraite qu’il s’était choisie, son pèlerinage sur la terre. M. François-Xavier Jarrige, de la Société des Missions-Étrangères, missionnaire du Mayssour, s’endormait dans la paix de son Seigneur, à l’âge de quatre-vingt-treize ans et quatre jours, après un apostolat de soixante-dix ans.

    « Le P. Jarrige est donc, écrit le P. Janssoone, une relique du siècle dernier, et ces reliques commencent à se faire rares, non seulement dans les pays tropicaux de l’Inde, mais même  en France. Par sa naissance, il appartient au diocèse de Clermont ; il est né à Saint-Clément, canton de Saint-Athème, le 8 septembre 1796, c’est-à-dire en pleine révolution. L’église de son village était alors fermée, comme toutes les églises de France. Obligé de se cacher pour se soustraire à la mort, le curé s’était réfugié dans la maison même  où naquit le futur apôtre, qui reçut le baptême le jour même , des mains du vénérable confesseur de la foi. À ce sujet, le P. Jarrige nous a maintes fois raconté le trait suivant. Le propriétaire de la maison où il était né, son parrain, était un noble appelé de Pelardie, et, en cette qualité, il fut  arrêté, traduit devant le tribunal révolutionnaire du canton, et allait payer de sa tête son titre de noblesse, quand sa femme, oubliant son propre danger, alla se présenter devant ces tigres, qui s’appelaient juges, et plaida la cause de son mari avec tant d’éloquence qu’elle l’arracha à la mort.

    « L’éducation ecclésiastique du P. Jarrige commença chez son vénérable curé, et fut achevée au collège de Saint-Jean d’Angély, diocèse de la Rochelle, auquel il s’agrégea. Une lettre de son frère, M. Jean Jarrige, vénérable nonagénaire, va nous dire en quelles circonstances :

    « Pendant les guerres du premier Empire, une disette absolue amena la gêne dans la famille. Mon frère n’hésita pas à interrompre momentanément ses études et à s’expatrier, pour aller travailler comme scieur de long, afin de pouvoir aider les siens et subvenir aux frais de ses études. Ce fut dans la commune de Moutier ( Charente-Inférieure ) qu’il débuta dans son dur métier. M. le curé de Moutier lui donna du travail, et pendant qu’il le faisait, François Jarrige se blessa grièvement. Le curé lui prodigua les soins que nécessitait sa blessure. Étonné de son savoir, de son attitude pieuse et recueillie et de son assiduité aux offices, il le pressa de questions, et apprit le motif qui l’avait obligé à quitter son pays natal. Touché par ce récit, ce bon prêtre lui proposa de lui faire continuer ses études, ce que François s’empressa d’accepter. À peine guéri, il reprit sa vie laborieuse de scieur de long, tout en allant chaque soir prendre sa leçon au presbytère. Il continua ainsi, pendant deux années consécutives, le travail manuel et l’étude. Il envoyait à son père l’argent qu’il gagnait. Malgré le plaisir qu’il aurait eu à revoir ses montagnes, à embrasser ses parents, comme ses camarades, il demeura chez M. le curé pour s’adonner à l’étude. Plus tard, notre frère aîné, André Jarrige, étant allé lui aussi dans ce pays comme scieur de long, il aida François à subvenir aux frais de ses études, depuis son entrée à Saint-Jean d’Angely jusqu’à sa sortie du Grand-Séminaire de la Rochelle. »

    « C’est à la Rochelle qu’il eut pour professeur M. l’abbé Pérocheau, qui partit pour le Séminaire des Missions-Étrangères en 1818, et fut sacré évêque, afin de pouvoir sacrer son propre Vicaire Apostolique au Su-tchuen ; car on était alors en pleine persécution dans cette mission. Avant de rejoindre son ancien professeur au Séminaire de Paris, le P. Jarrige fut un an professeur au Petit-Séminaire de Chavagnes, fondé par le vénérable M. Baudouin. La société de ce saint prêtre ne fut probablement pas étrangère à la vocation apostolique qui naissait dans le cœur du jeune abbé Jarrige.

    « Laissons-le maintenant nous raconter lui-même son arrivée à Paris, son séjour au Séminaire, et son arrivée en mission. « J’arrivai, dit-il, au Séminaire des Missions-Étrangères en février 1818, avec un séminariste de la Rochelle nommé Serve, ancien novice de la Trappe, où il n’avait pu demeurer à cause d’un crachement de sang. Je n’étais que tonsuré, et âgé de vingt-deux ans ; j’étais séminariste de la Rochelle, ayant été incorporé à ce diocèse ; je ne faisais que de commencer ma théologie. Nous eûmes quelque difficulté à être reçus au Séminaire des Missions-Étrangères, parce que nous n’avions pas apporté, comme nous le devions, la permission de l’Évêque de la Rochelle, Mgr Paillon, qui daigna à la fin l’accorder. Mon compagnon de voyage resta un an aux Missions-Étrangères, puis il alla se faire solitaire au diocèse du Mans.

    « Nous trouvâmes au Séminaire Mgr Pérocheau, qui venait d’être sacré évêque de Maxula, le jour de la conversion de saint Paul, quelques jours avant notre arrivée ; il avait été mon professeur et directeur au Séminaire de la Rochelle ; il partit environ un mois après pour la Chine. Alors le Séminaire des Missions-Étrangères avait pour Supérieur M. Chaumont, ancien missionnaire de Chine, homme très doux et vénérable ; les directeurs étaient MM. Langlois, de la Bissachère, Breluque et Desjardins, ce dernier, curé de la paroisse des Missions-Étrangères. M. Breluque était clerc de la chapelle du roi ; il n’avait jamais été missionnaire, et il se retira après deux ou trois ans ; il y avait aussi un vénérable Genovefin, M. Jolly, qui était locataire et pensionnaire ; quoiqu’il ne fût pas directeur, il rendait bien des services au Séminaire.

    « Le Séminaire ne faisait que de se rétablir ; il y avait encore des locataires laïques. Il n’était parti, après la restauration, avant 1818, que deux missionnaires, du diocèse de Lyon, MM. Brosson et Magdinier ; ils moururent peu de temps après leur arrivée en Cochinchine.

    « Nous n’étions au commencement que trois élèves ; puis, dans le cours de l’année, arrivèrent Messieurs Gagelin et Imbert, qui n’étaient pas non plus dans les ordres sacrés. Nous n’avions pas de chapelle particulière ; nous allions à l’église de la paroisse ; une chambre servait d’oratoire.

    « Il y avait au Séminaire une affluence d’évêques sacrés ou élus, qui attendaient la conclusion du concordat de Louis XVIII avec Rome, j’étais logé avec M. Gagelin au quatrième étage, dans une chambre à œil-de-bœuf ; M. Imbert était logé dans une autre chambre sur la même  ligne. J’avais un singulier voisin : quoique j’aie vécu près de deux ans à côté de lui, jamais je ne le vis ; c’était un homme que Louis XVIII avait envoyé d’Angleterre en France, pour observer les événements et le mettre au courant des affaires ; le roi lui avait fait depuis une petite pension dont il vivait. Trois prêtres aspirants arrivèrent cette année au Séminaire : c’étaient Messieurs Thomassin d’Angers, Moutin et Grégoire du Mans. Messieurs Imbert, Gagelin et moi nous fûmes ordonnés sous-diacres, et diacres, dans le courant de l’année, et prêtres à l’ordination de Noël, le 21 décembre 1819.

    « M. Moutin fut destiné pour le collège de Pinang, et partit en décembre, pour s’embarquer au Havre ; mais il y eut un retard. En cette même  année mourut, dans le mois de septembre, M.Chaumont, supérieur du Séminaire ; il fut remplacé par M.Langlois.

    « Je fus destiné, avec M.Grégoire, à la mission de Pondichéry, et nous partîmes de Paris le 30 décembre, pour aller nous embarquer au Havre, où nous trouvâmes encore M. Moutin. Nous prîmes le même navire, le Gorrety, capitaine Deville, un mauricien. Nous nous embarquâmes à la mi-janvier 1820. Nous fûmes assaillis par une horrible tempête pendant deux jours et deux nuits. L’eau entrait à flots. Notre navire était incliné sur le flanc ; il allait être englouti, quand, par une protection particulière de Dieu, il se releva et nous porta a Plymouth.

    « Nous restâmes environ quinze jours en Angleterre, où nous apprîmes l’assassinat du duc de Berry et la mort du roi d’Angleterre, Georges III.

    « Nous nous embarquâmes le 10 février 1820 ; je faillis rester en Angleterre. Comme on levait l’ancre, mes confrères étant encore à terre, je courus les chercher ; ne les trouvant pas, je retournai au bateau, où ils m’avaient précédé ; le bateau partit à mon arrivée.

    « Pendant le temps que nous fûmes à Plymouth, nous célébrâmes la sainte messe, car il y avait une chapelle avec un prêtre catholique, qui nous reçut très bien. Nous allâmes aussi visiter des Carmélites françaises, que la Révolution avait chassées de leur patrie. Louis XVIII, qui payait notre passage à bord, faisait une pension à ces bonnes sœurs, qui finirent leurs jours dans ce couvent, sur le sol hospitalier de l’Angleterre.»

    « Les trois missionnaires, embarqués le 10 février, arrivèrent le 10 juin à Pondichéry.

    « Le navire mouille en face de la ville blanche. On va poser le pied sur le sol de l’Inde ! Mais qu’est-ce que Pondichéry ? Qu’est-ce que l’Inde ? Est-ce une terre qui dévore ses habitants ? Ces habitants eux-mêmes, sont-ce des hommes civilisés, barbares ou anthropophages ? Y a-t-il des missionnaires ou des Français habitant ces parages ?….Ne riez pas, lecteur. Voilà des questions que les jeunes missionnaires doivent s’être adressées ; car on tira au sort pour savoir qui serait député, pour aller sonder ce terrible terrain ; et le jeune abbé Jarrige fut choisi, soit que le sort le voulût, ou que lui-même s’offrit pour cette terrible commission. En effet, depuis 1792, époque où Messieurs Hébert ( depuis vicaire aposolique ) et Dubois arrivèrent à Pondichéry, aucun envoi de missionnaire n’avait été fait. Messieurs Jarrige, Grégoire et Moutin étaient les premiers envoyés dans les Indes après la Révolution. Il va sans dire que le cœur du jeune missionnaire, détaché comme éclaireur, ne battit pas longtemps de peur. Il fut reçu comme un ange, un envoyé du bon Dieu, lui et ses confrères. Ce fut une fête telle qu’on peut facilement se l’imaginer. Leur arrivée annonçait aux vieux missionnaires, qui semblaient abandonnés par leur mère-patrie, la fin du terrible orage révolutionnaire, et le commencement d’une ère et d’une vie nouvelles pour les missions. Les liens rompus depuis vingt-huit ans, entre la France et les pays de mission, étaient renoués. La source vivifiante qui semblait à tout jamais tarie, était rouverte, et coulait de nouveau pour faire reverdir le désert. Une nouvelle vie anima le cœur de ces vétérans des missions de l’Inde.

    « Que dire de ce long apostolat de soixante-dix ans ? La notice a déjà les proportions d’une notice nécrologique ordinaire, et ce n’en est cependant que la préface. Cette vie de patriarche mérite un livre à part, et c’est ce que l’auteur de cette notice se propose d’offrir plus tard au public. En attendant, parcourons à pas rapides les étapes variées de cette longue carrière, à travers les provinces du Sud de l’Inde.

    « Le P. Jarrige débuta dans la carrière apostolique par l’enseignement. Il fut pendant six ans chargé, commé Supérieur, du Séminaire indigène de Pondichéry. Il fut envoyé à Bangalore en 1826. Il était seul, avec un prêtre indigène, en charge de tout le royaume du Mayssour. Il passait une bonne moitié de l’année à la capitale, et le reste du temps à voyager, pour administrer les différentes chrétientés situées dans le royaume, et même  au-delà, car une partie de l’archi-diocèse de Madras était sous sa juridiction. En 1830, nous le trouvons dans le pays du Coïmbatour, où il eut la gloire d’être persécuté pour la religion. Les divisions et les querelles entre les Padroadistes et les Propagandistes avaient commencé, et le collecteur du district, favorisant les prêtres portugais de Cranganore, fit conduire le P. Jarrige, par la police, hors du territoire de Coïmbatore. L’année suivante, il courut aussi quelque danger, lors de l’émeute des Musulmans à Bangalore. De 1834 à 1840, il exerça les fonctions de Procureur ; c’est en cette qualité qu’il fut dépêché à Madras, où il réussit à garder tous les fonds de la mission, placés sur le gouvernement de Madras ; c’est pendant sa gestion de Procureur qu’arrivèrent dans l’Inde les premiers PP. Jésuites, à qui on avait  rendu leur ancienne mission du Maduré. Le P. Jarrige retourna à Coïmbatore et aux Neelgherrees en 1841, et de là, l’année suivante, il partit pour l’île de Ceylan, choisir parmi les prêtres Portugais un sujet convenable pour l’épiscopat.

    « Sa mission achevée, il exerça quelques années le saint ministère à Goodeloor, comme aumônier des troupes anglaises, et à Coïmbatore, qui allait être érigé en vicariat séparé ; puis il vint s’établir définitivement dans le Mayssour, dont Mgr Charbonneau venait d’être nommé le premier Vicaire Apostolique.

    « Quand le P. Jarrige arriva à Bangalore, en 1826, il n’y avait  qu’une pauvre petite église, bâtie par un zélé prêtre indigène, le P. de Souza. De 1826 à 1852, la vie chrétienne s’était développée ; le nombre des chrétiens  s’était considérablement accru. Une autre église avait été bâtie, pour les soldats et la population européenne et eurasienne, à Shoolay. L’église de Saint-Joseph-au-Fort allait être fondée par le zèle du P. Beauclair, et enfin, on avait jeté les fondations de la quatrième église, celle de Saint-François-Xavier, quand il vint prendre charge de cette paroisse, ou plutôt de ce district. C’est ici qu’il passa les dernières années de sa vie active comme missionnaire. Saint-François-Xavier est maintenant la paroisse la plus grande et la plus peuplée du diocèse de Mayssour. On peut dire que c’est l’œuvre du P. Jarrige ; c’est lui qui a planté, cultivé et soigné cet arbre, dont le tronc vigoureux défie la tempête, et dont les fortes branches étendent au loin leur ombrage bienfaisant. Elle est devenue la résidence de l’Evêque, et Saint-François-Xavier deviendra cathédrale.

    « C’est une paroisse qui se distingue entre toutes les autres, pour le nombre de langues que le missionnaire doit absolument savoir. Quatre sont de rigueur, et deux autres supplémentaires sont parfois requises. Le P. Jarrige pouvait y suffire ; car, sans être un linguiste distingué, il parlait assez bien ces quatre langues : l’anglais, le télégou, le canara et le tamoul.

    « C’est ici qu’en 1869, le 21 décembre, des honneurs extraordinaires vinrent accabler le P. Jarrige. Il avait  atteint sa cinquantième année de vie apostolique ; c’était alors un événement extraordinaire. Mgr Charbonneau se trouvait à Rome pour le concile du Vatican ; Sa Grandeur obtint du Pape une indulgence plénière pour le jubilaire, et pour les personnes qui communieraient à sa messe ce jour-là ; le cardinal Barnabo lui écrivit une lettre de félicitations. Nous fîmes une fête splendide. Plusieurs confrères des Vicariats de Pondichéry et de Coïmbatore vinrent assister à la fête, et offrir leurs hommages au vénérable missionnaire ; mais c’était trop pour son humilité. Aussi, pour toute réponse au grand compliment qu’on lui adressa post prandium, il ne dit que ces paroles : « Cette fête et cette « longue vie qui l’a provoquée, sont une honte pour moi ; car, si j’avais été un saint François-« Xavier, dont je porte indignement le nom, je n’aurais pas vécu si longtemps.» Qu’eût-il dit, si nous avions pu, comme nous nous préparions à le faire, célébrer avec une pompe inouïe les noces de diamant du vénérable nonagénaire ? Dieu l’a appelé à lui trois mois et demi avant le jour fixé pour cette fête.

    « Le P. Jarrige travailla pendant plus de vingt ans à l’établissement et à l’amélioration de sa paroisse et de son district de Saint-François-Xavier ; ce ne fut qu’en 1873, à l’âge de soixante-seize ans, qu’il crut devoir quitter son poste, déposer le fardeau de l’administration, se retirer et se préparer à la mort. La mort attendit encore dix-sept ans. Quand elle vint, elle le trouva préparé ; le vieux soldat du Chirst avait  combattu ses combats pendant trois vies d’homme ordinaire ; il pouvait dire, en déposant les armes : Bonum certamen certavi.

    « Disons un mot de la vie intime du P. Jarrige, de sa vie de prêtre et de missionnaire. Laissons parler l’orateur qui a fait, devant un nombreux auditoire en pleurs, l’oraison funèbre de notre vénérable patriarche.

    « Parlerai-je maintenant de ses vertus ? C’est ici la plus belle partie de ma tâche d’orateur ; je puis en parler pertinemment, car j’ai connu si bien notre bon P. Jarrige, et pendant les douze dernières années de sa vie, il m’a honoré de son amitié des plus intimes.

    « Il a laissé de son zèle sacerdotal, des preuves encore vivantes ; un des prêtres les plus zélés de Madras, le convertisseur des païens, est une de ses conquêtes ; car ses parents païens furent convertis et baptisés par notre vénérable patriarche.

    « Une vertu ou qualité qui a présidé à sa vie, et qui l’a prolongée au-delà des limites ordinaires de la vie humaine, est sa régularité. On peut dire, sans exagération, qu’il était régulier comme le soleil ; tous les jours de cette longue vie furent, dans leur course, réglés comme l’astre qui préside à nos jours. Sous le rapport physique, intellectuel et religieux, ses jours étaient l’ordre personnifié. Il a bien réalisé le proverbe qui dit : Celui qui vit pour la règle vit pour Dieu.

    « Sa prudence était aussi proverbiale. Ils sont en petit nombre, les faux pas qu’il a faits ; elles sont en petit nombre, les mesures inconsidérées qu’il a prises. Car avant de se déterminer, il consultait Dieu et les hommes. La prudence fut son guide. Que dire de sa crainte de Dieu ? Si jamais il y eut un homme craignant Dieu, c’est le P. Jarrige. Il a toujours fui l’apparence du péché, comme on fuit l’aspect d’un serpent, et sa vie a été l’expression vivante de ce beau texte de l’Ecclésiastique : Timor Domini delectabit cor, et dabit lœtitiam, et gaudium, et longitudinem dierum.

    « Sa piété était édifiante. Ambula coram me était sa devise. Sa prière était pour ainsi dire continuelle ; il interrompait ses repas et ses conversations pour offrir à Dieu ses oraisons jaculatoires accoutumées. Rien de ce que savourait le monde n’avait d’attrait pour lui : ni la politique, ni les affaires mondaines ne formaient le sujet de ses conversations, elles prenaient toujours une tournure religieuse. Pendant les douze dernières années de sa vie, j’était son commensal, et passais régulièrement deux heures et demie de la journée avec lui ; or, j’excluais toujours ce temps de mon examen de conscience, car j’étais sûr de n’avoir pas offensé le bon Dieu en sa compagnie ; un ange du Seigneur n’eût point été un compagnon plus sûr.

    « Concluons par sa charité. O vous, chers anciens paroissiens de celui que nous pleurons tous ; puissé-je imprimer cette leçon en lettres d’or dans votre cœur ! Imitez votre ancien pasteur sous ce rapport, et vous pourrez vous présenter sans crainte au tribunal du Souverain Juge. Je veux parler ici d’une espèce de charité, la charité en paroles. Je connais le P. Jarrige depuis vingt-trois ans, et je puis vous affirmer que jamais il n’a blessé en paroles cette belle vertu, que jamais il n’a proféré une parole contraite à la charité. La réputation de son prochain, absent ou présent, fut toujours pour lui un trésor sacré et inviolable. Détraction et médisance étaient des mots qui ne se trouvaient pas dans son vocabulaire. Jamais je ne lui ai entendu dire une parole  qui pût nuire à aucun homme. Mais il poussait la délicatesse et la charité plus loin. Il ne permettait jamais qu’on parlât contre la charité en sa présence. Que le médisant fût grand ou petit, laïque ou ecclésiastique, prélat ou évêque, il trouvait dans le P. Jarrige un censeur inflexible. J’ai été cent fois témoin de son inflexibilité à ce sujet, et je dois avouer, à ma honte, que plus d’une fois je me suis attiré ses sévères, mais charitables réprimandes.

    « O mon bien cher P. Jarrige ! je ne puis vous dire le suprême adieu, sans parler de la fin de votre grande vie. La fin a été, je le sais, comme le coucher d’un beau soleil, après une longue journée d’été . Le poids et le nombre des années affectent cruellement d’ordinaire la constitution physique et morale. Les jours s’assombrissent en touchant à leur fin ; la tristesse est, hélas ! le partage du vieil âge. Le poids des ans semblait, au contraire, ne laisser aucune trace dans le caractère de notre patriarche. Plus il vieillissait, plus il devenait aimable. Qu’il était bon ! qu’il était gracieux ! Quel vénérable et aimable vieillard ! C’était un bonheur de jouir de sa compagnie. On semblait respirer une atmosphère de bonté, de douceur, de sainteté en sa présence. Sa mort fut la mort des saints. Qu’il était beau après son trépas ! Vous tous, qui êtes venus payer à ses restes le tribut de vos hommages et de votre amour, vous avez été frappés de cet air d’angélique beauté. Qui aurait cru, à le voir sur son lit de parade, que soixante-dix étés indiens avaient brûlé ce beau visage, que plus de quatre-vingt-treize ans avaient courbé ces épaules patriarcales. Les secret, c’est que l’ange de la mort, en tranchant le fil de cette longue vie, avait  imprimé sur cette face aimable le sceau de la douceur, de la bonté et de la sainteté !

    « O mon cher P. Jarrige ! nous nous préparions à célébrer cet événement si rare dans la vie sacerdotale, vos noces de diamant. Le 21 décembre complétait votre soixante-dixième année de vie aposolique. Dieu ne l’a pas voulu, il vous a appelé à célébrer votre éternel jubilé dans le ciel. Mais, pendant que nous continuons à offrir pour le repos de votre âme nos prières et nos sacrifices, car qui pourrait sonder les desseins de Dieu, la pureté angélique est requise pour entrer dans le royaume des cieux, oh, veillez sur nous, Père bien-aimé ! veillez sur ce cher troupeau, qui fut si longtemps le vôtre, imprimez dans notre cœur le souvenir de vos vertus, de votre zèle, de votre piété, de votre charité ; afin que, pasteur et paroissiens marchent sur vos traces, et reproduisent dans leur conduite ces belles paroles de mon texte, qui semble l’abrégé de votre vie : Timor Domini delectabit cor, et dabit lœtitiam, et gaudium, et longitudinem dierum ! »

     

     

    • Numéro : 334
    • Pays : Inde
    • Année : 1819