Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Henri JANZEN (1858-1911)

Add this

    Le 1er août dernier, s’éteignait à Rangoon, après une vie toute d’études, de travaux et de souffrances, M. Henri Janzen. Pour être relativement courte, sa carrière en Mission n’en reste pas moins une des mieux fournies et des plus glorieuses.

    On peut dire que, à lui seul, il a construit le superbe monument qui fait de la cathédrale de Rangoon un chef-d’œuvre d’architecture et d’ornementation religieuse du meilleur goût.

    Hendrick Janzen naquit à Den Halder, dans le diocèse de Harlem (Hollande), le 30 septembre 1858, d’une famille aussi remarquable que remarquée par la vivacité de sa foi catholique.

    Son père, Jean-Bernard Janzen, était entrepreneur en bâtiments. C’est donc au foyer paternel que le jeune Henri puisa une inclination et des aptitudes naturelles pour les travaux de construction.

    À la mort de son père, il s’attacha étroitement à l’un de ses cousins, entrepreneur lui aussi, probablement successeur dans la clientèle de M. Bernard Janzen.

    Henri avait conservé de son père un profond souvenir, et il en parlait toujours avec une filiale émotion. La même affection l’unissait à son frère aîné, médecin-major de l’armée, mort au champ d’hon­neur aux Indes Néerlandaises.

     

    Notre jeune homme, lui, veut être ingénieur et architecte. Dans ce but, il entre dans une école d’arts et métiers, puis à l’Ecole Polytechnique de Delft, d’où il sort en 1881 avec le diplôme tant convoité.

    Rempli d’admiration pour le style rationnel et pour l’un de ses professeurs, Dr J. Cuypers, disciple lui-même de Viollet-le-Duc et l’architecte des nombreuses églises dont se pare alors la Hollande, M. Janzen désire faire son apprentissage sous ce maître.

    Quelle n’est pas sa déception de se voir destiné, non à la construction de quelque église, mais à l’achèvement du Musée d’Etat à Amsterdam. Aussi n’y reste-t-il que deux ans, et obtient la place d’assistant-ingénieur de la ville de Maëstricht.

    Tout en élevant différentes bâtisses sur ses plans à lui, il surveille d’importants travaux, tels que le rasement d’anciennes fortifications et l’embellissement de la ville.

    Au bout de trois ans, il se livre exclusivement à l’étude du des­sin et de la peinture, se perfectionne dans cet art par la visite des Académies d’Anvers, de Bruxelles, etc., si bien que, à la fin de l’année, il mérite un brevet signé du ministre des Beaux-Arts. Il ne craint pas d’exposer un de ses tableaux au Salon ; un autre, exécuté plus tard et représentant Mgr Laouënan, figure au réfectoire du Séminaire de Paris.

    À des connaissances aussi variées, M. Janzen joint des talents de pianiste et organiste distingué, toutes qualités qui font de lui un savant complet.

    Mais l’homme religieux domine chez l’artiste. Il a passé la trentaine ; tout lui sourit dans le monde ; au foyer familial sa vieille mère est fière des talents de son fils ; trois sœurs non mariées se disputent son affection : n’importe, l’appel de Dieu s’est fait entendre, qui le veut prêtre et missionnaire. M. Janzen n’hésite pas un instant : en 1893, il entre au Séminaire des Missions-Etrangères.

    Il met à l’étude de la philosophie et de la théologie le même entrain qu’il avait mis à acquérir la science des beaux-arts. C’est au point qu’il fait le désespoir de son professeur, à Bel-Air : « Impossible pour moi, disait-il, de préparer plus d’une thèse à la fois ! » Selon son habitude, notre philosophe veut tout étudier et comprendre à fond. Rien de superficiel chez ce penseur et observateur aussi profond que patient. La thèse la plus ardue, comme le problème le plus complexe, fait ses délices.

    Mais sa constitution, déjà sérieusement minée par la phtisie pulmonaire, s’accommode mal d’une vie d’études dans un Séminaire. Après sa promotion au diaconat, il se voit obligé d’aller prendre du repos au pays natal. Il y reste deux ans, puis revient à la rue du Bac afin de se faire ordonner prêtre et, si possible, partir en Mis­sion.

    Les directeurs n’ont point d’hésitation à le présenter à l’ordination. Mais comment prendre la responsabilité d’envoyer un sujet aussi chétif dans les missions ?

     

    Par un dessein de la Providence, le Prélat qui doit faire l’ordination est Mgr Cardot, vicaire apostolique de la Birmanie Méridionale. Après la cérémonie, Sa Grandeur a l’occasion de voir le nouveau prêtre. A la suite d’un entretien intime, « Dieu soit béni ! dit l’Evêque, vous êtes « justement l’homme choisi entre mille pour bâ­tir une nouvelle cathédrale à Rangoon. Notre « premier architecte menace de nous manquer ; je vais vous emmener avec moi. »

    En effet, ordonné prêtre le 26 juin 1898, M. Janzen arrivait à Rangoon le 14 novembre de la même année. Pendant le séjour qu’il fit en Hollande avant son départ, il prit le temps de voir son compagnon de classe à Delft, M. Cuypers, fils du maître, et de se concerter avec lui pour le plan d’une église gothique à élever sur les fondations déjà creusées d’un édifice de style byzantin. De ce plan, avec de nombreuses modifications et additions nécessitées par le climat des tropiques et par l’application parfaite du style rationnel, est sorti le monument aujourd’hui bien connu, l’église la plus belle, dit-on, de l’Inde et de l’Extrême-Orient. On nous pardonnera de n’en point donner ici la description.

    Pendant la traversée, M. Janzen était si malade et si faible qu’il passait toute la journée dans un coin du pont, couché sur une chaise longue. Une bonne religieuse, remarquant qu’il vivait à bord sans relations suivies avec l’Évêque et les autres Missionnaires, le prit pour un ministre anglican de la haute Église : elle en avait vus qui portaient la soutane. Comme il avait bonne figure, elle et ses compagnes se mirent à prier avec ardeur pour sa conversion.

    À quelques jours de là, assistant à la messe célébrée par un missionnaire, elle fut agréablement surprise d’y voir M. Janzen.

    « Voilà, dit-elle à sa voisine, le premier pas vers la conversion ! »  Elle redoubla de prières jusqu’au moment où, à l’escale suivante, elle aperçut M. Janzen lui-même à l’autel. Cette fois, elle était exaucée bien au delà de ses espérances.

    Par une curieuse coïncidence, cette religieuse, petite-sœur des Pauvres, fut envoyée à la Maison de Rangoon et mise à la quête. Chaque fois que M. Janzen la rencontrait, il ne manquait pas de lui dire avec un malin sourire : « J’espère que vous priez toujours pour ma conversion ! »

    Le nouveau Missionnaire tient à peine debout : le moindre souffle paraît devoir l’abattre, tant il est faible, décharné, secoué par une toux opiniâtre. Sans doute : mais aussi quelle énergie morale se révèle dans cette tête plutôt de génie que d’artiste, aux yeux grands et vifs, à la bouche large, au menton court et en pointe, vrai type de moine bénédictin antique !

    Se lever de sa chaise et marcher est pour lui un tourment ; sur le chantier, à l’ouvrage, il n’y paraît plus rien. L’esprit commande au corps ; et ce dernier, d’oublier faiblesse et fatigue, malgré dix heures de travail par jour, au soleil et à la pluie.

    Et quel travail que celui d’un architecte n’ayant pas seulement à le préparer, mais à surveiller lui-même, à enseigner et diriger une centaine d’ouvriers, maçons, charpentiers et autres manœuvres ; revoir leurs mesures ; leur montrer, ou mieux mâcher la besogne, chose nécessaire avec des manœuvres Indiens qui n’ont aucune idée d’équerre et de fil à plomb !

    Aussi bien dut-il apprendre leur langue, l’hindoustani. Il s’y mit d’arrache-pied, fit venir la Bible et autres livres catholiques imprimés en Urdu, s’en servit pour ses exercices de piété, et arriva, en moins d’un an, à parler et à lire cette langue dans la perfection. Ses ouvriers n’en revenaient pas d’étonnement ; ils étaient subjugués et comme hypnotisés par l’ascendant du prêtre ingénieur qui s’exprimait si facilement dans une langue étrangère. La plupart devinrent de merveilleux instruments d’exécution au service de leur maître.

    Maître, M. Janzen l’était et par sa science et par le plaisir qu’il prenait à la communiquer aux autres, à ceux du moins qui, avouant leur ignorance, cherchaient à apprendre. Il eût fait un professeur modèle, intéressant et pratique. Par contre, il ne pouvait supporter ceux qui prétendaient savoir et ne savaient rien : tel cet employé du gouvernement qui vint un jour visiter ses travaux. Apercevant des barres de fer qui reliaient à la base les piliers de la grande nef :

    — Ce sont, probablement, dit-il, des tuyaux à gaz pour l’éclai­rage.

    — Ah ! vraiment, répondit M. Janzen ; et vous osez vous dire ingénieur ! Je vous plains, et votre patron plus encore.

    Notre architecte ne manquait pas d’humour. Un autre visiteur, ne comprenant pas grand’chose à la construction des voûtes, s’avisa de lui demander comment il s’y prendrait pour disposer les fenêtres de la nef. « Rien de plus simple ! fait M. Janzen ; attendez... ! je pratiquerai des trous à la voûte en guise de fenêtres. »

    À un autre enfin, qui s’apitoyait sur l’affaissement du portail et des tours et voulait savoir si c’était de jour ou de nuit que l’accident était survenu, « De nuit, évidemment ! repartit M. Janzen ; autrement, on eût pu aviser à l’empêcher. »

     

    Très patriote, il suivit dans tous leurs détails les phases de la guerre du Transvaal. À l’annonce d’un futur héritier au trône de Hollande, il souscrivit, comme les autres Hollandais de Rangoon, à l’achat d’un berceau pour le nouveau-né. Grande fut sa déception d’apprendre que la reine Wilhelmine avait mis au monde une fille.

    Ses compatriotes venaient le visiter fréquemment. Il fut un jour invité à dîner et à passer la soirée chez l’un d’eux. Au salon était un piano ; M. Janzen fut prié de jouer. Quel ne fut pas son étonnement de constater, à la fin d’un morceau, qu’il était une heure du matin. Ce fut fini : il ne voulut plus entendre parler d’invitation à dîner.

    Il aimait beaucoup les chats. Leur perte lui était fort sensible ; il y pensait tellement qu’il se reprocha pareil attachement et ne fit plus attention à ceux qui restaient.

    À noter, aussi, son amour de la pauvreté. Tout révélait chez lui une humilité et une simplicité parfaites. Ses vêtements étaient ce qu’il y avait de plus ordinaire et de meilleur marché. Et cependant, comme nous le verrons plus tard, les ressources personnelles ne lui manquaient pas.

    D’une fidélité scrupuleuse à ses exercices, il n’aimait pas les interrompre. Un Confrère vint un soir le troubler dans ses dévotions et lui demander conseil pour la bâtisse de son église. Volontiers M. Janzen se mit à sa disposition et lui donna son avis avec explications à l’appui. Son interlocuteur persistant à argumenter en sens contraire, M. Janzen se leva tranquillement : « Bonne nuit ! », dit-il en soufflant la chandelle. Comme nous nous amusions de l’incident, le lendemain, « Je ne sais que faire, ajouta-t-il ; tous les matins, je prends des résolutions de patience et j’y manque cent fois par jour.

    Ses manquements à la patience faillirent lui faire abandonner la surveillance directe de la construction de la cathédrale. Il ne fallut rien moins qu’un ordre exprès de son Évêque pour l’empêcher de se retirer à l’aumônerie militaire, et de là diriger les travaux. Un autre acte héroïque d’obéissance fut de consentir à descendre de toute la hauteur de la charpente des flèches pour aller inspecter les fonde­ments d’une usine d’électricité. Là encore, il reprocha à l’ingénieur, un Allemand, de ne point connaître son métier, et assura le propriétaire que, après quelques journées de travail par ses maçons à lui, le défaut serait réparé.

     

    Levé tous les matins à 4 heures, M. Janzen montait à l’autel une heure après, de manière à être sur le chantier à 6 heures. À 11 heures, il venait soi-disant déjeuner ; c’était plutôt un frustulum : quelques bananes, un peu de pain au beurre et une tasse de thé, un repos bien plutôt qu’un repas. À 1 heure après midi, la cloche le ramenait au chantier jusqu’à 6 heures. Une heure de prière au pied du Saint-Sacrement précédait le dîner, après quoi il se traînait dans sa chambre, terminait ses prières et se jetait sur son lit, n’ayant pas la force de se déshabiller ni de baisser la moustiquaire. Le lendemain, il recommençait : ce fut sa vie de tous les jours, le dimanche excepté, pendant dix ans. Comment a-t-il pu résister ? C’est un mystère, ou mieux, selon le mot du docteur protestant de la maison, M. Janzen était un « miracle vivant ». Un médecin-major catholique disait de son côté que notre Confrère était une insulte vivante à l’adresse de la profession médicale. La clef du mystère tient toute dans ces paroles bien connues de saint Augustin : Ubi amatur, non laboratur ; vel, si laboratur, labor amatur.

    Qu’on en juge par les détails suivants.

    La première pierre de la future cathédrale était solennellement posée et bénite le 19 novembre 1899.

    En mars 1901, le bâtiment principal de l’Asile des vieillards, avec cuisine, buanderie, etc., le tout sur les plans de M. Janzen, était inauguré par Son Excellence le Gouverneur de la Birmanie et livré au zèle des Petites-Sœurs des Pauvres.

    Deux ans plus tard (novembre 1903), notre architecte était au pignon du portail central, quand une courte mais violente secousse de tremblement de terre le projeta des échafaudages contre une barre de fer à laquelle il put heureusement se cramponner, croyant bien, faute d’expérience de cette nature, que tout le portail était en train de s’effondrer. « C’est, nous dit-il, un vrai coup de la Providence pour moi et pour tous, d’avoir expérimenté ce qu’est un tremblement de terre. Je vais cercler la construction de barres de fer. »

    De fait, toute la charpente, la voûte en particulier, est un réseau de mailles de fer qui en relie les parties et les protège contre tout accident possible ou du moins ordinaire. Notons ici que M. Cuypers ne voulait pas de voûte en briques, par crainte qu’on ne pût la construire assez solide. Il faudrait décrire cette voûte, ou mieux la voir de près, pour avoir une idée de l’élasticité et, partant, de la solidité que M. Janzen a su lui donner. Nous ne craignons pas d’exagérer en avançant l’opinion qu’elle est unique dans son genre.

    L’accident de 1903 ne causa aucun dommage à la maçonnerie. Il n’en fut pas de même de l’affaissement du portail et des tours survenu l’année suivante. Force fut de scier, du haut en bas, le mur de maçonnerie et séparer ainsi les tours du reste de l’édifice : travail ennuyeux et long, qui ne laissa pas l’architecte sans inquiétude. Un moment, il renonça aux flèches ; puis, assuré, après un affaissement de plus d’un demi-mètre, que le bâtiment ne bougeait plus, il se mit à l’œuvre et le couronna par les deux fines aiguilles qui, dominant la ville de Rangoon, font rayonner au loin le signe sacré de la Rédemption.

     

    Cependant il ne suffisait pas à M. Janzen d’être consumé à petit feu par le bacille de la phtisie. Une chute insignifiante, ou plutôt une glissade suffit pour lui fendre la jambe en trois éclats, un peu au-dessus du genou droit. C’était en quittant le chantier, le 11 août 1907 : le soir était venu ; il faisait sombre ; la journée avait été humide, et il bruinait encore.

    M. janzen resta couché sur l’herbe mouillée, tenant son genou à deux mains, torturé par le vif de la douleur. Ses Confrères ac­courus voulurent le soulever et le transporter à l’Évêché : « Laissez-moi, je vous prie, nous dit-il ; je me connais ! Attendez ! D’ailleurs, ne savez-vous pas qu’Epaminondas, percé d’une flèche au fort du combat, refusa de la laisser extraire aussi longtemps que la bataille, ou mieux la victoire, n’était pas remportée ? » Nous nous regardions d’étonnement et de pitié. Il s’en aperçut, et commanda à ses ouvriers de lui apporter une feuille de zinc. Il se glissa lui-même par-dessus et se fit porter ainsi à la maison. Malgré les meilleures volontés, en dépit de l’art de la faculté médicale, la nature tuberculeuse du membre brisé ne permit pas de le redresser, encore moins de l’amputer. Le bon M. Janzen devait être estropié pour le reste de ses jours. Encore ne put-il se servir de béquilles que plusieurs mois. Force lui fut de se faire porter sur une chaise curule de son invention.

    Il est plus facile d’imaginer que de décrire tout ce qu’un pareil état d’immobilité a de pénible. Sa plus grande souffrance fut l’impossibilité d’offrir le saint sacrifice de la Messe. Sur la demande de Mgr Cardot, Rome voulut bien lui accorder le rare privilège de célébrer assis. Son extrême faiblesse, le matin surtout, ne lui permit pas de faire usage de cette faveur. En revanche, il ne manquait pas d’assister à la sainte Messe et de communier tous les jours. De sa chaise curule ou de son lit, il traçait le travail à exécuter, résolvait les problèmes à mesure qu’ils surgissaient. La construction allait son train accoutumé.

    Dans les premiers mois de 1909, M. Janzen se trouva plus mal que jamais. La bouche et la gorge étaient enflammées ; la voix, à peu près éteinte ; l’appétit, des plus capricieux, pendant que la douleur aiguë, qu’il ressentait au genou brisé, lui causait d’intolérables tortures.

    Les nuits étaient un vrai martyre : pas de sommeil. Ou bien, s’il réussissait à s’assoupir un instant, c’était pour être poursuivi par des cauchemars affreux qui le réveillaient en sursaut et le faisaient crier de douleur. Aussi, se vit-il obligé de garder de la lumière toutes les nuits.

    Sa seule consolation était la vue du beau crucifix en bois, souvenir de famille, qui ne le quitta jamais pendant toute sa maladie. Il l’avait suspendu à l’extrémité de son lit : il voulait l’avoir continuellement sous les yeux.

    Nous souffrions de ne pouvoir accorder au malade d’utiles soulagements. Il était impossible de laisser approcher une femme infirmière auprès de lui ; son amour extrême de la pureté lui rendait la visite des personnes du sexe intolérable. Une dame catholique, très estimée à Rangoon, se mit en tête de lui apporter du lait frais et autres douceurs. Ne sachant la congédier poliment, il supplia l’un de nous de lui rendre ce service.

     

    Un jour vint où M. Janzen ne put plus supporter de nourriture substantielle. Il était convaincu que sa fin approchait et s’y préparait en distribuant de généreuses aumônes : à l’œuvre des Petites-Sœurs des Pauvres, un millier de roupies ; à celle des Conférences de Saint-Vincent de Paul, cinq cents. Au moment de recevoir les derniers sacrements — ce qu’il fit avec une vive piété — il demanda humblement pardon aux Confrères présents, comme il l’avait fait le matin à ses ouvriers, de la peine ou des scandales qu’il avait pu leur causer. C’était dans les derniers jours de mars 1909.

    On eût dit que le cher malade n’attendait que l’Extrême-Onction pour revenir à la vie. Il fut tout fier de ressusciter avec Notre-Seigneur et d’être à même d’entendre la messe et de communier le jour de Pâques. De leur côté, les ouvriers ne demandaient qu’à plaire à leur maître si merveilleusement rescapé. La décoration intérieure de l’église avançait rapidement ; l’édifice était suffisamment achevé pour être béni le 21 novembre et ouvert au culte, en présence des Confrères venus à la Retraite et des milliers de fidèles désireux de participer à la cérémonie.

    Il est inutile de dire que, ce jour-là, M. Janzen fut tout à la joie et à l’honneur. Ce n’était que le prélude de fêtes beaucoup plus belles et plus grandioses, celles de la consécration (24 février 1910). Pendant plusieurs jours, il fut l’objet des attentions et des marques d’estime des six Prélats venus rehausser, par leur présence, la cérémonie inoubliable et jusque-là inouïe de la dédicace. A toutes les félicitations qui lui pleuvaient de partout, depuis celles de Son Excellence le Gouverneur de la Birmanie jusqu’à celles du plus humble fidèle, M. Janzen se contentait de répondre par un aimable sourire et une inclination de tête, avec le simple mot : « Merci ! », tout au plus : « Si vous êtes content, je le suis encore plus que vous. Depuis dix ans que j’y travaille, je suis heureux de voir ma tâche ter­minée. »

    C’était vrai. Mais pendant tout ce temps l’âme qu’il mettait à la besogne avait tenu le corps au service de l’esprit. Maintenant que corps et esprit étaient au repos, l’homme ne pouvait que décliner. Il ne resta pourtant pas oisif. Afin de se perfectionner dans la langue anglaise, il ne trouva rien de mieux que de lire, souligner et annoter tout le Dictionnaire de Chambers, un volume in-8º de 1.200 pages.

    En janvier 1911, il fit monter l’autel en marbre dans la chapelle de la Vierge. Ce devait être son dernier travail à l’église.

     

    En avril, il se plaignit de manquer d’appétit et se contenta d’un seul repas au milieu du jour. Sa gorge était de nouveau enflammée, en même temps que des crises de suffocation lui faisaient craindre un dénouement subit. Sa plus grande peine fut, vers la mi-juillet, de se voir incapable d’avaler la sainte Hostie. Il demanda à voir un des docteurs de l’hôpital de la ville. Le résultat fut que le jour même il entrait à l’hôpital.

    Les premiers jours, il éprouva quelque mieux. « Si seulement, disait-il, on me faisait une opération à la gorge ! » Le 24, il témoigna le désir de retourner à l’Évêché. Sa faiblesse extrême ne le permit pas. Le cher malade déclinait à vue d’œil, au point que, le 30 juillet, on crut prudent de l’administrer.

    Le lendemain, l’un de nous alla le voir et le trouva plutôt gai. La nuit qui suivit fut mauvaise. Une crise de suffocation violente faillit l’emporter. Grâce au dévouement du Major Rost, qui vint exprès le voir à 2 heures du matin, tout danger immédiat disparut. En racontant l’incident à M. Luce :

    — Je vous en prie, dit-il ; veillez à ce qu’un prêtre soit près de moi au dernier moment.

    — Rassurez-vous, fit ce Confrère ; nous allons désormais vous veiller à tour de rôle.

    À deux heures après midi, c’était le tour de M. Luce lui-même.

    — Ah ! dit-il ; je vois ! Vous venez réciter le bréviaire auprès de moi ; cela me fait plaisir. Asseyez-vous ici et commencez votre office.

    — Ce sont les premières vêpres de saint Pierre-ès-Liens, remarqua le visiteur.

    — Eh oui ! répondit le malade : quel dommage que je ne puisse encore une fois recevoir la sainte Communion.

    Afin de respirer plus à l’aise, M. Janzen était assis sur le bord du lit, plus prêt à se lever et aller au travail qu’à se coucher et se reposer dans la tombe. L’infirmière demanda à le laver. Le malade y consentit ; il chercha à s’aider ; mais remarqua, à regret, que cela lui était impossible. Quelques minutes après, ses traits changèrent et il se mit à claquer des dents avec force pendant plusieurs minutes. « Décidément, lui dit M. Luce, cela prend une mauvaise tournure ; je vais continuer les prières de la recommandation de l’âme... » À l’étonnement de son confrère, M. Janzen leva la main droite et fit signe qu’il n’y avait pas à s’inquiéter.

    — Est-ce que pareil claquement de dents est déjà arrivé ?

    — Oui, répondit-il à voix basse : la nuit dernière.

    Le cher malade, cramponné des deux mains au bord du lit, essayait toujours de résister.

    Bientôt, il dut lâcher prise : sa tête tomba sur le bras de son Confrère, en un dernier salut à la croix que tenait un fidèle serviteur. En même temps, il jeta au prêtre un suprême regard de reconnaissance, de prière, de résignation parfaite, d’adieu inoubliable, auquel celui-ci répondit sur un ton élevé, de manière à être entendu : « Partez de ce monde, âme chrétienne... »

    Les dernières oraisons achevées, M. Janzen rendait paisiblement sa belle âme à Dieu, le 1er août, à 3 h. 45 de l’après-midi.

     

    « En se présentant devant le Divin Maître, le bon prêtre pouvait dire avec le Psalmiste : Le zèle de votre maison m’a consumé. Et le Maître a dû lui faire entendre ces paroles : Confiance, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur.

    Le soir même, le corps était transporté et exposé à l’Évêché sur un lit de parade, jusqu’au moment des funérailles fixées au jeudi matin, 3 août. Nombreux furent les visiteurs ; nombreuses les prières qu’ils vinrent offrir pour l’âme du vénéré défunt. Les chrétiens Tamouls, en particulier, ne se lassaient pas de lui baiser les mains, de lui faire toucher des objets de piété, pendant que les anciens ouvriers de la cathédrale assistaient tout émus à un spectacle si nouveau pour eux.

    Plus nombreux encore fut le concours des fidèles au jour de l’enterrement. Le curé de la cathédrale fit la levée du corps, entouré de 54 de ses Confrères. Mgr Cardot voulut chanter lui-même la messe de Requiem et présider les dernières cérémonies à l’intérieur et à l’entrée de l’église, à l’endroit où le tremblement de terre avait failli jeter M. Janzen mort, huit ans auparavant.

    C’est là que le bon ouvrier se repose de ses travaux. Au visiteur qui cherche un monument, il n’y a qu’à répondre de regarder autour de lui : Si monumentum quœris, circumspice.

    Néanmoins, une souscription a été spontanément ouverte parmi les catholiques notables de la ville en vue d’élever à la mémoire de M. Janzen une tablette avec médaillon destinée à perpétuer, devant les générations à venir, les traits si caractéristiques de ce prêtre, architecte remarquable, bon, saint, dévoué serviteur du Roi des Apôtres.

    • Numéro : 2399
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1898