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Louis JANTZEN (1885-1953)

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    Le 29 avril 1952, en voyant l’avion d’Air-France emporter de Hong Kong vers l’Europe Son Excellence Monseigneur Jantzen, ancien archevêque de Chungking, le Secrétaire de l’Internonciature en Chine, Mgr M. Gilligan, disait : « C’est l’un des meilleurs missionnaires de Chine qui s’en va ».

     

    Expulsé de son diocèse quinze jours auparavant, le Prélat s’en allait, épuisé par la maladie et une longue détention, sans espoir de retour en Chine comme sans espoir de guérison, mais l’âme sereine, pleine d’abandon à la Providence, également prête pour le départ vers le pays natal et le grand départ vers l’éternité.

     

    Il venait d’achever sa quarante-et-unième année de vie apostolique, la vingt-sixième de son épiscopat et ce long service de l’Eglise missionnaire s’était déroulé sous le signe de la Révolution.

     

    Parti du Séminaire des Missions-Étrangères de 17 décembre 1909, à destination du Setchoan oriental, il avait assisté dès octobre 1911 à la chute de l’Empire chinois et à l’instauration de la République ; il venait de vivre l’effondrement du régime nationaliste de Chiang-Kai-Shek et la « libération » du pays par les troupes communistes ainsi que la persécution religieuse qui en était résultée.

     

    Entre ces deux extrêmes, il avait connu toute l’anarchie provoquée par les révolutions politiques et sociales, toutes les douleurs d’une Eglise tracassée et persécutée.

     

    Rien de tout cela ne l’avait révolté ni abattu. « Ce sont les faibles qui se révoltent, s’emportent, se laissent aller à la violence et au découragement. Ce sont les forts qui se taisent, attendent, espèrent, prient et obéissent ». Lui était un fort.

     

    D’origine lorraine, il avait hérité de sa race une virilité peu commune ; de famille modeste, il avait acquis, auprès des siens, le sens de l’effort, du travail, de la lutte ; par dessus tout, il avait une foi solide, fondée sur la conscience de sa propre faiblesse et la force de Celui qui peut tout. « Je ne suis rien, je ne peux rien, je ne vaux rien. Sans Vous, ô mon Dieu, je demeure incapable de faire, et même de penser ou vouloir quoi que ce soit de bon, de beau, d’utile, qu’il s’agisse de mes obligations de prêtre, ou simplement de mes devoirs élémentaires d’honnête homme tout court. Mais, Vous êtes Tout Puissant… » Ce fragment de la prière « de tous les jours » nous livre le secret de sa force indomptable : sa foi.

     

    Cette foi, il l’avait reçue au baptême en l’Eglise Saint-Georges de Nancy, et sa Mère, vaillante chrétienne qu’il chérissait, l’avait épanouie par ses leçons et ses exemples ; elle l’avait aussi marquée de cette note très humaine que donne toujours une dévotion filiale à Marie, dont Xavier portait le nom, à côté de celui du Grand Missionnaire.

     

    Cette foi, les événements allaient contraindre Xavier-Marie Jantzen à en vivre quotidiennement, sous peine d’être brisé et vaincu par eux et ils allaient faire de lui un grand missionnaire, un modèle de missionnaire.

     

    *

     

    Dès son arrivée à Chungking en 1910, le jeune Père Jantzen fut envoyé dans le district de Lantchuan, distant de trois jours de marche de la ville épiscopale. Il n’existait pas alors d’école de langues. C’était par la méthode directe, l’étude personnelle et avec le concours d’un latiniste en probation que le nouveau missionnaire s’initiait au dialecte du pays.

     

    Auprès du P. Cazaban, le Père Jantzen était du moins à bonne école apostolique. Païens et chrétiens estimaient le chef du district qu’ils appelaient « Grand Père » avec respect, malgré ses trente-huit ans. Son aisance et sa volubilité dans le parler chinois en imposaient à tous et non moins sa piété — il priait tard dans la nuit — sa frugalité par esprit de pénitence, — il se contentait ordinairement d’un bol de riz et de légumes salés, il jeûnait tous les vendredis et samedis — sa charité « incorrigible » il ne savait pas refuser, même aux emprunteurs à fonds perdus.

     

    Mais le Père Jantzen ne put bénéficier longtemps de cette rude formation ; il en retint cependant les principes directeurs et plus d’un trait du légendaire missionnaire basque se retrouvera plus tard dans la physionomie du vicaire éphémère.

     

    Celui-ci n’avait pas encore un an d’apprentissage que son Evêque, Mgr Chouvellon, l’appelait à la Procure, comme « socius » du titulaire, absorbé par les travaux de construction du Grand Séminaire.

     

    Sur ces entrefaites éclata la Révolution de Sun-Yat-Sen où sombra l’Empire. L’événement s’accomplit de manière assez pacifique à Chungking, mais il ouvrit une période de troubles, de guerres civiles et de brigandages qui se prolongea jusqu’en 1937, date de l’installation du général Chiang à Chungking, promue capitale de la Chine libre. Surtout, l’événement causa un ralentissement sensible du mouvement des conversions : les idées nouvelles, matérialistes et athées, les sentiments de xénophobie gagnèrent la masse et la détournèrent de l’Eglise. La Mission de Chungking, qui comptait 31.000 chrétiens en 1898, 34.000 en 1900, 51.800 en 1905, n’atteindra que le chiffre de 59.732 en 1926.

     

    Ce ralentissement avivait le zèle du Père Jantzen, son désir d’apostolat direct, il fut exaucé en juillet 1914 et le Père partit « en brousse », comme titulaire du poste de Pi-Chan. Il était enfin vraiment missionnaire. Mais Dieu dispose...

     

    *

     

    Au mois d’août, la guerre est déclarée. Le P. Jantzen n’échappe pas à la mobilisation et avec treize confrères du Vicariat, rejoint Pékin. Il y passe quelques mois, fastidieux pour un apôtre contraint à l’inaction ; puis il est dirigé sur la France.

     

    Affecté au Service de santé, il est successivement brancardier et infirmier. Quand la main-d’œuvre chinoise se multiplie en France, il se voit chargé de l’office d’interprète auprès des ouvriers chinois. La tâche est délicate : les émigrés, pas toujours les meilleurs, multiplient les incidents, au travail et ailleurs ; leurs employeurs ne comprennent rien à leur mentalité ; les Autorités exagèrent souvent leur sévérité à l’occasion des méfaits commis. Il s’agit, pour l’interprète consciencieux, de sauver les intérêts et « la face » des uns et des autres, d’arbitrer souvent, de susciter une compréhension mutuelle. L’intelligence de la langue chinoise ne suffit pas, ni le savoir-faire humain ; la charité surnaturelle n’est pas de trop en la circonstance. Le Père Jantzen met toutes ses ressources en œuvre et il réussit à se faire aimer de tous, Chinois et Français. Assurément, les aventures avec ses protégés ne manquent pas ; elles feront plus tard l’objet de récits pleins d’humour et de gaîté qui agrémen­teront les conversations dans le lointain Setchoan ; elles ont, pour le moment, l’avantage de mieux révéler l’âme chinoise au missionnaire et de l’y attacher.

     

    Il le fallait. On ne vit pas impunément pendant quatre ans en dehors du vrai ministère sacerdotal ; on ne parcourt pas toute la France sans renouer des liens profonds avec sa patrie ; on ne retrouve pas sa famille, un moment absente, sans s’y attacher à nouveau très fortement. Et dès lors, qui s’étonnerait de la tentation éprouvée par le P. Jantzen au lendemain de la démobilisation ? Il sait le chaos où se débat la province du Setchoan ; il voit les possibilités d’un apostolat utile en sa chère Lorraine ; il est témoin de la douleur de sa Mère, dont un fils, son soutien, est tombé à la guerre. Il accepte donc momentanément du ministère dans son diocèse natal.

     

    Son dévouement, sa charité, son entrain le font aimer et « chérir » des humbles, des pauvres auxquels il donne le meilleur de lui-même. Abandonnera-t-il la Chine et les Missions ? L’épreuve est forte mais la conscience chrétienne de la Mère veille sur le fils missionnaire. Celui-ci a cru devoir différer son retour en mission par affection filiale ; l’affection maternelle lui dictera le vrai devoir. « Xavier, dit un jour la vaillante Maman, ta place n’est pas ici ; tu es missionnaire ». Et cette voix réveille en lui l’appel premier du Christ ; elle fait écho à celle de tous les amis déjà rentrés là-bas, à celle de tous les Chinois auxquels il s’est donné le jour de son ordination.

     

    Le P. Jantzen reprend le chemin du Setchoan. Quand en 1922, il remonte le Fleuve Bleu et aperçoit la ville de Chungking, plantée sur son formidable éperon de pierre, des larmes de joie

    coulent de ses yeux. Il se retrouve le missionnaire qu’il avait voulu être à vingt ans et il l’est de nouveau, grâce à la générosité de sa Mère.

     

    *

     

    Son Evêque l’accueille avec joie et le nomme Procureur de la Mission. Ce qu’en pensa le Procureur nommé, nous l’ignorons. Il éprouva sans doute une déception à voir ses goûts et désirs contrariés par une décision épiscopale. Ce qu’en pensèrent les confrères, nous le savons bien : « Enfin, nous avons un Procureur », disaient-ils et ils admiraient la bonté, la cordialité, la joie, l’exactitude aussi de celui qui avait à pourvoir à tant de choses, à satisfaire tant de désirs : ceux des passagers, ceux des confrères éloignés, ceux des malades, sans compter les exigences administratives.

     

    Le Père Jantzen eut tôt fait de conquérir les cœurs de tous et, comme il était devenu un sinologue distingué, qu’il s’intéressait au ministère des autres, prêchait volontiers personnellement, manifestait une piété peu ordinaire et connaissait l’administration du diocèse, chacun pensa à lui, lors de la consultation pour le choix d’un successeur au vénérable Monseigneur Chouvellon.

     

    Trois ans avaient suffi pour réaliser l’unanimité autour de sa personne. Le 13 décembre 1925, le Saint-Siège promut le Père Jantzen à l’épiscopat et le nomma Vicaire apostolique de Chungking. Cette promotion et nomination, souhaitée de tout le clergé de la Mission, étonna l’intéressé qui manifesta les réticences les plus formelles ; elle produisit en lui qui ne s’estimait « rien » un véritable drame de conscience. Inspirée par la peur des responsabilités et la gravité de la situation, cette crise diminuerait la valeur de celui qui l’éprouve mais elle n’avait d’autre cause que la modestie du prêtre : le Père Jantzen se jugeait indigne de ces honneurs, incapable de ces responsabilités. Il exposa avec simplicité au Souverain Pontife les raisons de son refus, le priant de vouloir bien écarter ce fardeau de ses épaules. A quoi Pie XI répondit en maintenant la nomination. Le devoir était clair désormais ; l’obéissance ferait le reste et le Père Jantzen, Evêque malgré lui, reçut la consécration épiscopale le 21 septembre 1926.

     

    Ce jour-là, Monseigneur Renault, Evêque consécrateur pouvait évoquer, d’après l’Evangile du jour, la vocation du préposé de douane, nommé Lévi et qui devint à la suite de Jésus le grand Apôtre Saint Mathieu. « Voilà, Monseigneur, en quelques mots, votre histoire d’hier et de demain. Jetant les yeux sur la Procure de Chungking, Notre-Seigneur vous vit occupé à aligner des chiffres pour le plus grand bien de la Mission et des confrères. Il vit aussi que vous aviez toujours été bon missionnaire, que vous étiez un procureur modèle et que vous feriez certainement un Evêque selon son Cœur. Et Il vous appela, sûr de trouver en vous le chef habile à gouverner, le père toujours aimé et le pasteur tout dévoué à son troupeau. Nous en avons pour garant cette humilité sincère qui vous a fait hésiter quelque temps devant le fardeau en perspective ; ce qui prouve bien que, dans votre élection à l’épiscopat, tout vient de Dieu seul. »

     

    Et Monseigneur Rouchouse pouvait ajouter à propos de ces hésitations : « Vos qualités reconnues de tous, ignorées de vous seul, ont décidé le Saint-Siège à maintenir sa décision. A l’expérience et à la sagesse de l’âge mûr, vous joignez les avantages que procure la jeunesse, source de force et d’activité. »

     

    Cependant, Monseigneur Jantzen n’avait guère d’illusion sur le sort qui l’attendait au cours de son épiscopat. S’il avait pris pour devise : « non sibi sed gregi », il avait inscrit, dans ses armoiries, un autel sur fond rouge, l’autel sur lequel on immole la victime qu’il voulait être pour le salut du troupeau.

     

    *

     

    Les temps étaient mauvais. L’agitation communiste contre les étrangers et l’Eglise gagnait la province du Setchoan. Les comités d’étudiants menaient une campagne violente de presse et de conférences, alimentée par le blasphème, le mensonge, la diffamation, insidieusement encouragée par l’inertie des pouvoirs publics.

     

    Cette campagne, inaugurée en 1924, se poursuivait sans relâche, mais, à l’occasion des fêtes de Noël, Pâques, Pentecôte, elle prenait un caractère odieux et angoissant : étudiants et étudiantes encombraient les rues, pendant dix jours, distribuant pamphlets, organisant cortèges, multipliant les harangues pour ameuter la population.

     

    Les voies de fait contre les missionnaires étaient évitées mais, le cri classique « mort aux étrangers » saluait leur passage. Les Autorités civiles et militaires fermaient les yeux et se bouchaient les oreilles pour ne point voir, ni entendre ; elles s’imaginaient qu’il ne s’agissait que de xénophobie alors qu’il s’agissait, sous le couvert de haine aux étrangers, de véritable activité révolutionnaire d’inspiration communiste. Elles s’en rendirent compte enfin, le jour où les meneurs eurent l’impudence de publier leur programme. A la lutte contre l’étranger s’ajoutaient la lutte contre l’impérialisme des chefs militaires de la province, le refus des impôts « anticipés », l’organisation de la garde nationale pour défendre le peuple contre l’armée.

     

    La répression fut décidée ; elle éclata sanglante à Chungking. Le 31 mars 1927, une foule de 10.000 personnes environ était massée sur le champ de manœuvre pour entendre les appels à la révolution. Trois orateurs escaladent la tribune : ce sont les chefs du Soviet local qui mène la campagne et prépare le coup d’Etat. L’un d’eux entame une diatribe quand, soudain, une détonation retentit : il s’affaisse. Alors, de toutes parts, du sein de la foule, partent des coups de feu, chacun choisissant sa victime. Perfidement, le Gouverneur de la Province avait mêlé ses hommes aux manifestants... La confusion fut indescriptible : des centaines de cadavres jonchaient le terrain, les manifestants s’enfuyaient éperdument par les deux étroites issues du champ de manœuvre où ils s’écrasaient et se piétinaient... Localement, la vague rouge avait été brisée et l’installation du régime bolchéviste évitée.

     

    Toutefois, un autre péril non moins angoissant surgissait à la même heure. L’entrée des troupes nationalistes à Nankin venait d’être marquée de troubles graves : meurtres, pillages, viols avaient été commis contre les étrangers. Une intervention des puissances occidentales et américaines était à craindre : elle exaspérerait le sentiment populaire et provoquerait de nouveaux crimes contre leurs ressortissants de l’intérieur du pays.

     

    Par mesure de sécurité, le 2 avril, le Gouvernement français donna ordre à tous les Européens d’évacuer le pays et de chercher abri dans les Concessions internationales.

     

    Devant la gravité de la situation et l’imminence du danger, Monseigneur Jantzen prit la sage décision d’envoyer à Shanghai deux missionnaires sans charge pastorale, et il avisa les autres de la situation, les laissant libres d’opter pour la fidélité au poste ou le départ, « qui, tout en sauvant une vie précieuse, pourrait, la tourmente passée, assurer l’avenir de la mission ».

     

    Les réponses ne se firent pas attendre. Elles constituent « le plus beau, le plus unanime témoignage de foi et d’espérance d’hommes qui n’ont pas oublié le serment, fait à vingt-cinq ans, de fidélité à leur Mission » :

     

    « Mettez-moi sur la liste des restants ; sans phrase : pour des affaires de ce genre, court et bon. »

     

    « Rester, c’est jouer la carte du Bon Dieu. Je la joue. »

     

    « Mourir d’un coup de sabre ou de matraque me semble propre, plus poétique et plus apostolique que mourir d’une angine ou d’une bronchite dans un bon lit. »

     

    « Partir actuellement serait un très grand danger pour nos œuvres et pour nos chrétiens qui ne comprendraient pas que nous les abandonnions à l’heure du péril. »

     

    « La liberté qui nous est laissée de choisir n’en fortifiera que davantage notre résolution de tenir jusqu’au bout, sans bravade, sans fanfaronnade et surtout sans chercher à épouvanter les chrétiens qui nous sont confiés et n’ont pour l’instant d’autre recours que nous. »

     

    « Mon devoir est de rester à mon poste et j’y reste. A la grâce de Dieu. »

     

    « Je reste et c’est bien naturel. Je me jugerais un lâche à mes propres yeux, si je partais ainsi. Restons à nos postes, à la vie, à la mort. »

     

    « A quoi bon changer de gîte à nos âges ? » Signé : « Quatre-vingts ans ».

     

    « Après la pluie, le beau temps. Je l’attends ici. »

     

    « Nos cheveux sont comptés, qu’avons-nous à craindre ? Et va ! on ne meurt qu’une fois. L’important est de bien mourir cette unique fois. Je reste donc. »

     

    Le 19 avril, Monseigneur Jantzen, justement fier de l’attitude de ses missionnaires, donnait aux Autorités françaises décharge de leurs vies et recevait du Commandant Robbe la réponse suivante : « Je prends note avec infini regret de cette décision que je crains grosse de conséquences…. mais je comprends la décision de ceux qui restent et de celui qui les garde. Veuillez leur dire à tous que je les comprends, que je les admire et que je les envie ».

     

    Les missionnaires restèrent donc à leurs postes respectifs. Ils subirent bien quelques avanies, reçurent des pierres à l’occasion mais ils sauvèrent la Mission du pillage et affermirent la confiance des chrétiens en leurs pasteurs.

     

    La tempête passée, tous se hâtèrent d’édifier, en l’honneur de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, une belle église, expression de leur reconnaissance envers leur Protectrice céleste ; ils y exposèrent, richement encadrée, une image peinte par la Sainte elle-même et offerte à son frère spirituel, le P. Roulland, alors missionnaire de Chungking. La « petite Thérèse » méritait bien cet hommage : selon le texte de l’image, Elle avait vraiment fait tomber des gouttes de sang, du Cœur de Jésus sur la Mission de Chungking.

     

    Et le travail reprit. Les conjonctures n’étaient guère favorables mais, « l’habitude que l’on a contractée de subir des sévices sans pouvoir s’en défendre, jointe à l’appréhension constante d’être à tout instant acculé au pire, finit par émousser la sensibilité et, c’est toujours le « Vive la joie quand même ».

     

    L’année 1928 est marquée par l’invasion des « illuminés » descendus du Houpeh et qui ravagent totalement cinq districts, détruisent les résidences, dispersent les chrétientés.

     

    Les années suivantes connaissent des vicissitudes analogues qui ont leur apogée dans la guerre civile de 1933 où 200.000 hommes s’affrontent dans la Province et font le jeu des bandes communistes dont l’effectif s’accroît rapidement jusqu’à atteindre dès lors 60.000 fusils.

     

    En 1934, en raison de la défection de l’armée régulière et de la panique qui atteint l’entourage du Gouverneur général du Setchoan, l’invasion rouge s’étend et, avec elle, les désastres religieux.

     

    Enfin, en 1935, le Gouvernement de Nankin réussit à rejeter les forces communistes hors de la Province et une paix relative est accordée aux populations et à l’Eglise.

     

    *

     

    L’œuvre de relèvement des ruines matérielles et spirituelles commence ; elle ne pourra guère se développer car le conflit sino-japonais a éclaté et ne va pas tarder à bouleverser les conditions d’existence, à détruire toutes les œuvres vives de la Mission, et à entraîner tout le pays dans le communisme.

     

    Cette période troublée ne reste pas, toutefois, sans réalisations missionnaires. Le Vicaire apostolique ne se complaît pas en lamentations inefficaces. Il a discerné exactement les causes du « piétinement » de l’Eglise ; il tente l’impossible pour y obvier. Ce sont les idées, les mœurs qu’il faut changer. C’est la haine antireligieuse qu’il faut enrayer. Ecoles et œuvres de charité sont donc d’importance primordiale. A quoi il faut adjoindre la formation d’élites par l’Action catholique et sociale.

     

    Il fonde donc de nouveaux districts, ouvre de nouvelles écoles, fonde une Ecole de catéchistes, développe la Croisade Eucharistique, stimule les divers mouvements catholiques.

     

    Il n’oublie pas non plus ses Séminaires petit et grand, ni le Probatorium. Avec attention, il en suit le développement numérique et l’esprit. Celui-ci se trouve-t-il contaminé une année par des influences extérieures néfastes, il prend aussitôt des mesures radicales pour assainir l’atmosphère.

     

    En 1929, il a la joie de voir son Vicariat divisé et constituer la nouvelle Mission de Wanshien, confiée au clergé indigène. Avec satisfaction, il constate que le Vicariat nouveau est viable avec ses 23.000 chrétiens, ses 32 prêtres originaires du pays, son recrutement sacerdotal assuré grâce à l’esprit chrétien du milieu, à l’existence d’un petit Séminaire doublé d’un Probatorium, son Ecole supérieure de garçons, ses deux Ecoles supérieures de filles, son Ecole de catéchistes-instituteurs, son grand orphelinat, son dispensaire-hôpital, son asile de vieillards et ses écoles primaires dans tous les districts.

     

    Après cette séparation d’une importante fraction de son Vicariat, Monseigneur Jantzen entreprend la fondation d’un nouveau petit Séminaire et Probatorium et contribue à celle du Grand Séminaire régional de Chengtu.

     

    Selon son mot d’ordre, il « continue obstinément son labeur et, quelles que soient les circonstances heureuses ou malheureuses, il fait le bien « ad majorem Dei gloriam ».

     

    *

     

    Cependant, les événements militaires ne sont pas favorables aux armées chinoises qui refluent devant les troupes japonaises. Le gouvernement central, dirigé par Chiang-Kai-Shek, est con­traint d’abandonner Nankin et de se replier sur Chungking qui devient capitale de la Chine libre.

     

    La présence du Gouvernement dans la ville résidentielle de Monseigneur Jantzen attire les Représentants des différents pays accrédités et en fait le quartier général des armées chinoises. Ces circonstances accroissent l’importance de la ville et son influence mais elles multiplient les occupations et visites de l’Evêque et lui amènent des tracas nouveaux. La guerre avait déjà augmenté les impôts ; les travaux d’urbanisme et les plans d’aménagement de la capitale en entraînent d’autres ainsi que des expropriations onéreuses. Pour le bien public, on ne se contente pas de confisquer les terrains nécessaires au tracé des rues et des routes ; on saisit, sans compensation financière, les propriétés sur une profondeur d’une trentaine de mètres le long de ces artères... Les biens de la Mission sont durement touchés et le clocher de la Cathédrale condamné à disparaître. C’est la rançon de la promotion de Chungking au titre de capitale. L’Evêque en souffre, car ses projets de reconstruction des Eglises et écoles sont suspendus, les œuvres religieuses, charitables et scolaires voient fondre leurs ressources et sont paralysées dans leur action.

     

    Bientôt, la présence du Gouvernement et du Quartier général à Chungking attirera l’attention des bombardiers japonais et en fera leur objectif de choix.

     

    Le premier raid des avions ennemis sur la ville eut lieu le 16 janvier 1939. Ce jour-là, 36 avions arrosèrent de bombes de deux tonnes le faubourg de la ville, siège de l’Etat-.Major et de la Centrale électrique. fut suivi de cent jours de calme. Soudain, le 4 mai, l’alerte est donnée à nouveau et, douze heures durant, les avions déversent leurs engins de mort et de destruction sur la cité.

     

    Monseigneur était à sa table de travail, comme de coutume, quand une voix très distincte et pressante lui signifie : « lève-toi, lève-toi ». Il se lève. A peine est-il parvenu sous le chambranle de la porte de son bureau qu’une explosion ébranle tous les bâtiments de l’évêché. Deux bombes venaient d’éclater à vingt pas de son bureau ; toits et plafonds de la demeure s’étaient effondrés, devant et derrière l’Evêque, miraculeusement indemne. Enjambant alors les amas de débris, il rejoint aussitôt ses confrères, eux aussi sains et saufs mais, hélas, vingt-deux personnes, dont une religieuse chinoise, réfugiées dans une section de l’évêché, avaient péri, ensevelies sous les décombres.

     

    Six bombes étaient tombées sur l’Evêché ; toutes les maisons de rapport situées dans les environs immédiats étaient incendiées ; l’asile de vieillards et l’hôpital des indigents étaient anéantis ; l’Eglise St-Michel et l’école adjacente étaient détruites.

     

    Les mois suivants, les dévastations continuèrent et l’on peut dire que 1940 vit l’anéantissement de toutes les maisons de culte, de charité et de propagande. Les plus douloureuses pour l’Evêque furent la destruction de la Cathédrale et de ses écoles, du florissant Collège Saint-Paul tenu par les Frères Maristes, de l’orphelinat de la Sainte Enfance. Seule, subsista debout et vivante l’Eglise de Ste-Thérèse. C’était le signe de la protection du ciel.

     

    Pareil désastre aurait brisé plus d’une énergie. Celle de Monseigneur Jantzen resta intacte : « Nous mettrons autant de volonté à nous relever que les Japonais mettent d’acharnement à nous détruire », écrivait-il alors.

     

    Personnellement, il accommoda son bureau -chambre à coucher, dans un modeste réduit de l’Evêché, ouvert à tout vent et à tout venant. Comme sa charité envers les sinistrés pouvait faire croire à une véritable richesse du Prélat, elle trompa le voleur ou les voleurs qui, la nuit du 30 avril au 1er mai 1942, envahirent sans difficulté le local où couchait Monseigneur Jantzen. A coups de hachoir chinois, l’Evêque fut assommé, laissé pour mort par les visiteurs qui fouillèrent à loisir mais sans profit, la chambrette. Quand, se réveillant de sa torpeur, il se vit inondé de sang, il se dirigea d’instinct vers la chapelle mais l’ayant trouvée fermée, il revint en titubant vers sa cellule où il s’effondra en poussant un gémissement de douleur.

     

    Alerté par ce cri, un missionnaire vint lui porter secours, le transporta à l’hôpital où il reçut des soins dévoués mais Monseigneur Jantzen resta convaincu que la « Maman du ciel » l’avait arraché à la mort, une fois de plus, en cette nuit du 1er Mai.

     

    Ce n’était pas la dernière. En décembre 1943, Monseigneur Jantzen très fatigué consent à un examen médical sérieux et même à un séjour à l’hôpital. Le diagnostic est inquiétant ; la radiographie a révélé une tumeur de nature cancéreuse à l’intestin. Sur les instances du Consul de France, Monsieur Paul-Boncour, qui estimait et même aimait beaucoup le Vicaire apostolique, celui-ci consentit à aller à Kunming se faire opérer par un chirurgien de valeur, et l’armée américaine facilita le voyage en mettant gracieusement un avion à la disposition du malade et du missionnaire « qui doit l’assister à la mort ».

     

    A l’hôpital Calmette, le Docteur Lanzalavi ne ménage pas les soins ni son dévouement au malade tandis qu’à Chungking, toute là chrétienté est en prière : Carmélites, Franciscaines Missionnaires de Marie, prêtres, fidèles supplient le Ciel de leur conserver leur Père et Chef. Or, le 2 février 1944, après la Communion, Monseigneur, qui jusque-là souffrait beaucoup et ne pouvait se remuer, se lève, se promène et crie : « je suis guéri ». Il ajoute ensuite : « aujourd’hui, finit la neuvaine à Chungking ».

     

    Le Docteur Lanzalavi reste, à bon droit, sceptique, mais le 11 février, il doit convenir de la merveilleuse guérison de son malade : la radiographie ne révèle plus aucune trace de tumeur cancéreuse.

     

    Monseigneur Jantzen regagne son Vicariat avec une ardeur nouvelle. Il sait qu’il doit sa survie à une intervention divine ; il se doit de la consacrer toute entière au service de Dieu.

     

    *

     

    De fait, ses charges et obligations s’accroissent : il n’est plus seulement le Supérieur ecclésiastique d’une importante Mission, il est devenu Vice-Délégué apostolique pour la Chine libre et Représentant de l’Aumônerie américaine aux Armées.

     

    Ces nouvelles responsabilités lui imposent de nouveaux soucis et sa pauvre demeure devient le rendez-vous de tous ceux à qui il se doit. Moins que jamais, il se refuse : il se donne littéralement à tous et fait face à tout avec calme, autorité et joie.

     

    Le 15 août 1945, le Japon capitule mais la Chine ne devait pas connaître les joies de la victoire car la rupture entre le chef du Gouvernement nationaliste et le Général Mao-Tse- Tung transformerait le pays en un immense champ de bataille militaire et politique. Monseigneur Jantzen ne devait pas connaître le repos. C’était l’heure du relèvement des ruines : elles étaient immenses à travers toute la Mission.

     

    Assurément, on relève les églises dévastées mais l’attention de l’Archevêque de Chungking se parte aussi et surtout sur les œuvres scolaires et charitables, sur celles de la formation des futurs prêtres. Il fait d’énormes sacrifices financiers pour la reconstruction du Collège Saint-Paul, dont le nombre des élèves quadruple aussitôt ; il agrandit et modernise l’hôpital de la Mission, le dotant « des services de maternité, de chirurgie et de radiologie les plus renommés de la ville » et d’une Ecole d’infirmières qui permettra de doter les quartiers les plus déshérités de la ville et de sa banlieue, de dispensaires placés sous le contrôle direct de l’hôpital de la Mission. « Sur ce terrain de l’assistance médicale, il faut faire vite et bien, car il pourrait arriver que, dans un avenir très prochain, ce soit le seul que nous puissions exploiter sans crainte d’être brimés, persécutés ».

     

    Il rétablit le Probatorium et décide que seuls les enfants déjà pourvus du certificat d’études primaires y seront admis : « cette restriction constitue nettement une première sélection ».

     

    Par ailleurs, il ouvre une Ecole de langues pour la formation des jeunes missionnaires, qui enfin arrivent à nouveau d’Europe.

     

    Ces diverses activités n’empêchent pas Monseigneur Jantzen de reprendre ses visites pastorales ; il les accomplit toujours avec la même insouciance de la fatigue personnelle. C’est au retour de l’une d’elles, en octobre 1948, qu’il dut être hospitalisé : des hémorragies pulmonaires se sont déclarées. Force lui est de se laisser soigner pendant quatre mois, mais quand il sent une amélioration réelle, il trompe la vigilance des Sœurs infirmières et rentre chez lui. Un chef doit mourir sur la brèche.

     

    Autour de lui, chacun s’étonne de l’activité de ce malade « dont les jours sont comptés », dit-on. Il ne l’ignore pas, lui non plus, mais il veut les remplir jusqu’au dernier soupir « pas à pas, heure par heure, minute par minute ». Devine-t-il alors le long calvaire qu’il lui reste à gravir, comme chef d’Eglise ? En tout cas, les événements se précipitent.

     

    *

     

    Le général Mao, à la faveur de la guerre contre le Japon, n’a cessé de préparer ses voies ; il a formé des cadres pénétrés de la mystique marxiste ; il a instauré la discipline dans sa petite armée ; là où les nationalistes pillent, brûlent, violent, les petites troupes de la « Libération » se gardent de molester l’habitant, paient les réquisitions, donnent l’impression d’ordre et de force.

     

    Quant à l’administration et à l’armée des Nationalistes, elles sont gangrenées jusqu’à la moelle et ne peuvent que trahir la cause qu’elles prétendent défendre.

     

    Le 20 avril 1949, Mao est prêt et déclenche une foudroyante offensive ; le 10 mai, il s’empare de Shanghai ; le 15 octobre, il prend Canton ; fin novembre, il est devant Chungking.

     

    Un attentat criminel a préparé son entrée. Le 2 septembre, un incendie allumé en trois points de la ville, a dévasté 37 rues, anéanti 8.000 maisons, 18 écoles, 16 entrepôts et laissé 100.000 personnes sans abri. Le 29 novembre, Chungking est « libéré ».

     

    Mgr Jantzen n’a aucune illusion sur les fruits amers de cette libération ; dès les premiers mois du nouveau régime, il signale l’emprise des nouveaux maîtres sur la jeunesse, par la main-mise sur tout l’enseignement. Il est pessimiste dans ses pronostics pour l’avenir de l’Eglise mais il se garde bien de le montrer dans son comportement. En mai 1950, l’un de ses missionnaires écrivait : « Tous les ennuis, tous les soucis que nous traversons ont donné à notre cher Archevêque un regain de santé et de vaillance. Son moral reste le même, toujours aussi haut ; sa confiance dans la Providence plus forte que jamais »

     

    C’est la réaction des grandes âmes devant les difficultés et tribulations. Celles-ci devaient s’aggraver à mesure que se développerait l’application systématique des principes et méthodes communistes ; elles ne parviendraient pas à faire fléchir l’âme de Mgr Jantzen.

     

    La lutte entre le Gouvernement de Mao et l’Eglise fut déclenchée en mai 1950. Un discours du Vice-Président Chou-En-Lai marquait l’ouverture des hostilités : « Je trouve ridicule que la religion puisse être séparée de la politique. Religion et politique vont ensemble. L’Eglise doit soutenir le régime et coopérer avec le Gouvernement dans la construction de la Nouvelle Chine... L’Eglise doit devenir complètement chinoise dans son gouvernement, sa subsistance, sa prédication... L’Eglise doit faire sa propre « purge ».

     

    *

     

    De cette lutte, Chungking allait être le témoin d’une des phases les plus dramatiques ; Monseigneur Jantzen en serait la victime.

     

    Promu archevêque de Chungking en 1946, lors de l’instauration de la hiérarchie ecclésiastique en Chine, Monseigneur Jantzen avait, pour raison de santé, présenté sa démission au Saint-Siège, à plusieurs reprises. En octobre 1950, elle avait été acceptée, mais suivie deux jours plus tard d’une nomination d’Administrateur apostolique de l’archidiocèse. Mgr Jantzen demeurait donc Chef ecclésiastique responsable de la Mission et la nomination du P. Che, comme vicaire capitulaire, était juridiquement nulle, bien que cette nullité canonique ne puisse être notifiée, en cette période où soufflait le vent de l’autonomie administrative et après l’accomplissement des cérémonies de prise du pouvoir.

     

    Confiné dans son Evêché, par ordre des autorités locales, Mgr Jantzen vivait privé de relations normales avec son clergé, et le « Vicaire capitulaire » administrait en son nom, par juridic­tion déléguée. Malheureusement, celui-ci subissait une pression très forte de la part des policiers et des partisans de la « Réforme » : il en était ébranlé.

     

    Pressentant le danger d’un gauchissement de sa part, Mgr Jantzen lui suggéra et imposa, à l’occasion de l’adoration des Quarante-Heures le 1er juin en l’Eglise cathédrale, des supplications publiques afin d’obtenir du Ciel pour les prêtres et fidèles un courage sans défaillance. Le P. Che les fit personnellement.

     

    Mais le dimanche 3 juin, à l’issue de la grand’messe, une douzaine de progressistes, flanqués d’agents du Bureau spécial, surgirent aux portes de la Cathédrale et invitèrent clergé et fidèles à participer à une « grande manifestation catholique » dans les rues de la ville. Le P. Che accepta l’invitation, sans en savoir l’objet ni le but, et quelques centaines de chrétiens suivirent. Mal leur en prit. La manifestation n’était autre qu’une odieuse démonstration contre l’Internonce de Chine, savamment orchestrée du slogan « A bas Ribéri. Que le Gouvernement l’expulse ! » et astucieusement agrémentée de « haltes de bon accueil » où l’on servait gracieusement le thé aux manifestants.

     

    La manifestation fut couronnée par de solennelles assises tenues sur le parvis de la cathédrale. Le P. Che, pris de peur ou gagné par l’ambiance, capitula honteusement en se solidarisant avec l’action gouvernementale et en réclamant l’expulsion de Monseigneur Ribéri. L’émotion des chrétiens, convoqués de policière façon à ce meeting, était intense et toute d’indignation. Aussi saluèrent-ils de « frénétiques applaudissements » le courageux discours du P. Tong qui s’avançant vers la tribune, dénonça avec véhémence le mouvement de réforme et prit la défense du Représentant du Sainté Père. Son intrépide intervention venait de réparer la faiblesse de son confrère.

     

    Cependant, la faiblesse publique et scandaleuse du P. Che réclamait une réparation publique. Mgr Jantzen persuada le coupable de faire amende honorable, le 10 juin, devant le Saint-Sacrement et l’assemblée des fidèles. Il obéit. Les Communistes en conçurent une vive irritation, arrêtèrent le P. Tong et expulsèrent Mgr Jantzen de son Evêché, l’internant dans une chambre, d’auberge de deux mètres sur trois.

     

    *

     

    Dans cette réclusion, l’état de santé de l’Archevêque continua de se détériorer : la phtisie poursuivit son œuvre et bientôt, les crises cardiaques survinrent.

     

    Le réconfort du prisonnier, c’était la célébration nocturne et clandestine de la sainte messe, quand la fatigue physique ne la lui interdisait pas ; c’était aussi la fidélité de la masse des fidèles. Au mépris du danger, ils réussirent à établir une liaison journalière avec lui. Avis, nouvelles, conseils et consignes allaient et venaient dans les deux sens.

     

    La faiblesse du captif devint si alarmante que la police autorisa un médecin à lui rendre visite. Excellent catholique, il eut à souffrir de son dévouement envers l’étranger impérialiste, mais il était de la classe des confesseurs de la foi et les tracasseries n’altérèrent pas son dévouement.

     

    Enfin, le 25 août 1951, Monseigneur fut traîné devant le tribunal populaire. Sur le parcours, des chrétiens s’inclinaient, d’autres cachaient leurs larmes. L’Evêque fut condamné à d’énormes taxes et amendes, dont le paiement devait obligatoirement précéder son expulsion.

     

    « Tu croyais pouvoir t’en retourner tranquillement dans ton pays, railla le Président, sans rendre compte au peuple chinois de tes agissements ! »

     

    « Moi, riposta l’accusé, je ne demande qu’à rester et à mourir en Chine ». Un soldat s’empressa d’imposer silence au détenu qui fut condamné à l’expulsion et renvoyé dans un local sombre et réduit de l’Evêché, en attendant l’exécution de la sentence.

     

    Elle tarda longtemps à venir : le Prélat était insolvable. Il continua de dépérir dans l’isolement et le dénuement ; il attendait la mort. Une nuit, un confrère réussit à lui donner l’Onction des malades, sous la forme brève. Mais, l’Evêque, une fois de plus, domina la maladie et les Communistes décidèrent de s’en débarrasser.

     

    Le 4 avril 1952, il bénit, les larmes aux yeux, le vaillant chrétien qui avait maintenu la liaison entre le Chef et son diocèse : « tu transmettras ma bénédiction aux autres, à tous les chrétiens du diocèse, mes chrétiens et qui le resteront toujours, tu le leur diras » et, sous escorte armée, Monseigneur Jantzen prit la route de Hongkong.

     

    *

     

    Il y arriva le 16 avril. C’était un vieillard usé qui franchissait le pont-frontière, une misérable couverture sous le bras, appuyé sur un bâton. Toute la vie semblait concentrée dans les yeux plus profonds qu’autrefois, plus expressifs aussi de sérénité et de bonté.

     

    Le 1er mai 1952, Monseigneur Jantzen arrivait en France. Il y fit figure de « revenant ». Combien de confrères n’avaient pas célébré les messes de suffrages pour le repos de son âme ? Jusqu’ici, il avait trompé la mort. Cependant, ses efforts pour faire marcher une carcasse exténuée, sa jovialité et sa jeunesse d’âme ne pouvaient cacher son état de fatigue extrême.

     

    Admis à l’hôpital Pasteur, il suivit les traitements prescrits ; on n’ose ajouter : avec docilité parfaite, car tous les soins à sa personne lui paraissaient excessifs ; mais il se laissa soigner. Il édifia son entourage ; mieux, le conquit... si bien que ses infirmières, les Religieuses de St - Joseph de Cluny, l’invitèrent comme aumônier de leur maison de campagne à Jouy-en-Josas, lorsque les médecins le déclarèrent convalescent.

     

    Il y fit « une pause d’une quinzaine ». Fin juillet, une hémorragie très abondante signifiait le réveil, de la maladie et il fallut d’urgence une transfusion de sang pour le sauver. « C’était vraiment inopportun, écrivait-il plus tard, car j’avais entre temps fait ma demande pour participer au pèlerinage national à Lourdes, (section malades-train blanc). Je fis donc profiter de ma place un autre malade, qui se trouve être lui aussi « tuberculose pulmonaire » et économiquement faible. Et depuis ce jour-là, vendredi 8 août, je vais bien mieux. La Bonne Maman fait royalement les choses. »

     

    Elle fit si royalement les choses que Monseigneur Jantzen se rétablit et put se rendre à la Maison d’accueil de Voreppe pour se reposer dans le cadre merveilleux du massif de la Grande Chartreuse.

     

    « Se reposer » n’avait jamais été inscrit dans son programme de vie. Il ne lui suffisait pas de prier, quand il se croyait capable d’ajouter l’action à la prière et d’après lui, la volonté donne presque toujours le pouvoir d’agir. C’est ainsi qu’il s’offrit pour maint ministère paroissial dans le diocèse. Volontiers, il confessait, prêchait, faisait des conférences. Les fidèles appréciaient son ministère et le clergé, sa compagnie. Il advint même une piquante aventure a l’occasion des fêtes de Noël. Un prêtre du voisinage avait demandé au Supérieur de la Maison un vicaire auxiliaire et avait recommandé : « Envoyez-moi un missionnaire, il aura bien du travail, mais surtout pas un Evêque. Que voulez-vous ? Un Evêque, c’est gênant ». « Entendu, avait répondu le Père Supérieur, je vous enverrai de l’aide. » Et Monseigneur Jantzen, heureux de pouvoir servir et jouer un bon tour, s’en alla, sans insignes épiscopaux, confesser, prêcher, chanter la Messe. Le Curé fut ravi de son vicaire et, au lendemain des fêtes, remercia le P. Pasteur de l’excellent missionnaire envoyé. « Un missionnaire ? répliqua celui-ci, mais c’est un Archevêque que vous avez eu, puisque vous ne vouliez pas d’Evêque. »

     

    Fin novembre, Monseigneur Jantzen s’était rendu à Rome, le médecin l’ayant « après une minutieuse visite des soufflets et du moteur, autorisé à faire une sortie d’essai avant l’apparition de l’hiver ». Contre toute attente, il obtint une audience privée du Saint-Père ; il en sortit « bouleversé d’émotion » et confia avoir « goûté à Rome d’innombrables joies spirituelles ».

     

    Au mois de mars 1953, il se rendit à Lourdes, incognito, désireux de faire sa retraite aux pieds de Notre-Dame. Logé dans un modeste hôtel, ignoré de tous, il n’y prenait que le repas de midi, fidèle au jeûne qu’il s’était imposé. Le 25 mars, il invita cependant un de ses amis et missionnaires de Chungking, aumônier dans la ville. Il lui avait écrit : « ne venez pas avant le 25 ; je ne vous recevrais pas », et il lui interdit ensuite de parler de son pèlerinage et de sa présence.

     

    De Lourdes il se rendit à Marseille où il voulait revoir Notre-Dame de la Garde, saluée quarante ans plus tôt, lors de son départ pour les Missions. Ne devait-il pas lui rendre grâces ? « C’est Elle qui me mène », avait-il écrit un jour.

     

    Il regagna ensuite Voreppe. « Au retour de la saison du muguet, je pourrai reprendre toute liberté et m’en aller revoir Nancy. Ce que je ferai ensuite ? je ne suis pas encore très bien fixé. Je compte sur la Sainte Vierge pour m’indiquer la voie à suivre et me dépanner. »

     

    *

     

    De fait, il alla revoir sa Lorraine et sa famille. Avec bonne grâce, il accepta de prêcher, donner des conférences, confirmer mais ce voyage et ce ministère eurent raison de ses forces.

     

    Un jour qu’il était de passage à Mulhouse, il s’affaissa dans La rue et fut recueilli dans une clinique. « Je suis frappé à mort, écrivit-il à un de ses amis ; c’est l’affaire de quelques jours. » Il avait raison : les médecins devaient découvrir une tumeur cancéreuse au pancréas et déclarer impossible toute intervention chirurgicale.

     

    Le 21 juillet, Monseigneur Jantzen écrivait à Monseigneur le Supérieur général : « Je suis certainement à bout de course. Un grand mois de traitement ne m’a en rien amélioré. Je me hâte de dire que du côté poumons, tout est parfait. IL s’agit de bien autre chose : foie, vésicule biliaire, reins, etc.. Mon unique désir est de rejoindre Montbeton dès que possible, en passant

    par Paris pour vous revoir ; et puis aussi, avant de m’y stabiliser, de me rendre à Lourdes, pour dire merci à la Sainte Vierge de toutes les grâces dont Elle m’a comblé, Lui demander pardon de tout le mal que je Lui ai fait, Lui renouveler le sacrifice de ma vie et Lui offrir mes dernières souffrances pour ma Mission, mes prêtres laissés là-bas et mes chrétiens : Je voudrais tant lui dire de vive voix que je les Lui donne tous pour qu’Elle les sauve. Avant-hier, j’ai demandé l’Extrême-Onction. Je suis donc bien paré.. »

     

    Le 5 août, dans un sursaut d’énergie, Monseigneur Jantzen entreprenait son pèlerinage et arrivait au Séminaire de Paris. On eût dit un moribond que la volonté maintenait dans l’existence mais c’était un moribond souriant, prêt pour l’ultime destination « A Montbeton, disait-il avec son bon sourire, je serai au bout du quai pour le grand voyage. » Il put mesurer la vénération qu’on lui portait à l’empressement de ses amis à venir le saluer, au geste de Mgr Valentin, Evêque de Kangting, qui se fit porter sur un brancard, de l’hôpital jusqu’au Séminaire, pour revoir le cher Mgr Jantzen. Les deux confesseurs de la foi s’entretinrent longuement de la Chine et « du grand départ », comme d’une chose toute naturelle.

     

    Parfois, quand la douleur se faisait plus vive, le regard du cher malade s’assombrissait : « j’espérais passer l’Assomption à Lourdes, je crains que ce ne soit pas possible ».

     

    Cependant, le 8 août, Monseigneur Jantzen partit pour Lourdes. Pendant le repas du soir, il s’était fait transporter à la Chapelle du Séminaire afin de faire ses adieux à ce sanctuaire si riche de souvenirs ; il y avait prié longuement, comme il savait prier.

     

    Une grève malencontreuse rendit le voyage pénible : le départ du train prévu pour 21 heures n’eut lieu que le lendemain à 2 heures du matin. Le malade gisait sur une civière et s’inquiétait, moins du contretemps, que du repos dont se privaient Monseigneur le Supérieur et les Pères qui l’accompagnaient.

     

    Monseigneur Jantzen arriva donc très fatigué à Lourdes. Grâce à la bienveillance de Monseigneur Théas, Evéque du diocèse, il fut hébergé à l’Asile Sainte-Bernadette, dans une chambre d’où il pouvait suivre les cérémonies religieuses qui se déroulaient sur l’esplanade. Plusieurs fois, il put être transporté à la Grotte, aux piscines et assister à la Procession du Saint-Sacrement.

     

    Il était visiblement heureux de vivre quelques heures encore sur la terre sanctifiée par la visite de la Vierge.

     

    Cependant, les forces déclinaient : l’estomac refusait toute nourriture, la souffrance empêchait le sommeil. Le 21, Monseigneur quitta la cité de la Vierge. Son dernier désir avait été exaucé.

     

    Il s’arrêta trois jours à Toulouse où les Sœurs des Missions-Étrangères l’accueillirent dans leur clinique. C’est de là qu’il convoqua le P. Gallice, son ancien procureur à Chungking, afin de lui confier ses dernières commissions. Elles ne concernaient en rien les choses de la terre ; elles étaient d’un homme, d’un Evêque en face de l’éternité : « Vos 25 années de travail à mes côtés ne se sont pas passées sans que vous ayez été affligé bien des fois par mon manque de patience et de compréhension dans ma tâche d’Evêque et de chef de Mission. Si je vous ai scandalisé par mon manque de vertu intérieure et apostolique, je vous en demande pardon. Mes regrets sont sincères.. Rendez-moi le service, j’y tiens beaucoup, d’adresser la même supplique de pardon, à. tous jeunes et vieux missionnaires de Chungking, pour toutes les peines que je leur ai causées dans mon administration.... C’est la dernière chose qui me restait sur le cœur ; je suis prêt à partir. Au revoir au ciel. »

     

    Le 28 août, au sanatorium de Montbeton, Monseigneur Xavier Jantzen s’éteignait comme s’éteignent les saints.

     

    *

    * *

     

    Le mot pourrait surprendre qui a connu le missionnaire jovial, plein d’entrain que fut Monseigneur Jantzen et qui ne dédaignait pas de récréer ses confrères par ses chants, ses histoires, sa gaîté exubérante. Mais cette joie rayonnante n’était-elle pas l’expression humaine d’une charité surnaturelle et aussi une façon personnelle de cacher aux autres le secret d’une vie intérieure profonde ?

     

    L’existence de Monseigneur Jantzen laisse deviner une grandeur d’âme peu commune. Ses notes spirituelles trop rares nous la révèlent pleinement.

     

    Quelques feuillets, trouvés dans le bréviaire de Monseigneur Jantzen, après sa mort, ne laissent aucun doute sur la sainteté voulue et recherchée par leur auteur. Les témoins de son existence y trouveront, sans nul doute, l’explication de tant de choses qui les ont frappés dans leurs relations avec leur Evêque et Père.

     

    Ces feuillets, dont l’origine remonte au 26 septembre 1939, trentième anniversaire de l’ordination sacerdotale de Monseigneur Jantzen, comprennent trois parties.

     

    Tout d’abord, une prière : « ma prière de tous les jours » Elle est un humble regard sur le passé, un cri de reconnaissance envers le Seigneur qui n’a pas permis à la mort de l’enlever, une volonté de réparation. « J’ose aujourd’hui vous demander la grâce de vivre encore autant de temps que j’ai vécu depuis le jour de mon ordination, si tel est votre bon vouloir, afin de recommencer ma vie de prêtre, comme si j’étais au jour de mon ordination et d’être désormais, en tout et partout, autant que faire se peut, un prêtre à l’image de Votre Fils.... Que Vous seul, Jésus Prêtre éternel, vous fassiez mes pensées, mes désirs, mes affections, mes gestes, mes paroles, mes regards, mes actions. Mais pour cela, il faut que je ne Vous quitte plus.... Où que je sois, quoi que je fasse, seul ou en compagnie, je veux penser, parler, agir, sans Vous quitter des yeux.... rester uni pleinement à Vous, ne jamais vous quitter volontairement… saisir chaque moment présent, sans en laisser aucun, et le vivre en Vous et avec Vous, comme s’il devait être pour moi le premier et le dernier…. »

     

    *

     

    Une prière, même très personnelle, tout en manifestant des sentiments très élevés, peut demeurer une simple élévation d’âme momentanée qui ne transforme pas une vie. Ce ne fut pas le cas pour Monseigneur Jantzen, qui, après avoir prié, tire les conclusions de cette prière, par un « résumé pratique et des résolutions pratiques », objet de son examen journalier.

     

    Le « résumé pratique » comporte trois points :

     

    I  — Tenir sans cesse mes yeux fixés sur Jésus-Christ, étendu mort, ensanglanté sur les genoux de sa Mère. C’est la prière de tous les instants, prière du regard et du cœur …

     

    II  — Saisir chaque moment présent et le vivre le mieux possible sous le regard de Jésus, en union avec Lui, comme s’il devait être le dernier de ma vie.

     

    III  — Bien faire, le mieux possible, avec Jésus comme modèle, tout ce que je dois faire dans le moment présent, même les choses les plus petites, les plus infimes et les plus ordinaires.

     

    Les « résolutions pratiques » constituent un programme de vie sacerdotale très avancée. Mieux vaudrait peut-être le citer sans commentaire mais le simple énoncé, sans illustration par les faits, risquerait de paraître une formule magnifique, sans application dans la réalité.

     

    « Tout faire, penser et vouloir, en fonction de la Messe, l’heure suprême de la journée, celle de l’union parfaite à jésus. La célébrer comme si elle était ma première et devait être la. dernière, l’unique de ma vie. »

     

    Cette résolution est vécue par une intense préparation matinale à la célébration du sacrifice. « Mon règlement de vie journalier » en Chine porte en effet :

    3 heures,     lever, toilette

    3 h 10         Matines et Laudes

    4 h.             Méditation (suivant Messe du jour)

    4 h. 30        Prime. Tierce

    4 h. 45        Préparation Messe (d’après Missel)

    5 h.             Messe et action de grâces.

    5 h. 45        Sexte. None.

    6 h.             Ecriture sainte, lecture spirituelle.

    6 h. 30        Sermons chinois (30’)

     

    Le règlement de vie journalier en France, loin de réduire le temps consacré le matin à la prière le prolonge encore. Matines et Laudes prennent désormais une heure complète ; la préparation spéciale à la messe et l’action de grâces occupent chacune une demi-heure ; l’Ecriture Sainte et la lecture spirituelle, une heure.

     

    Règlement de malade ? Non pas. Règlement d’homme de foi et d’énergie qui fait de la Messe l’action dominante de sa vie et profite du loisir que lui vaut la maladie pour lui réserver plus de temps.

     

    « Autant que possible, réciter mon bréviaire et faire mes exercices de piété à genoux devant le Saint-Sacrement. Pour toutes mes prières, Bréviaire et Messe, les réciter posément, en veillant au sens des mots dans, toute la mesure du possible. »

     

    Fervent de l’Eucharistie, Monseigneur Jantzen faisait de la Chapelle le lieu de prédilection de ses exercices de dévotion : le recueillement y est plus facile, il est plus profond et l’on est sous le regard de l’Ami du Prêtre, le Modèle. La position agenouillée est parfois bien lassante, mais comme elle est la position de l’humilité et du respect, Monseigneur l’avait adoptée au point d’avoir supprimé comme inutile l’inséparable fauteuil qui accompagne le prie-Dieu épiscopal. Les visiteurs étaient frappés de cette absence. Des Evêques de passage voulurent parfois déplacer le fauteuil qui leur était attribué mais la réponse du serviteur de Mgr était toujours là même : « Il n’en veut pas ».

     

    Quant à la récitation de l’office, le temps qui lui était réservé dit assez l’attention, la. dignité avec lesquelles Monseigneur s’en acquittait : une heure quarante en Chine, deux heures entières en France.

     

    *

     

    Ce temps donné à la prière, digne d’une âme bénédictine, ne nuisait pas au travail. La troisième résolution en parle sous la rubrique « Emploi du temps ».

     

    Elle pose d’abord le principe général : « Y veiller scrupuleusement, suivant mon règlement de vie journalier ». Cette vigilance est la condition indispensable de la fidélité aux occupations fixées, mais que d’énergie elle suppose ! Il est si agréable de s’abandonner à sa fantaisie, suivant le goût du moment.

     

    Elle continue : « Prévoir toute occupation pour ne rien laisser au hasard ; ne passer aucun instant dans l’oisiveté ».

     

    Dans l’horaire de Monseigneur Jantzen, tout est bien prévu. Après le temps de la prière, on lit : 7 h. Frustulum ; ménage ; et dès 7 h. 30, commence l’étude du chinois parlé « dans le cahier » pendant une heure ; puis, l’étude des caractères chinois et la lecture en chinois pendant une demi-heure. Jusqu’à la fin de sa carrière apostolique, l’Evêque a donné l’exemple : le premier devoir du missionnaire est de savoir la langue de ceux qu’il doit évangéliser. Lui la parlait « avec une rare élégance ». « Dans les villes les étudiants qui venaient le saluer s’émerveillaient de son langage relevé. Maître de la langue, « il aimait prêcher ». « Quelles brûlantes exhortations il faisait aux chrétiens soit dans les églises spacieuses, soit dans les modestes chapelles des chrétientés. » Tous bénéficiaient de son travail, de sa doctrine, de son union à Dieu.

     

    De 9 heures à 18 h. 30, c’était le travail de bureau et la réception des visites, avec une courte interruption pour le déjeuner, jamais suivi de sieste.

     

    Puis, c’était le retour au calme par la prière : Visite au Saint-Sacrement, chemin de croix, chapelet, examen, prière du soir ME, vêpres et complies, se succédaient jusqu’à 20 heures 20. Quarante minutes étaient accordées à « Ménage-Divers ». Enfin, à 21 heures, le repos qui n’excédait jamais six heures.

     

    Cependant, des récréations s’imposaient ou plutôt la charité les imposait parfois. Elles étaient régies par ce principe : « savoir me retirer à temps d’une récréation, d’une compagnie ou d’une conversation, quand le devoir de charité aura été rempli ».

     

    *

     

    Ce devoir, il le remplissait avec une exquise bonne grâce : On ne s’ennuyait pas en sa société. Monseigneur allait même jusqu’à offrir une promenade en ville à ses hôtes de passage ; il leur montrait alors les coins pittoresques de la ville et en profitait, à l’occasion, pour rendre visite à tel ou tel personnage. C’est au cours d’une de ces promenades qu’il dit, un jour, à son visiteur : « Allons, si vous le voulez bien, saluer Monsieur X . . . Notre visite peut lui faire du bien ». Monsieur X. était un Consul étranger, protestant de religion, de conduite pas très louable, qui eut les larmes aux yeux en recevant l’Evêque catholique. C’était son premier visiteur, toutes les autres personnalités affectant d’ignorer le nouveau venu.

     

    Les sorties d’agrément restaient exceptionnelles pour Mgr Jantzen. Sa loi était « sortir en ville le moins souvent possible, uniquement pour les devoirs de ma charge, un devoir impérieux de charité, de politesse ou de ministère ».

     

    Cette volontaire abstention de sorties non légitimées par un devoir était pour l’Evêque le moyen d’assurer son travail et de mortifier sa nature. Mais, quand le devoir légitimait une absence de sa résidence, rien ne l’arrêtait, ni le mauvais temps, ni la fatigue personnelle. Il était heureux alors de contrarier sa nature par un rude effort physique. La visite pastorale de son immense Mission en était la preuve annuelle.

     

    Avant la guerre sino-japonaise (1937-1944), les voies carrossables étaient rarissimes au Setchoan oriental ; il fallait se contenter du palanquin ou s’astreindre à la marche à pied. Monseigneur Jantzen, dont le rang et la condition imposaient l’usage de la chaise à porteurs, quittait la ville épiscopale, assis dans le palanquin, mais il l’abandonnait très vite et ne le reprenait qu’à l’approche de la chrétienté à visiter, « afin de sauver la face » des chrétiens.

     

    Sa marche était vive, trop rapide au gré de ses compagnons de route qui s’essoufflaient à le suivre ; les étapes étaient longues dans le pays montagneux : 40 kilomètres en moyenne, et les auberges clairsemées pour loger la nuit. Ces incommodités ne déplaisaient pas à l’Evêque, qui partait parfois à l’aurore et logeait à la belle étoile dans la forêt. « La où la nuit surprend les voyageurs, là on campe », dit le proverbe chinois.

     

    Le bagage de voyage était réduit : du linge et des habits de rechange. Encore, le pèlerin n’avait-il pas toujours la précaution d’en user, quand la pluie ou la transpiration l’aurait nécessité.

     

    Ces pérégrinations par monts et par vaux faisaient connaître à l’Evêque tous les chemins, les hameaux de son vicariat et aussi toutes les ouailles qui y étaient disséminées. Elles détérioraient sa santé mais il n’en tenait pas compte. Il était dur pour lui-même, « trop dur » au dire de ses missionnaires tandis qu’il était toute sollicitude pour eux. Etaient-ils souffrants ? Il leur imposait consultation des médecins, séjour à l’hôpital. Pour lui, l’austérité primait.

     

    Vers la fin de sa vie, il écrira : « nous sommes ici-bas pour deux choses : fabriquer du bonheur pour les autres, fabriquer de l’amertume pour soi ».

     

    Tout fut-il prudent et raisonnable dans le comportement de Monseigneur Jantzen à l’égard de lui-même ? Ne le demandons pas à qui ne se guide plus par la seule loi de la sagesse humaine mais se laisse emporter par la folie de la croix, la soif du sacrifice et de l’expiation. Dieu seul est juge d’une telle conduite. Elle n’est pas à conseiller à quiconque. Il reste recommandable de se protéger contre les méfaits du froid et de la chaleur, de soigner une dysenterie amibienne périodique. Mais, poussé par la grâce, il reste avisé de s’oublier, de se sacrifier pour ceux qui ne seront sauvés que par la pénitence conjointe à la prière.

     

    Dieu veille alors sur les siens et en fait des « miracles vivants », comme il advint pour Monseigneur Jantzen.

     

    *

     

    Et la série des résolutions continue : « A l’extérieur, dans mes allées et venues, réciter l’Ave, Maria, pour tout ce peuple païen que je coudoie. C’est aussi avec des Ave Maria que je veux remplir tous les instants libres de la journée, afin d’obtenir sa conversion »

     

    Monseigneur Jantzen avait une confiance d’enfant en Marie. Il l’appelait « Maman » et ne se privait pas de la mettre de moitié dans tous les événements de sa vie. En retour, la Vierge du ciel lui multiplia ses faveurs et intervint plusieurs fois visiblement pour l’arracher à la mort. Il n’est pas étonnant que la salutation angélique lui soit devenue une prière favorite. Cependant l’habitude de la réciter en ville et à temps perdus, lui vint d’un incident et de la réflexion qui suivit :

     

    Un jour qu’il faisait visiter la ville à un nouveau mission­naire de passage — c’était vers 1925 — celui-ci l’agaça par ses questions répétées devant chaque passant : « Est-ce un chrétien ? Disons un Ave Maria pour lui, pour sa conversion ». Ce zèle provoqua à la longue un mouvement d’humeur de la part du Père Jantzen ; il la regretta et prit l’habitude de transformer la banale promenade en prière pour le peuple qu’il côtoyait.

     

    A la dévotion mariale, Monseigneur Jantzen joignait la dévotion à St Joseph. Etait-ce une survivance du culte de la Sainte Famille appris sur les genoux de sa Mère ? C’est possible. Le partant de 1909 avait reçu en dernier cadeau maternel une statue de la Sainte Famille. La charge de Procureur avait dû aussi développer en lui le culte au Père nourricier de Jésus et à l’avocat des causes difficiles. Toujours est-il que Mgr Jantzen sanctifiait volontiers les mercredis par des aumônes et que le Saint s’en montrait reconnaissant.

     

    Ainsi, un mercredi, Monseigneur était à son bureau quand un quémandeur se présente. « Mais mon ami, deux fois déjà je t’ai donné cinq cents piastres. Cela suffit. Je suis pressé, retire-toi. » Et Monseigneur se remet à écrire. Le mendiant stationne un moment, puis sort précipitamment.. Monseigneur se souvient alors que c’est mercredi ; il ne veut pas, un jour consacré à St Joseph, renvoyer un pauvre les mains vides. Il ouvre son tiroir, saisit un billet de mille piastres : « Eh ! reviens », mais le mendiant ne revient pas. L’Evêque court sur ses traces. Il va le rejoindre mais, que voit-il à terre ? sa montre. Le vagabond s’enfuit à toutes jambes tandis que Monseigneur constate la bonté de St Joseph qui lui rend sa montre, lui sauve mille piastres et lui accorde le mérite de l’aumône.

     

    Les rapports avec le prochain sont réglés par la résolution : « Simplicité, bonté, affabilité, dignité avec tous, sans distinction de rang ou de classe, chrétiens ou païens, riches ou pauvres, surtout avec mes prêtres ».

     

    La charité sous ces diverses formes était bien la note la plus frappante des relations de Monseigneur Jantzen avec ceux qui l’abordaient ou le fréquentaient. Après une rencontre avec lui, chacun se retirait avec l’impression d’avoir traité avec un ami ou du moins d’être estimé de lui. Il recevait bien quiconque se présentait, savait écarter l’impression pénible du visiteur arrivé au mauvais moment. Accueillant, il l’était même à l’extrême. On le vit bien à Hongkong en avril 1952. Malade, il devait garder la chambre ; la sœur infirmière lui conseilla de verrouiller la porte afin d’éviter les visites et conversations. Monseigneur, avec le sourire, obéit mais, comme il savait le désir des confrères de le voir, de l’entendre, il donnait accès par une porte secondaire. Ainsi, répondait-il au désir de tous, quitte à se fatiguer lui-même.

     

    Son regard souriant et bon inspirait confiance ; cependant, une distinction naturelle maintenait la réserve et empêchait la familiarité déplacée.

     

    *

     

    La bonté du Père n’infirmait pas l’autorité du chef, quand elle devait s’affirmer. Monseigneur Jantzen eut parfois à l’exercer ; il sut le faire avec mesure et ceux qu’elle avait atteints trouvèrent toujours ensuite chez lui réconfort et pardon généreux. Sa charité savait pardonner, comme elle savait aussi remercier. Aucun service ne lui était rendu sans qu’un délicat merci n’y répondit et, si une épreuve survenait plus tard à celui qui l’avait obligé, un mot de sympathie affectueuse lui était adressé.

     

    Sa charité savait aussi souffrir avec patience. On n’est pas Supérieur d’une Mission pendant vingt-cinq ans, sans avoir à supporter incompréhensions, différences de vues et critiques de ses collaborateurs. Monseigneur Jantzen connut tout cela. Dès le début de son Episcopat, il se heurta même à une opposition de son clergé indigène au sujet d’une décision dont l’avenir devait montrer toute la sagesse. L’Evêque aurait voulu, devant la montée du Communisme, libérer la Mission de certaines propriétés : les rizières. Il se heurta à de la résistance ; un haut degré d’indifférence aux opinions et comportements d’autrui ne le départit pas de son calme. « Quoi qu’on dise de moi, ou quoi qu’on fasse, lit-on dans ses notes spirituelles, je ne suis qu’un corps et qu’une âme qui s’appellent X. J. : rien de plus, rien de moins. »

     

    Dans les souffrances que la charité lui infligeait, il répétait le « Non mea voluntas, sed tua fiat » : « Ce cri qui soulage, libère et sauve ». Ces souffrances inhérentes à sa charge auraient pu suffire à sanctifier celui qui la portait. Monseigneur Jantzen ne l’estimait pas ainsi ; il s’imposait quotidiennement des souffrances par esprit de pénitence et d’expiation. Il prenait à la lettre les paroles du Seigneur Jésus sur le jeûne et la mortification. Dans ses résolutions pratiques, on lit : « jeûne tous les jours sans excep­tion et abstinence. Sommeil : six heures au maximum ».

     

    Ce régime d’austérité est effrayant, si l’on songe que c’est un malade qui se l’imposait ; il n’est point recommandable assurément à l’ensemble des missionnaires qui ne le supporteraient pas sans dommage grave pour leur équilibre nerveux. Il fut cependant pratiqué par Monseigneur Jantzen dont le tempérament était exceptionnel ; du moins rappelle-t-il à tous la loi chrétienne et rédemptrice de la souffrance dans la vie apostolique.

     

    Pour vivre ce programme, Monseigneur Jantzen « regardait Jésus » et ambitionnait « la configuration avec le Christ ».

     

    « Regarder Jésus », c’est le dernier mot de ses notes spirituelles.

     

    Ce regard constant sur « le Modèle unique » fit de Monseigneur Jantzen « un des meilleurs missionnaires de Chine », un Pasteur d’âmes qui réalisa sa devise : « Non sibi sed gregi », et aujourd’hui, un protecteur céleste pour l’Eglise de Chine persécutée.

     

    • Numéro : 3018
    • Pays : Chine
    • Année : 1909