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Pierre JANSSOONE (1832-1912)

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    Pierre-Antoine-Benoît Janssoone naquit le 6 avril 1832, à Ghyvelde, commune de l’arrondissement de Dunkerque, au diocèse de Cambrai (Nord).

    Sa mère, Annette Bollengier de Warhem, était une femme d’une rare piété. De ses deux mariages elle eut 13 enfants, qu’elle offrit à la sainte Vierge à leur naissance. Son amour du bon Dieu lui faisait vénérer d’une manière spéciale les ministres du Seigneur. Ainsi, elle ne désignait jamais le curé de sa paroisse que sous le nom d’Homme de Dieu. Elle aurait voulu voir tous ses enfants consacrés à Dieu.

    En premières noces, elle avait épousé de très bonne heure, M. Dumont, officier de santé, qui la laissa veuve à 20 ans, avec quatre enfants. C’est par ce premier mariage de sa mère que notre Père Janssoone se trouve être l’oncle du sympathique député de Dunkerque, M. Alfred Dumont, et de tous les Dumont-Deswarte, si avantageusement placés à Ghyvelde et aux environs.

    Mme Dumont aurait pu demeurer veuve, et consacrer le reste de sa vie à élever ses enfants dans l’amour de Jésus. Elle préféra s’en remettre à la sagesse de l’Homme de Dieu. Celui-ci conseilla un nouveau mariage, et c’est là-dessus qu’elle consentit à épouser M. Janssoone, cultivateur à Ghyvelde, vrai patriarche des âges de foi. De cette union naquirent neuf enfants, dont cinq moururent en bas âge. Aujourd’hui, un seul, le dernier de tous, le 13e de la famille, est survivant : c’est le Père Frédéric, franciscain au Canada.

    « Notre très pieuse mère, écrit ce bon Père, nous faisait des conférences spirituelles. Un matin, après la conférence sur la Vie des Pères du Désert, Pierre, l’aîné des quatre enfants vivants du deuxième lit, dit à sa petite sœur Annette, âgée de 4 ans et demi environ : « Viens ; nous aussi nous ferons les ermites ! » Il avait, lui, 6 ans. Annette prit par la main son petit frère Henri, de 2 ans et demi. Celui-ci donna la main à son tout petit frère Frédéric — celui qui écrit ces notes — qui avait un an et demi. Et tous les quatre, nous restâmes debout, immobiles, les mains jointes, derrière la grange, autour d’une meule de foin, chacun dans son ermitage, et cela jusqu’à l’heure du dîner, où après bien des recherches, on nous trouva en contemplation dans notre désert. C’est dans ces sentiments que se passa notre enfance. »

    Cette charmante histoire eut lieu en 1838. Elle dut consoler Mme Janssoone au commencement d’une grosse épreuve qui allait durer dix ans encore. Le père des enfants venait d’être atteint d’un cancer à l’estomac. Il supporta avec une patience invincible cette terrible maladie, et s’éteignit saintement en janvier 1848.

    C’est peut-être à cause de l’état de son père que Pierre entra tardivement au Collège communal d’Hazebrouck. Il y était seulement depuis quelques mois, quand M. Janssoone mourut. Convenait-il de l’y laisser ? Car les enfants Dumont se mariaient, et il ne restait à Mme Jans­soone que le Collégien pour l’aider à la ferme. L’Homme de Dieu fut consulté : son avis fut que Pierre devait aller jusqu’au bout de ses classes.

    Le Collège universitaire d’Hazebrouck avait comme Principal un prêtre, M. le chanoine Dehaene, qui a exercé une très grande influence dans le diocèse de Cambrai. Sa vie a été écrite sous le titre de : L’abbé Dehaene et la Flandre. La maison qu’il dirigeait — à laquelle a succédé, dans d’autres locaux, le Petit Séminaire actuel — était un foyer de vocations ecclésiastiques. Nombre de missionnaires ont passé par là : leurs noms sont conservés dans un Livre d’Or.

    Pierre Janssoone avait 15 ans, quand il fut placé sous la tutelle de l’abbé Dehaene. Il entra en sixième, et eut pour condisciple de même cours M. le chanoine Sagary : les deux jeunes gens se lièrent d’une étroite amitié, qui devait durer jusqu’à la mort. Un autre élève fut Gustave Champeau, bien connu par là : notre Missionnaire passe pour avoir joué plus tard un rôle considérable dans la direction de sa vie.

    Pierre étudia avec ardeur. Ses notes de fin d’année attestent que s’il ne put obtenir le prix d’excellence, il ne se laissa pas facilement déloger du second rang.

    Il semble qu’il ait quitté Hazebrouck après sa troisième. Peut-être acheva-t-il ses études au Petit Séminaire de Cambrai. Quoi qu’il en soit, bachelier à la fin de sa rhétorique, il revêtit la soutane et entra au Grand Séminaire de Cambrai, où il fit sa philosophie.

    « Tout allait au gré des pieux désirs de ma mère, rapporte le Père Frédéric. Elle désirait tant avoir un prêtre dans sa nombreuse famille ! Pierre, dès l’âge de 6 ans, et plus tard durant ses vacances, était la joie, la vie de la famille. Très pieux, caractère très ouvert, toujours plein d’esprit et d’entrain, il était aimé de tout le monde. Il n’a jamais connu dans son enfance et pendant ses études ce que peut être un enfant gâté ou corrompu. Ses amis étaient pieux comme lui.

    « Mais l’heure de la grande épreuve allait sonner. Dieu l’éprouva par les scrupules, et c’est alors qu’il dut quitter le Grand Séminaire. Ce fut un coup terrible pour sa pauvre mère. Sa maladie fut assez longue. Il gardait la chambre péniblement, lorsqu’un matin, fête de sainte Madeleine, il se lève, se rend à l’église, se confesse, communie : il était guéri. Toutefois, sa grave maladie l’avait beaucoup fatigué, et ses supérieurs ne jugèrent pas à propos qu’il reprit immédia­tement son cours de théologie. »

     

    Cependant, notre jeune homme n’avait pas qu’à se reposer et à se distraire au milieu des champs. S’il n’était pas présentement bon pour le Séminaire, il pouvait être bon pour la caserne. Pour échapper à cette partie du dilemme, il prit un engagement de dix ans dans l’Université.

    Il fut nommé professeur à Estaires, gros bourg du canton de Merville, dans l’arrondisse-ment d’Hazebrouck. On devait être alors vers 1856. M. Janssoone resta là jusqu’en 1860. Son frère Frédéric vint l’y rejoindre, et tous deux continuèrent la vie de famille.

    D’Estaires, le Professeur fut envoyé au Lycée de Douai. Mais il y avait été précédé par un de ses élèves, mauvais sujet, qui, à la première nouvelle de la nomination de son maître, intrigua pour l’empêcher de commencer son cours, et réussit. C’est pourquoi M. Janssoone reçut une autre destination, qui fit son bonheur. Il s’en fut professer la sixième à son cher Collège d’Hazebrouck, avec son ancien Principal, M. le chanoine Dehaene. Le Principal et le Professeur ne tardèrent pas à devenir amis très intimes.

    L’auteur de « L’abbé Dehaene et la Flandre » rapporte plusieurs faits concernant le jeune Professeur. Citons-en deux.

    « Au nombre des professeurs doués d’aptitudes plus spéciales, il faut ranger M. Janssoone. Il demandait un beau matin qu’on le remplaçât dans sa classe, et revenait avec le diplôme de licencié ès lettres, à la grande surprise de ses collègues, qui ne savaient pas qu’il se préparât.

    Là-dessus, à la rentrée de 1861, M. Janssoone est chargé du cours de seconde, et M. Louis Dehaene, frère du Principal, vient à mourir. « Ses funérailles eurent lieu le mardi 16 juin. Rarement vit-on dans l’église d’Hazebrouck, pareille affluence de prêtres, de fidèles et de pauvres. M. Louis rendait beaucoup de services aux curés des environs, et, dans la ville, tous les braves gens l’aimaient. M. Janssoone, régent de seconde, prononça un discours sur sa tombe. Il y rappela sa bonté, sa franchise, sa fermeté de caractère, son courage durant cette dernière maladie, « où il avait surpassé l’attente générale, au point que les rôles étaient « intervertis, et que l’on allait voir le malade non pour le soutenir et le consoler, mais pour « être soutenu et consolé par lui. »

    Il semble que c’est pendant qu’il professait la sixième, en 1860-1861, que M. Janssoone eut l’idée de se marier. Car, à ce moment-là, son frère Frédéric n’était pas avec lui, et, comme nous le verrons tout à l’heure, l’aventure ne put arriver après la mort de sa mère, qui était proche. Voici d’abord la version du Père Frédéric : « Un jour, j’appris, non de lui, que Pierre allait se marier avec une personne de son âge, fille unique, riche, et douée de tous les dons de la nature et de la grâce, car elle était très pieuse. Je l’ai à peine connue, et je sais qu’elle a pleuré comme une Madeleine, lorsqu’elle apprit la dernière décision de mon frère. » De son côté, le bon Père Janssoone nous a bien édifiés au Maïssour avec cette idylle. Il ne songeait pas du tout au mariage ; mais un ami y songeait pour lui, et prépara une entrevue. Le jeune homme se mit en frais et en prières, ne négligeant rien du côté humain ni du côté surnaturel. Le voilà donc en route, bien astiqué, un parapluie tout neuf à la main, demandant au bon Dieu de faire en sorte qu’il oublie de parler d’union, si c’est sa volonté qu’il se consacre à son service. Au rendez-vous, après les politesses d’usage, la conversation s’engage sur la littérature : prosateurs et poètes sont passés en revue ; pas un mot au sujet de la question brûlante. De retour chez lui, M. Janssoone envoya des excuses. Comme souvenir de cette journée, il garda son parapluie, et l’apporta plus tard en mission. Pour être complets, ajoutons que la jeune fille renonça également au mariage, et continua de correspondre avec le Mission-naire. Quand celui-ci retourna en France, en 1893, il disait gaiement que, après 30 ans, ils allaient se revoir.

    La mort de Mme Janssoone survint en mai 1861. Le Père Frédéric n’y était pas. « Je n’étais présent ni à sa mort ni à sa sépulture. Pierre m’écrivit une lettre admirable, que j’ai le grand regret de n’avoir point conservée. Il résumait ainsi la vie de cette sainte femme : « Notre mère est morte en odeur de sainteté : les 28 dernières années de sa vie n’ont été qu’un long martyre, et ses derniers moments ont été marqués par l’acte le plus extraordinaire que puisse opérer la vertu : notre vocation aux quatre derniers du deuxième lit. » Il est remarquable qu’à la mort de cette mère modèle, seule sa fille était consacrée à Dieu. Annette, Augustine à Arras, s’appelait maintenant Sœur Marie des Anges. Des trois garçons, Pierre était dans l’Université ; Henri faisait son service militaire, et Frédéric dirigeait une industrie florissante. Or, Pierre devint Missionnaire, Henri commença ses études à 28 ans pour se faire prêtre : il venait de les achever, quand il se noya dans la Lys, près de Nieppe ; on peut dire qu’il appartenait au bon Dieu. Pour Frédéric, ce fut une de ses pieuses ouvrières qui lui révéla saint François : il revint sur les bancs du Collège, où il eut son cher Pierre comme professeur de seconde. Ce n’est que plus tard, à la mort de Sœur Marie des Anges, comme il sortait du noviciat des Pères Franciscains d’Amiens, que le Père Frédéric eut connaissance du secret maternel de leur vocation à tous les quatre.

    Après le dernier baiser sur le noble front de sa sainte mère, M. Pierre Janssoone reprit le chemin d’Hazebrouck. Le Père Frédéric résume sa vie alors en ces simples lignes qui sont le plus bel éloge à l’adresse de son frère : « Durant tout le temps de son professorat, il ne connut jamais la vie mondaine. Danses, théâtre, etc., etc., tout lui est resté complètement étranger. Gai, spirituel, littérateur, poète, c’est lui qui donnait la vie à ses sympathiques collègues. Il était répétiteur dans les premières familles de la ville. Il faisait partie de la Société de Saint Vincent de Paul, dont il était secrétaire. En un mot, c’était le modèle du bon chrétien. »

    Tout est vraiment charmant dans cette belle jeunesse de notre regretté bon Vieux. On y respire à chaque instant un air de bénédiction divine. Que glorieuse et forte serait une société dont les jeunes seraient en majorité de cette trempe ! Honneur aux mères de famille qui comprennent leurs devoirs !

     

    M. le chanoine Sagary nous apprend qu’un Evêque des Missions-Étrangères étant passé par Hazebrouck, M. Janssoone conçut l’intention de partir pour les Missions. C’était au temps où le Père Frédéric terminait sa seconde sous la direction de son aîné. « Pierre me prit à part, et il me dit très confidentiellement : « Frédéric, j’ai été malheureux comme les pierres ! « Lorsque je voulais aller à droite, Dieu me poussait à gauche, et vice versa. Enfin l’appel de « Dieu s’est fait entendre ; c’est décidé, je quitte le monde, et je pars pour les Missions-« Étrangères, où j’aurai à faire mes trois ans de théologie. »

    M. Janssoone avait 32 ans, lorsqu’il se présenta au Séminaire de la rue du Bac. Comme il était excellemment doué et bien préparé, l’étude de la théologie lui fut facile, dans le courant de 1865, il dut, quelque temps, garder l’infirmerie, à cause d’une affection au genou : il n’était pas complètement rétabli au moment du sous-diaconat, et c’est avec une canne à la main qu’il prit part à l’ordination. En 1866, il reçut, avec la prêtrise, sa destination pour le Maïssour.

    A son arrivée à Bangalore, il fut envoyé à Mysore pour apprendre le tamoul. On pouvait craindre qu’à 34 ans, il éprouvât quelque difficulté à se familiariser avec les dialectes indiens. Mais bientôt toutes les appréhensions cessèrent. Son aptitude pour les langues était mer-veilleuse. En moins de six mois, il pouvait prêcher et confesser en tamoul. Il se perfectionnait en même temps en anglais. Puis ce fut le tour du canara. Plus tard il pourra converser encore en télégou, en konkani, en hindoustani et en portugais.

    Au mois d’août 1867, il fut promu sur place et devint curé de Mysore.

    Le Maharajah de Mysore, Sri Krishna Raja Wodeyar, celui-là même que l’abbé Dubois avait aidé les Anglais à retrouver, après la mort de Tippou Sultan et la chute de Seringapatam ; qui avait été intronisé, le 30 juin 1799, à l’âge de 5 ans, puis déposé le 19 octobre 1831, venait d’être replacé sur le trône (avril 1867), malgré ses 73 ans. Il ne tarda pas à tomber malade. Comme il s’était toujours montré bien disposé pour les catholiques, le Père Janssoone s’appliqua à sauver son âme. Mais il fallait approcher le royal mourant. Le Résident anglais, protestant, s’y opposa. A ce sujet voici les lignes qu’a laissées notre Confrère.

    « Dans ma simplicité, je l’avoue, je me berçais d’un beau rêve. Quelque temps après, je me voyais, aidé de la grâce de Dieu, convertissant le vieux monarque païen, lui conférant le baptême, et puis mourant peut-être victime de la haine des brahmes. Mon rêve, hélas ! s’est évanoui. C’est en vain que je me prosternai devant Notre-Seigneur, lui demandant comment je pourrais parvenir à entrer au palais, et à ouvrir le cœur du roi ; c’est en vain qu’avec mes chrétiens je fis le Chemin de la Croix à cette intention ; en vain, qu’après avoir préparé mon questionnaire canara, je tentai une démarche pour m’introduire au palais. Des obstacles infranchissables ne m’ont point permis d’arriver auprès du monarque agonisant. »

    Le Maharajah mourut dans l’infidélité, le vendredi 27 mars 1868.

    Pour se consoler de son insuccès, le Père Janssoone prit, après Pâques, des vacances apostoliques. Il vit Shimoga, d’où le chassa la fièvre. De là, il s’en fut visiter le Père Cirou, à Gadanhalli, près de Hassan. Celui-ci le fit prêcher en canara, et c’est ainsi que de pauvres paysans furent favorisés du festin évangélique qui avait été préparé pour un roi.

     

    Le Père Janssoone revint à Mysore, enchanté de la seconde partie de sa tournée. Il en fit part sans doute à Mgr Charbonnaux, qui, à la première occasion, survenue en décembre, envoya le curé de Mysore succéder au Père Cirou. Il refit donc le voyage de Gadanhalli ; mais quand il y arriva, un billet épiscopal l’y attendait, l’appelant à la direction du Séminaire à Bangalore.

    « Il se donna tout entier à sa nouvelle tâche, avec la soumission et le dévouement qu’il garda toujours à l’autorité, écrit M. Bonnétraine. Missionnaire sérieux et voyant la vocation ecclésiastique sous un angle très élevé, il ne plut pas toujours à tous ses élèves. Mais il les porta à s’élever aux vertus et à la science nécessaires à de vrais prêtres, et ils gardèrent toujours de lui un souvenir admiratif de sa belle intelligence et de son zèle pour leur bien.

    « Ce fut là que le Père Janssoone connut intimement le vénéré Père Jarrige, qui approchait de ses 80 ans. Celui-ci, très modeste, parlant peu de lui-même, et menant une vie retirée, s’ouvrait volontiers au Père Janssoone, homme très posé, d’une gaieté et d’une bonne humeur toujours contenues par la charité et la politesse. Il lui avait voué une vénération bien méritée, et jusqu’à la mort du P. Jarrige, qui n’arriva qu’à l’âge de 97 ans, il l’entoura toujours de prévenances qui allaient au cœur du vieillard. »

    Cependant, notre Confrère n’oubliait pas ses amis d’Hazebrouck. Plusieurs de ses lettres furent publiées dans la Semaine Religieuse de Cambrai, et dans l’Indicateur.

     

    Mgr Charbonnaux mourut le 23 juin 1873. Mgr Chevalier, élu le 11 novembre suivant, fut sacré le 1er mars 1874. Un des premiers actes du nouveau Vicaire apostolique fut de retirer M. Janssoone du Séminaire et de l’envoyer au Coorg, à la tête de l’important et difficile district de Veerajendrapett.

    Ce district comprenait une double congrégation de Konkanis et de Tamouls, qui s’accor-daient tant bien que mal. Les premiers avaient une église et un cimetière à eux, et leur instinct de la propriété, beaucoup plus qu’un préjugé de caste — ils ne tiennent aucun compte de la caste — les empêchait d’en permettre l’usage aux autres.

    Le premier souci du nouveau curé fut de développer l’instruction des enfants. Dans ce but, il n’hésita pas à faire venir des Sœurs indigènes de Settihalli pour l’éducation des petites filles.

    En même temps, il construisit pour l’élément tamoul, disséminé dans les plantations de café, l’église d’Amatti, dédiée à l’Immaculée-Conception. L’inauguration de cette chapelle se fit avec grande solennité. Qui pourrait s’imaginer que le sermon de circonstance fut sur l’humilité ? On s’en souvient encore.

    C’est avec beaucoup d’humilité, beaucoup de prières et beaucoup de patience, que le Missionnaire put faire quelque bien à Veerajendrapett. Il baptisa plusieurs païens. Il convertit même un Coorg. Un autre Coorg est venu à la foi en 1896. Ce sont les deux seuls que l’on connaisse. Et encore celui du P. Janssoone a-t-il disparu tout aussitôt après son baptême, si bien qu’on ne l’a jamais revu ; on ne sait ce qui lui est arrivé. Quant à l’autre, baptisé à Mangalore, il est devenu petit fonctionnaire dans le Maïssour, et, du moins autant que nous sommes informés, il n’a pu rentrer avec les siens.

     

    En décembre 1877, notre Confrère fut appelé à succéder au Père Lefebvre dans l’importante paroisse de Saint-François-Xavier, au chef-lieu de la Mission. Il devait y passer 20 ans.

    On se trouvait alors au moment de la grande famine. Le P. Janssoone avait à peine connu le fléau au Coorg. Dans le Malnad (pays de montagnes), il est inouï que la pluie manque au point de compromettre les récoltes. Dans le Maidân (pays de plaines), il est rare au contraire que les récoltes arrivent à maturité sur toute la ligne : il y a toujours une région qui souffre, tantôt dans une direction et tantôt dans une autre. Quand notre Missionnaire prit charge de l’église Saint-François-Xavier, la famine était générale dans toute la plaine sud-indienne.

    La Mission Catholique s’étant chargée de centaines d’orphelins, il fallut se procurer une place pour les élever et les établir. On se décida à fonder un orphelinat agricole. Le Père Clémot et le Père Janssoone, délégués à cet effet, chevauchèrent ensemble à la recherche d’un site convenable. Ils arrêtèrent leur choix sur le village presque désert de Kasaghattapura, situé à 12 milles de Bangalore, dans une position des plus salubres. Telle est l’origine de Silvepura. Cet endroit est toujours resté très cher aux deux Missionnaires.

    Sur ces entrefaites mourut Mgr Chevalier (25 mars 1880), auquel succéda Mgr Coadou, élu le 20 août suivant et sacré le 10 octobre.

    En 1882, le Père Janssoone construisit la chapelle succursale de Moutoucherry, pour desservir un quartier isolé vers le centre de la ville.

     

    Cependant le Père Frédéric, Franciscain, était devenu Vicaire Custodial à Jérusalem. L’idée ne pouvait manquer à son aîné de faire le pèlerinage des Lieux Saints. Le Père Janssoone s’embarqua pour la Palestine en 1882 ou 1883.

    A Jérusalem, « il m’a trouvé à l’infirmerie, presque mourant, écrit le vénérable fils de saint François. J’ai pu cependant me lever pour traverser le corridor, et le recevoir du Tiers-Ordre de la Pénitence. Les personnes qui venaient me voir, pèlerins et autres, me disaient unani-mement : « Votre frère est un saint ! Il emploie tout son temps à prier dans les sanctuaires, sans se préoccuper le moins du monde de visiter les alentours par pure curiosité naturelle. » Avant son départ, je lui avais procuré, par faveur, 2.000 chapelets en noyaux d’olives du Jardin de Gethsémani. De retour à Bangalore, il m’écrivit que son arrivée avait ressemblé à un véritable triomphe. Le Gouverneur avait envoyé à sa rencontre sa voiture de gala, attelée de deux chevaux blancs. Et il ajouta que, rentré à son presbytère, il ne lui restait plus un seul chapelet, tant ses chers paroissiens s’étaient empressés pour avoir un souvenir de Terre Sainte !  »

    Le 25 janvier 1887 eut lieu le Concile de Bangalore pour la proclamation de la hiérarchie catholique dans l’Inde. Ce fut pour le vieux Professeur de l’Université l’occasion de rendre un bon service à Mgr Laouënan, archevêque de Pondichéry, et de montrer son savoir-faire. La veille au soir, l’archevêque fut averti qu’en qualité de métropolitain, il aurait à prononcer un discours latin à la session conciliaire. Pris au dépourvu, il demanda qu’un missionnaire l’aidât à le préparer. On pensa aussitôt au Père Janssoone, qui se chargea de tout composer comme il lui plairait. C’est à cette circonstance que nous devons le morceau de haut vol oratoire, récité devant le Nonce, aujourd’hui cardinal Agliardi, et les nombreux Evêques du Dekkan. La version qui en est consignée dans l’Histoire des Missions de l’Inde, est un beau, encore que pâle reflet de l’original. La période latine de l’auteur s’accommode volontiers d’un rythme prosodique qui lui donne une allure spéciale, et cela ne se traduit pas dans une autre langue.

    Les Religieuses de Saint-Joseph de Tarbes, mandées en 1882 pour l’hôpital Bowring, sur la paroisse de Blackpally, n’avaient pas de maison où elles pussent se retirer en communauté. Cet inconvénient très grave fut encore plus vivement ressenti, lorsque la Sœur Gervasie mourut du choléra. La colline de Saint-John, où domine l’église Saint-François-Xavier, était tout indiquée pour établir un couvent. Le Père Kleiner s’en ouvrit au Père Janssoone, qui comprit aussitôt le parti qu’il pouvait tirer de là pour ses écoles de filles. L’autorisation de Mgr Coadou étant obtenue, les choses furent poussées rondement. Les démarches, commen-cées en 1885, eurent pour résultat immédiat l’achat de la Maison-Mère actuelle de ces dévouées Religieuses. Mais avant que de nouvelles Sœurs fussent envoyées de Cantaous (Hautes-Pyrénées), le Père Janssoone écrivit là-bas, demandant que quelques-unes aillent apprendre l’anglais en Angleterre même. Quatre s’y rendirent. Quand elles furent suffisam-ment prêtes, deux autres leur furent adjointes pour le Maïssour. Tout plein de joie, le curé de Saint-François-Xavier s’en fut au-devant de la petite caravane jusqu’à Colombo. Le 3 mai 1889, la maison de Saint-John’s-Hill voyait arriver ses titulaires.

    Mgr Coadou s’éteignit saintement le 14 septembre 1890. Le Père Janssoone prononça son oraison funèbre à la cathédrale. Son Coadjuteur, Mgr Kleiner, en France à ce moment, fut sacré à Paris huit jours après (21 septembre). Sa Grandeur revint dans sa Mission en août 1891.

    Les affaires des Sœurs de Saint-Joseph et des écoles du Père Janssoone ne pouvaient qu’aller bon train, dans des circonstances aussi favorables. Le 24 février 1892, notre Confrère posait la première pierre de vastes locaux pour les classes anglaises.

     

    Cependant le Père Janssoone avait 60 ans, et la vieillesse lui était déjà lourde. En avril 1893, il dut faire un tour au pays natal. Il revint avec un peu de mieux, mais pour peu de temps. Il fallait se retirer à la fin de 1897. Comme il pouvait encore rendre quelque service, Mgr Kleiner lui confia l’aumônerie facile des Religieuses du Bon-Pasteur de Mysore, avec la charge de la petite communauté des Sœurs de Saint-Joseph, à l’hôpital de la ville. Il put s’y maintenir quelques années, à condition d’aller de temps en temps se reposer au Sanatorium des Nilgiris.

    En 1903, il renonça au travail. Toutefois, il resta encore à peu près deux ans à Mysore, avec M. Despatures, son compatriote, disant la messe dans sa chambre, et ne quittant plus le presbytère. Puis, étant tombé malade, il prit le train pour Bangalore et se fit traiter à Sainte-Marthe. Une fois remis, il s’installa à la Procure à côté du Père Desaint, d’un an plus âgé que lui.

    Pendant 6 ans, on ne s’ennuya pas à la Procure. Tout le temps que le bon Vieux y fut, il y eut joie et vie plus qu’à l’ordinaire. Et quelle édification !

    Ses infirmités, une hernie double, attrapée on ne sait où ni à quelle occasion, et des accès d’asthme qui lui faisaient « râcler sa cheminée » depuis 30 ans, rendaient sa présence pénible à son ancienne église de Saint-François-Xavier qui touche la Procure. Mgr Baslé lui conseilla de ne pas abuser de ses forces : c’était lui demander une grande mortification. Il obéit comme un enfant. Il était simple comme les petits, doux de même, toujours souriant. Il passait à la chapelle épiscopale ses journées presque entières. Il s’y endormait bien de temps en temps, et cela faisait tant plaisir de le voir ainsi reposer près du Cœur de Jésus.

    Le 14 janvier 1912, à la fin des exercices de la retraite, mourut M. Blaise, que notre bon Père Janssoone estimait beaucoup. Ce fut un rude coup pour le vieillard, dont la santé donnait des inquiétudes. La neurasthénie se développa, accompagnée des scrupules d’antan. Sentant que le dernier moment était proche, le cher Père tremblait. On le conduisit à Sainte-Marthe. Pendant deux mois ses forces déclinèrent tout doucement. Quelques jours avant la fête de saint Joseph, il sembla se réveiller d’un long rêve. Les scrupules avaient disparu : il jouissait du plein exercice de ses facultés. Plus de crainte de la fin, mais résignation calme et confiante. Il reçut le saint Viatique et l’Extrême-Onction dans ces dispositions. Le 18 mars, à 10 heures du soir, ayant invoqué saint Joseph, patron de la bonne mort, dont la fête était commencée, sans agonie, sans effort, il s’endormit du sommeil des justes dans la paix du Seigneur.

    • Numéro : 911
    • Pays : Inde
    • Année : 1866