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Constantin JANIN (1835-1900)

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    Jean-Claude-Joseph-Constantin Janin, né le 29 janvier 1835, à Nantey, diocèse de Saint-Claude, eut le bonheur d’avoir des parents d’une piété remarquable. Encore en bas âge, il perdit sa mère qui eut comme une intuition le jour de sa mort. Ayant communié ce jour même, elle demanda, en pleine santé, les derniers sacrements, et s’endormit dans le Seigneur pendant son action de grâces, sans souffrance ni maladie. Le P.Janin n’avait conservé d’elle que deux souvenirs : ses visites fréquentes à l’église, ses dernières recommandations et sa bénédiction à l’heure de sa mort.

     

    Après avoir fait toutes ses études au collège des Jésuites de Dôle, le P. Janin entra au séminaire des Missions Etrangères. Là, il se fit remarquer par son caractère aimable et plein de condescendance, amabilité et condescendance qui demeureront les deux côtés caractéristiques de sa vie. Alors déjà, il était, comme il resta toujours et pour tous, Français, Cambodgiens, Chinois, Annamites : « le bon Père Janin »

     

     

    Parti de Paris le 15 juillet 1860, il était du dernier ou l’un des derniers départs de confrères qui doublèrent encore, pour se rendre à leur destination, le cap de Bonne-Espérance. La traversée fut assez bonne jusqu’à Singapour, mais là il dût monter sur une barque du roi du Cambdoge, commandée par un Malais. Le vent d’ouest était violent et il fallait traverser le golfe du Siam dans sa plus grande largeur : les vagues devenaient de plus en plus énormes, tout craquait dans la jonque. Le patron, « pour s’éclaircir la vue », venait chaque nuit demander de « l’élixir » au P.Janin. Celui-ci voyant l’élixir  diminuer dans de notables proportions, dit au Malais : « Ce que tu bois est di vin, Mahomet défend d’en boire. – De jour, ce n’est pas permis ; mais de nuit, ça ne fait rien. D’ailleurs ça me donne du courage et ça me fait voir clair. » Enfin on arriva en vue de Kampot.  Notre confrère se croyait sauvé, quand le patron lui fit remarquer des barques qui arrivaient toutes voiles déployées, sous un vent furieux ; c’étaient des pirates. Aux premiers coups de feu, le P.Janin se jeta à la nage ; poussé par les flots, il aborda sur la plage, près de Kampot, où il fut reçu par le P.Hestrest, qui était venu à sa rencontre et négocia le rachat des objets appartenant à la Mission. « Je crois bien, disait-il, que le principal pirate était le patron de la jonque. »

     

    Le missionnaire prit quelques jours de repos chez le P.Hestrest, puis se mit en route pour Pinhalu, centre de la Mission. Son caractère jovial le fit chérir de Mgr Miche ; le roi Norodon, nouvellement couronné (février 1860), heureux de trouver un missionnaire de son âge et qui avait réponse à tout, en fit son ami personnel. Les officiers français en station à Conpong-luong lièrent de leur côté avec lui les relations les plus cordiales. Sa réputation d’affabilité était telle que plusieurs fois on usa de son intermédiaire pour traiter avec les rebelles, ce à quoi il risqua plus d’une fois sa vie.

     

     

    Après le rétablissement de la paix, se place un épisode tout à l’honneur de notre confrère. Comme il n’est plus guère connu et que les derniers témoins, à part S.M. le roi Norodon, ont disparu de la scène de ce monde, je me permets de le raconter avec quelques détails : c’est le concours du P.Janin pour obtenir à la France le protectorat du Cambodge. La prise de Saïgon et des basses provinces de Cochinchine par l’armée française avait  jeté l’inquiétude à la cour de Siam. A l’instigation de l’Angleterre qui crut l’occasion bonne pour obtenir une influence prépondérante sur les rives du Ménam, le roi de Siam proposa à Norodon une entrevue à Kampot. Il ne s’agissait, lui disait-on, que d’arranger amicalement certaines affaires pendantes : « affaires de famille, délimitation des deux royaumes, questions litigieuses au sujet du grand lac. » Ce bloc enfariné ne disait rien de bon au gouvernement français, qui conseilla au roi du Cambdoge de ne pas accepter cette entrevue. Des conseils on passa aux remontrances, des remontrances aux menaces. Norodon en fur outré : et pour montrer qu’il n’était pas en tutelle, il accepta le rendez-vous. Les deux rois prirent jour : l’un et l’autre se mirent en route vers Kampot. Le roi du Cambdoge était parti depuis deux jours quand le Gouvernement français fut avisé du vrai but de la rencontre : il s’agissait de mettre le Cambdoge sous le protectorat de l’Angleterre pour garantir le Siam des visées de la France.

    L’officier qui représentait la France sachant que le roi Norodon était parti fort mécontent, ne vit qu’un moyen de sauver la situation : demander au P.Janin, pour lequel le roi avait une affection particulière,d’aller en toute hâte rejoindre Sa Majesté, afin de le décider à renoncer à l’entrevue et à rentrer dans sa capitale.

     

    Notre confrère n’hésita pas : il s’agissait de sauvegarder les intérêts de la France. Il était alors dans la force de l’âge et ne craignait pas la fatigue ; il marcha jour et nuit jusqu’à ce qu’il rencontrât Norodon, à une demi-journée de Kampol. C’était vers 10 heures du matin, le roi avait fait halte. Le P.Janin lui expliqua comment allant voir le P.Hestrest à Kampot, il avait forcé la marche pour avoir l’honneur d’accompagner Sa Majesté. Il prétexta, le soir, la chaleur et la fatigue pour se reposer, fit observer qu’en Europe jamais Souverain n’entrait la nuit dans une de ses bonnes villes. Norodon remit au lendemain son entrée à Kampot. La nuit fut employée à démontrer au roi qu’il obtiendrait des conditions bien plus favorables, s’il s’adressait à la France. Norodon écoutait, se fâchait, entendait les réponses, répliquait ; enfin à bout d’arguments il demanda à réfléchir. Sa décision, le lendemain matin, fut qu’il partait pour Kampot. Le P. Janin lui prouva que c’était un acte impolitique, lui montra les conséquences probables de sa démarche, la colère de Napoléon qui lui avait promis son amitié. Lui, le neveu du grand et puissant empereur devant qui avaient cédé tous les rois de l’Europe, prendrait certainement cet acte comme une injure . A ce coup, le roi devint anxieux ; le soir, la cause était gagnée, et Sa Majesté reprenait le chemin de sa capitale. Quelques mois après (11 août 1863),  était signé, entre l’amiral de la Grandière et le roi Norodon, un traité par lequel le Cambdoge était placé sous le protectorat de la France.

    Voilà, sur ce fait si intéressant pour l’histoire de notre pays, ce que m’a raconté mon vénéré provicaire lui-même.

     

     

    Le P.Janin passa ses premières années de ministère à Pinhalu d’abord, puis à Pnom-penh. En 1868, il fur chargé du district de Caidoi, en Cochinchine. Ce district comprenait alors tout ou partie de six arrondissements. Il y fonda trois chrétientés : Tan-loi, Rach-vong et Luc-son. Pendant qu’il administrait Luc-son, le cher Père ressentit les premières atteintes de la maladie qui l’a fait souffrir le reste de sa vie et qui paralysa peu à peu ses forces . En 1872, il fut placé à Cai-quanh : ce district nécessitait moins de voyages ; il y bâtit une église et une maison qui passaient pour luxueuses en ce temps-là. Ce poste étant devenu encore trop fatiguant pour notre confrère, on le chargea, en 1882, de Sadec où il a fini ses jours.

     

    Obligé de renoncer à toutes les courses évangéliques, il tourna ses efforts vers les œuvres de charité, et profita de l’influence que son affabilité lui avait acquise, pour se procurer les ressources qui lui faisaient personnellement défaut. C’est ainsi qu’avec le concours bienveillant et généreux de l’administration de Sadec, de quelques fonctionnaires français, et même des villages païens de l’arrondissement, il put fonder un hôpital indigène et un orphelinat confiés aux Sœurs de la Providence, et construire une fort belle église. A la bénédiction de cette dernière (mai 1899), il nous disait : « Maintenant je puis chanter mon « Nunc dimittis » ; les œuvres qui restent à faire sont au-dessus de mes forces et je ne suis pas, je el sens, l’ouvrier choisi par Dieu. »

     

    De fait, il ne restait plus à notre vénéré provicaire qu’à purifier son âme par la souffrance,à faire son purgatoire sur la terre. Des accès de goutte, de plus en plus fréquents et de plus en plus terribles, l’obligeaient à garder le lit presque continuellement. Toutefois, cet état devenu chronique ne causait plus d’alarmes.

     

     

    Un jour, notre cher malade dit à son vicaire : « Appelez Monseigneur ; je crois même qu’il n’arrivera pas à temps. » - Deux jours après, le 17 mars, j’arrivais à Sadec, accompagné d’un confrère ; nous causâmes longtemps avec le malade. Voyant que nous nous disposions à le veiller, celui-ci exigea que nous allions nous reposer ; il assurait qu’il ne mourrait que le lendemain soir, aux premières vêpres de la solennité de saint Joseph, son patron. La matinée su 18 fut terrible : les crises étaient continuelles. Vers midi, il tomba dans l’assoupissement ; l’agonie commençait. Il conserva sa pleine connaissance jusqu’au dernier soupir ; tantôt il montrait le ciel, tantôt il demandait à baiser le crucifix ou l’image de la sainte Vierge. A 5 hrures du soir, il rendait son âme à Dieu.

     

    Dieu aime à être appelé le Dieu de charité, le Dieu des miséricordes. De l’avis de tous ceux qui l’ont connu, le bon P.Janin fut charitable jusqu’à la profusion. Tout ce qu’il avait il le donnait, et bien des fois il n’a pas craint de s’endetter pour rendre service au prochain. Jamais je ne lui ai entendu dire une parole pouvant blesser la charité. Il fut miséricordieux jusqu’à l’excès : excès que Dieu aime,que Dieu récompense en son serviteur, nous en avons la ferme confiance.

     

     

    Les chrétiens firent toutes les démarches nécessaires à l’effet d’obtenir que le corps de leur pasteur reposât dans sa belle église de Sadec. Les obsèques furent un triomphe : l’administrateur avec presque tous les fonctionnaires, la population chrétienne et de nombreux païens s’étaient joints aux missionnaires pour rendre les derniers devoirs à celui qui les avait tant aimés. Mgr Mossard, vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, voulant donner un témoignage spécial de son affection envers le doyen des missionnaires de l’Indochine, était venu de Saïgon avec quelques confrères. Sa Grandeur fit l’absoute.

     

    Au service du septième jour, qui fut célébré à Pnom-penh, on remarquait le résident supérieur, tous les chefs de service et de nombreux colons. La famille royale y était représentée par S.M. le second roi du Cambdoge, qu’accompagnaient plusieurs princes et ministres. Tous avaient voulu, par leur présence, témoigner combien ils regrettaient le bon Père Janin.

     

      • Numéro : 766
      • Pays : Cambodge
      • Année : 1860