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Alexis JAIMES (1837-1900)

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    Plusieurs mois se sont écoulés depuis la mort du P.Jaimes ; néanmoins j’ai plus envie de pleurer que de retracer sa carrière de missionnaire. J’ai déjà écrit beaucoup de notices depuis que je suis au Su-tchuen, aucune ne m’a coûté comme celle-ci, quoiqu’elle me revienne naturellement, ayant vécu quarante ans dans la plus grande intimité avec le regretté défunt. Je puis bien m’écrier, comme saint Bernard pleurant son frère Gérard : « O mon frère, pourquoi m’as-tu été enlevé ? Qui consulterai-je désormais dans mes peines d’esprit ? A qui recourrai-je dans mes embarras ? Pourquoi avons-nous été séparés par la mort, nous qui marchions en si parfaite harmonie ? Qui portera avec moi le fardeau de mes maux ? Dieu veuille , bien-aimé frère, que je ne t’aie pas perdu, mais seulement que tu m’aies précédé et que je te suive bientôt là où tu es ! »

     

    Alexis Jaimes, né en septembre 1837, à Aussurucq, au diocèse de Bayonne, entra au Séminaire des Missions Etrangères en 1860. Il se fit remarquer non par des talents extraordinaires ou des qualités brillantes de l’esprit, mais par les don du cœur, un bon jugement et une vertu solide. Aussi était-il l’ami recherché de tous. Tel il apparut au Séminaire, tel il resta jusqu’à la fin de sa vie. Il pouvait, à soixante ans, servir encore de modèle aux séminaristes.

     

    En 1863, le 16 août, le P.Jaimes partit avec le P.Gourdin pour la mission, nouvellement crée, du Su-tchuen méridional. Le P.Libois était alors occupé à fonder la procure de Shangai ; pendant six mois il retint à Hong-kong le P.Jaimes qui ne parvint qu’au milieu de 1864 à Tin-fou, résidence de notre premier Vicaire apostolique. Je me souviens encore de la note que lui consacra le P.Libois qui se connaissait en hommes : «  Je vous envoie, écrivait-il à Mgr Pichon, un homme solide comme la montagne des Pyrénées. » C’était une pierre bien nécessaire pour l’établissement de notre nouvelle Mission.

     

    J’étais alors chargé du district de Su-fou, et je reçus le bon P.Jaimes dans une de mes chrétientés, où il devait étudier la langue chinoise. Il me rendit un grand service, dès son arrivée : avec un remède énergique que lui avait remis le P.Libois, il me guérit subitement d’une attaque de dysenterie qui m’avait réduit à l’extrémité.

     

     

    Après six mois d’étude, le P.Jaimes savait assez de chinois pour commencer à exercer son ministère. Il fut envoyé à La-ky, près de Loû-tcheou, et mis à la tête d’un grand district. Les missionnaires étaient rares à cette époque ; à nous trois, les PP. Jaimes, Gourdin et moi, nous nous partagions le bas méridional divisé maintenant entre dix missionnaires. Toute l’année, nous étions sur les routes, afin de pouvoir visiter chaque chrétienté une fois ou deux, sans compter les visites aux malades qu’il fallait faire à temps et à contre temps, à des distances de 10 à 20 lieues.

    Le P.Jaimes s’est toujours distingué par son empressement à accourir au premier appel ; il savait que l’article de la mort est le temps de la moisson, nos chrétiens ne refusant jamais les derniers sacrements, et les plus tièdes étant, au moins alors, disposés à faire le nécessaire pour sauver leur âme. Seulement, dans la crainte de manquer leur coup, ils appellent souvent sans nécessité. N’importe, le P.Jaimes partait toujours au premier signe, ordinairement à pied, l’hiver, l’été, par tous les temps, à toutes les distances. Dieu seul, qui a compté ses pas, sait tout ce qu’il a fait de chemin pour secourir les malades. Comme il était bon marcheur, il ne redoutait pas les marches forcées, il faillit même perdre le vue à la suite d’une de ses courses.

     

    Il avait marché une journée entière et était arrivé, tout en sueur, sur le bord du grand fleuve. Il fut obligé d’attendre un temps considérable avant de pouvoir le traverser ; il  prit froid et, en rentrant chez lui, il sentit que sa vue se troublait ; le lendemain, impossible de célébrer la messe ou de lire le bréviaire. Et ce ne fut point un accident passager, mais un état qui dura plus d’un an : il voyait encore pour se conduire dans la maison, pas assez pour parcourir son district. Alors, en 1866, Mgr Pichon l’envoya dans le haut méridional, à O-mei, où se trouvait le petit collège probatoire. Il devait enseigner, avec l’aide d’un latiniste chinois, les éléments et surtout la prononciation du latin aux enfants qui se préparaient à entrer au séminaire. Là, sa vue s’améliora un peu et il pût bientôt célébrer,seul, le saint sacrifice de la messe. Enfin, après un an d’épreuve, lorsqu’il eut fait son acte de résignation et accepté la croix, Dieu la lui ôta. Il lui envoya une maladie pendant laquelle une éruption, espèce de rougeole qui se déclara par tout le corps, mais surtout à la figure, lui éclaircit complètement la vue. Cette éruption lui dura jusqu’à la fin de ses jours ; c’étaient plutôt des taches rouges que des boutons qui ne lui causaient d’autre incommodité qu’une légère démangeaison. Aussitôt il demanda à rentrer dans la vie active ; il n’était pas fait pour l’enseignement et la vie de collège .

     

     

    Il fut d’abord chargé de la préfecture de Ya-tcheou avec plusieurs sous-préfectures environnantes ; il n’y fit pas un long séjour. Mgr Pichon, avant de partir pour le concile en 1869, ke nomma à la préfecture de Kia-tin, le centre du haut Su-tchuen méridional. C’était le mettre sur le chandelier, il le méritait bien : car il était vraiment, comme dit l’Evangile, « lucerna ardens et lucens ». En 1871, Mgr Lepley, qui avait succédé à Mgr Pichon, l’envoya gouverner la riche et nombreuse chrétienté d’O-Mei. Cela ne changea guère sa situation, car O-Mei est tout près de Kia-tin ; son travail seul était plus considérable à cause de l’étendue de cette belle chrétienté. Là, comme à Kia-tin, il fut le grand directeur et le modèle des missionnaires. Il était arrivé au poste que lui destinait la Providence.

     

    Pendant trente ans, à O-mei et à Kia-tin, il dirigea les confrères de la moitié de notre mission et fut le père aimé et vénéré de tous. Pas un qui, envoyé dans cette partie du Su-tchuen méridional, ne vînt auparavant prendre ses conseils ; et plus tard, au milieu des tribulations et des difficultés de la vie apostolique, c’est auprès de lui qu’on revenait chercher lumière et consolation. Il était un modèle de discrétion, un ami fidèle et sûr. Sa figure austère, son air grave et sérieux inspiraient au premier abord une crainte respectueuse. Mais sa franchise et sa simplicité mettaient bien vite à l’aise, et quand on avait reconnu les trésors de vertu et de charité qu’il renfermait, on lui donnait sa confiance pour toujours.

     

     

    Ses vertus reposaient sur la foi, comme sur un roc inébranlable. D’abord, je l’ai déjà dit, toute sa vie, fidèle à ses exercices de piété. De grand matin, il était le premier à la chapelle pour la méditation et la préparation de la sainte messe. C’est encore devant le Saint-Sacrement qu’il faisait son action de grâces et récitait son bréviaire, ordinairement à genoux. Il paraissait être continuellement en la présence de Dieu, et voyait toutes choses des yeux de la foi. De là son égalité d’âme, la sagesse de sa conduite, sa bonté inaltérable pour le prochain. Pour lui-même, il était sévère jusqu’à la rigueur, ne voulant s’accorder aucun de ces adoucissements que permettent maintenant la facilité des transports et des communications. D’une pauvreté vraiment apostolique, il n’a pas fatigué les procureurs de ses demandes et de ses réclamations. Il observait à la lettre le précepte de l’Evangile : « N’ayez pas deux vêtements » et souvent un confrère arrivant de voyage ne put trouver chez lui un habit de rechange.

     

    Son détachement des biens du monde favorisait admirablement sa charité ; aussi a-t-il été le père des pauvres, partout où il a passé. Mais il ne donnait pas sans discrétion, connaissant parfaitement ses brebis. Que dire de sa charité envers les confrères ? Les malades ou les affligés – et qui ne l’a pas été ?- en savent quelque chose. Il est remarquable qu’en ayant soigné un si grand nombre, il n’en n’a pas vu mourir un seul.

     

    Son grand amour des néophytes lui faisait redouter la persécution. Il était prudent et recommandait toujours la prudence. Mais, le danger arrivé, il ne s’en troublait pas et ne se laissait point abattre. On le vit bien, en 1895, quand surpris par l’orage dans sa procure de Kia-tin, il procéda avec un ordre et un sang-froid admirables au sauvetage de tout ce qui pouvait être sauvé . Comme un capitaine, il sortit le dernier de la procure, lorsqu’elle était déjà envahie par la foule qui pillait et saccageait tout. Il ne se retira pas loin ; il voulait surveiller les évènements, et attendait que l’intervention des autorités lui permît de revenir au poste.

     

     

     

    • Numéro : 840
    • Pays : Chine
    • Année : 1863