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Jean JACQUET (1925-1989)

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    Le 1er décembre 1989, dans la soirée, Jean Jacquet se rendait à l’église de Besagarahalli, sa paroisse, pour y célébrer la messe du premier vendredi du mois ; il logeait à deux cents mètres de là, dans une maison louée qui lui servait de presbytère. En arrivant à l’entrée de l’église, il se plaignit de fortes douleurs dans la poitrine. Assis sur une marche, il demanda à ses paroissiens de faire un chemin de Croix, car il ne se sentait pas la force de célébrer l’Eucharistie. S’acheminant doucement vers l’arrière de l’église, il s’allongea sur les fondations de la future sacristie en attendant d’être transporté chez lui en auto-rickshaw. En arrivant à la maison, il remit le prix de la course à son fidèle serviteur qui était à son côté, inclina la tête et expira. Il était dix-huit heures quinze.

     

    Chrétiens et non-chrétiens accoururent aussitôt en grand nombre, pleurant, criant, priant. Un de ses amis, député, vint saluer sa dépouille avant qu’elle ne fût transportée à l’église pour une veillée, de prières, en attendant l’arrivée du curé de Mandya, prévenu par téléphone. La nuit même, le corps fut transporté à la cathédrale de Mysore où le lendemain et le surlendemain, ses anciens paroissiens de Prakaspalayam, Thomayarpalayam, Nagavalli, Besagarahalli arrivèrent par centaines. Chaque délégation demandait à Mgr Roy, Vicaire général et administrateur, de pouvoir enterrer le corps dans leur village après les funérailles. Homme sage, ce dernier décida que cet enterrement aurait lieu à Mysore même, dans le cimetière qui se trouve près de la maison des Petites Sœurs des Pauvres. La messe solennelle des funérailles fut célébrée par Mgr Roy le dimanche 3 décembre dans l’après-midi, dans une cathédrale comble. Dans son homélie en langue kanara, le Vicaire général rappela tous les mérites de notre confrère, sa foi profonde, sa filiale dévotion à la Vierge Marie, son dévouement inlassable pour les plus pauvres et son zèle missionnaire, qu’il compara à celui de saint François Xavier dont c’était la fête. Devant la cathédrale, des chrétiens de Thomayarpalayam et de Besagarahalli s’étaient couchés sur le sol pour tenter d’arrêter le corbillard. Il fallut l’intervention de la police pour ramener le calme jusqu’au cimetière où Jean Jacquet repose désormais près de ses confrères et amis.

     

    Cette mort soudaine nous a étonnés, car la veille de son décès, Jean était ailé à Bangalore par l’autocar, mais elle n’a pas dû le surprendre, parce qu’il savait depuis plusieurs années qu’il avait de sérieux problèmes cardiaques.

     

    Jean était né le 15 février 1925 à Genval, dans la banlieue de Bruxelles, quatrième enfant d’une famille qui comptera trois garçons et deux filles. Famille très chrétienne, une des filles, Cécile, est aussi consacrée au service du Seigneur, chez les Petites Sœurs des Pauvres. M. Ernest Jacquet s’était engagé pendant la première guerre mondiale et avait fait toute la campagne dans les boues de l’Yser. Il fut un des pionniers des Papeteries de Genval, successivement employé, chef de bureau, secrétaire de direction, puis directeur commercial. C’était un homme réfléchi, courageux et aussi fidèle à son usine que dévoué à ses clients. La mère de Jean, Élise Van der Linden, était d’origine flamande. En 1960, malgré son grand âge, elle n’hésita pas à venir en Inde voir son fils missionnaire.

     

    Pendant des années, Jean alla au patronage chaque dimanche. Enfant espiègle et turbulent, il était grand amateur de lectures, notamment l’histoire. Il était parfois tellement absorbé qu’il n’entendait pas ce qui se passait autour de lui.

     

    En 1936 Jean entra au petit séminaire de Floreffe, dans la vallée de la Sambre. Ce séminaire était installé dans une ancienne abbaye de Prémontrés, vieille de huit siècles. Outre la connaissance des humanités gréco-latines, Jean y découvrit une sombre et belle architecture, origine sans doute de son amour de la beauté dans la liturgie et la construction des lieux de culte. En 1939 il passa au collège secondaire Cardinal-Mercier, à Braine l’Alleud, où il continua ses études, latin, grec, français, flamand, jusqu’au début de 1943. La guerre mondiale battait son plein, et cela affecta terriblement sa vie.

     

    En septembre 1948, après mûre réflexion, Jean frappa à la porte du séminaire des Missions Etrangères. Parmi les aspirants de Bièvres, il fut remarqué par sa haute taille et son sérieux, il avait alors vingt-trois ans et était mûri par des années de guerre, tandis que certains de ses compagnons ensoutanés étaient encore des gamins espiègles. À Bel-Air, il fut compris de ses professeurs et du supérieur, et s’épanouit. Il lia de solides amitiés. Un de ses anciens compagnons, devenu assomptionniste, lui écrivit de Québec en mars 1955 : « Vous ne pouvez vous imaginez combien les contacts profonds avec vous m’ont fortifié dans l’esprit de ma vocation. J’espère que vous ne manquerez pas à présent de continuer cette heureuse influence. »

     

    Jean fit son chemin sans bruit à Bièvres et à la rue du Bac où il reçut le diaconat en septembre 1953 et le sacerdoce le 30 mai 1954. Sa famille était présente pour ce grand jour.

     

    Le 25 octobre suivant, ce fut le départ pour l’Inde en compagnie de Raymond Rossignol et de Roland Lefèvre : vingt-six heures d’avion de Paris à Bombay. Les voyageurs arrivèrent dans une chaleur moite et un fracas de pétards qui célébraient la fête des lumières  « Dipavali ». M. Jacquemart, le supérieur régional, était venu accueillir les nouveaux missionnaires et les conduisit dès le lendemain par un petit avion à Madras, où ils ne s’arrêtèrent que quelques heures, avant de repartir par autocar pour Tindivanam, centre des catéchistes pour les diocèses du Sud de l’Inde. Dans une rue de cette ville, trois vieilles chrétiennes se prosternèrent devant les nouveaux missionnaires qui étaient très impressionnés par tout ce qu’ils voyaient. Mais le 28 octobre, il leur fallut repartir pour Pondichéry où ils devaient arriver avant que les Comptoirs français ne fussent solennellement rendus à l’Inde. Le gouvernement indien avait déjà décidé en effet de ne plus accorder de visas de séjour aux missionnaires étrangers. Les trois jeunes missionnaires avaient donc été envoyés à Pondichéry avec l’espoir que, par la suite, ils pourraient s’installer ailleurs en Inde. C’est effectivement ce qui arriva.

     

    Comme tout nouvel arrivant, Jean dut s’accoutumer au climat chaud et humide de la côte, aux us et coutumes, et surtout apprendre le tamoul à l’ombre de la vieille cathédrale bâtie par les Pères jésuites, au XVIIIe siècle. Il y avait heureusement des moments de détente : promenades sur le bord de mer, services à la paroisse de langue française, conversations à ‘l’évêché pendant lesquelles Mgr Colas, archevêque de Pondichéry, alors âgé de soixante-dix-huit ans, contait sa longue vie missionnaire, conversations avec les jeunes prêtres indiens, parmi lesquels se trouvait le futur cardinal Lourdusamy.

     

    Le 1er décembre 1957, Jean Jacquet put rejoindre le diocèse de Mysore. Pendant quelques mois il fut vicaire à la paroisse de Mysore South, et en mai 1958 il fut nommé responsable de l’internat Sainte-Philomène près de la cathédrale. Cet internat groupait des étudiants du secondaire, et d’autres qui apprenaient la sculpture sur bois et la marqueterie à l’Institut technique. Jean qui avait beaucoup de goût, encourageait ces derniers à faire des copies d’artistes chrétiens indiens tels que Da Fonseca, au lieu des images du style dit de Saint-Sulpice. Il organisa une fanfare qui étonna tout le monde le jour du jubilé sacerdotal de Mgr Feuga, évêque de Mysore. Au cours de ces années, Jean apprit la langue kanara et acquit un charisme pour initier les jeunes à la prière et à l’amour de Notre-Dame.

     

    En juillet 1961, il fut nommé curé de Kothanur, village actuelle­ment nommé Prakaspalayam. Ce village est formé de chrétiens tamouls et kannagidas venus d’autres paroisses où trop souvent ils avaient dilapidé, par la boisson, le peu qu’ils avaient gagné par leur travail. Le diocèse les aidait à défricher des terres incultes et à bâtir leurs chaumières. Cette colonie avait commencé avec le P. Louis d’Hendecourt, du diocèse de Cambrai, quand ce dernier était curé de Kamakarai : en 1955 il y avait installé six familles kannadigas. Plusieurs confrères l’avaient aidé, mais ce fut Jean Jacquet qui organisa véritablement cette nouvelle paroisse : il ouvrit une chapelle en janvier 1962, une école primaire en langue kanara, école devenue Middle School en juin 1966, un internat pour les enfants des catéchumènes des villages voisins, et même un petit sanctuaire dédié à Notre-Dame des Pauvres et situé sur une montagne des environs.

     

    Jean ne s’occupait pas seulement à former ces nouveaux chrétiens, il les aidait à creuser des puits et à cultiver mûriers et vers à soie. Il distribuait des chèvres pour améliorer les revenus. Tout cela demandait beaucoup d’efforts et de lettres aux bienfaiteurs. Il reçut récriminations et injures de quelques mauvais chrétiens jamais satisfaits, mais il ne se découragea pas et, en avril 1967, il commença une nouvelle colonie appelée Mariapura, à quatre kilomètres de là, où il installa dix nouvelles familles chrétiennes originaires de Doddinduvadi. En 1968 Mgr Caprio, pro-nonce apostolique, bénit la première pierre de la future église, et peu après la paroisse fut confiée aux Pères jésuites.

     

    Jean fut nommé à Thomayarpalayam (le village de Saint-Thomas), dont il était aussi en charge depuis mai 1967. C’était une nouvelle paroisse d’un millier d’anciens chrétiens vivant au milieu de quinze mille non-chrétiens. Les chrétiens pensaient que l’action caritative et sociale de leur curé devait leur être consacrée, mais Jean se dévouait pour tous, aussi bien pour les parias que les sakkilis. De mémoire d’homme de caste, on n’avait jamais vu un homme de la caste des vidangeurs devenir propriétaire d’un puits et par conséquent devenir leur égal. Cela créa des tensions entre Jean et certains chrétiens qui, après avoir bu copieusement, venaient crier les plus abjectes grossièretés devant le presbytère, qui d’ailleurs consistait en la sacristie. Cela dura jusqu’en 1970 et se renouvelait environ deux fois par an. Jean alors se contentait de fermer sa porte et faisait brûler un bâtonnet d’encens devant l’icône de Notre-Dame, comme une prière faite au nom de ces ouailles égarées.

     

    En 1971 il y eut une épidémie de choléra dans le village. Des chrétiens tamouls mécontents mirent le feu à la section kanara de l’école. La même année, les Franciscaines Missionnaires de Marie ouvrirent un couvent et un dispensaire auquel Jean remit son stock de médicaments. « J’ai dû soigner bien des malades, écrivit-il, et chaque fois je me suis senti tout près de Jésus. Malgré mon ignorance médicale, je me suis souvent senti l’instrument d’une force de guérison, celle que le Seigneur a léguée à ses disciples. »

     

    Jean fit un travail énorme : électrification des puits d’irrigation et des rues du village, creusement d’un puits à la disposition des gens de toutes castes, alors que depuis toujours les parias et les vidangeurs devaient se tenir à distance des puits et mendier de l’eau quand ils avaient soif, construction de dix kilomètres de route pour mettre un terme à l’isolement de Thomayarpalayam et pour qu’un autocar puisse venir de Kollegal. La grâce du Seigneur coula aussi en abondance : les trente-cinq catéchumènes d’origine hors cast, baptisés à la fête de Noël 1972, formèrent la première cellule chrétienne de Bandalli. Pourtant toute l’activité de Jean visait surtout la formation des jeunes envoyés en ville pour leurs études secondaires, à ses frais naturellement. Jean resta dix ans dans cette paroisse avant d’être nommé à Nagavalli en mai 1978.

     

    La paroisse de Nagavalli datait des années 1940 et comptait sept cents nouveaux chrétiens sur une population d’au moins soixante-dix mille habitants. C’était une paroisse difficile où de nombreux confrères avaient travaillé, par exemple le P. Quéguiner, ainsi que de nombreux prêtres locaux, dont Mgr Mathias Fernandez, le premier évêque indien de Mysore. Les chrétiens y avaient une mentalité de ghetto, ne rêvant que d’un curé qui leur fournirait toute l’aide matérielle dont ils pensaient avoir besoin. Mais Jean Jacquet voulait être le curé de tout le monde, aussi bien des hindous et des mulsumans que des chrétiens. Sa porte était ouverte à tous, surtout aux jeunes et aux plus démunis. Grâce à ses contacts avec les jeunes, il put entrer dans de nombreux villages : Hondara Rala Colony, Saragur, Mukalli, Yeriur. Les catéchumènes furent nombreux, mais cela ne plaisait pas à certains chrétiens : « Vous gaspillez votre argent pour des païens qui ne deviendront pas chrétiens », disaient-ils. La jalousie et la colère se traduisirent en paroles et en actes : ainsi un matin de Noël, ils mirent le feu à la crèche. Jean supportait ces affronts patiemment.

     

    Il arrivait que sa façon de travailler soit critiquée par les confrères. Il arrivait aussi que son évêque n’approuve pas toutes ses initiatives. « Tant pis pour les critiques, mais je ne peux dire tant pis pour le travail apostolique ni pour le mouvement de conversions qui pourrait souffrir de ces critiques... Je tâche d’être doux comme l’agneau qui va à l’abattoir, mais la violence et la méchanceté vont grandissant », écrivit-il. Il tint bon dans la tempête, pria et voulut commencer un « ashram » à Mariavadi. Il 1e décrivit ainsi au P. Finet, des Foyers de Charité de Châteauneuf-de-Galaure : « Un ashram où tous les hindoux de bonne volonté seraient reçus pour la retraite de quelques jours. » Il assura son évêque de son obéissance, tout en suivant sa conscience, et il poursuivit une charité tous azimuts, malgré beaucoup de déceptions, comme lorsqu’un catéchumène de caste lingayat et qui lui était très cher, se suicida à cause d’un échec scolaire.

     

    Comment Jean put-il persévérer neuf ans dans cette paroisse où beaucoup de curés n’étaient restés que quelques mois ? Il semble certain que le Seigneur lui accordât des grâces spéciales dont Jean nota les dates.

     

    En juin 1987 commença la dernière étape de sa vie, à Besagarahalli dans le canton de Maddur. L’église n’était qu’un hangar. Faute de presbytère, il logeait à Maddur à quatorze kilomètres de là, dans une maison louée qu’il quitta en juillet 1988. C’était la première fois qu’un prêtre venait résider parmi les pauvres chrétiens de ce village. La plupart de ces derniers étaient d’origine tamoule, leurs parents étant venus du pays kanara à la fin du siècle dernier, à cause de la famine. Arrivés sans pécule ni qualification ni éducation, ils s’étaient mis au service de paysans riches qui les tirent travailler pour un salaire de misère. Ils vivaient dans des taudis à la limite du village de caste, là où la commune de Besagarahalli se permettait de déverser les ordures. L’eau potable était distribuée parcimonieusement, ainsi que l’électricité dans les rues de terre battue. Beaucoup des cinq cents paroissiens étaient endettés, à la merci d’un usurier qui logeait près de Jean. Certains chrétiens se livraient à des excès de boisson, mais ils n’étaient pas quémandeurs et avaient su garder leur foi chrétienne malgré des conditions de vie très dures.

     

    Jean était heureux parmi ses paroissiens : « Il m’est un honneur et une joie de me dire combien mes ouailles ont une foi profonde qui rayonne dans un sourire merveilleux », écrivit-il en novembre 1988. Pour eux il ouvrit une école du soir, sous les arbres, car les enfants et les adultes étaient presque tous analphabètes. Deux jeunes filles tamoules qui avaient étudié le kanara jusqu’à la fin de l’école primaire, servirent d’institutrices, et quand Mgr Michaelappa vint pour la fête en mai 1988, les neuf nouveaux couples dont il avait béni le mariage furent capables de signer leurs noms dans le registre, au lieu de mettre leurs empreintes digitales comme par le passé. À la précédente Semaine Sainte, toutes les cérémonies avaient eu lieu, et Jean écrivit dans son journal : « Le dimanche de Pâques après la messe du matin, mes ouailles m’attendent sous le porche de l’église. « Nous vous remercions pour le bien que ces cérémonies ont fait à nos âmes », dit une jeune fille en leur nom. Pour la première fois depuis trente-quatre ans, je n’avais entendu une telle parole de gratitude, en fin de Semaine Sainte. Cette parole venait d’une personne considérée comme illettrée. Quelle référence pour son âme ! »

     

    Jean fut un « Père hospitalier » avant d’être un « Père Prieur » :  « Beaucoup logent chez moi avec le repas, de simples agapes chargées d’ambiance. Comme la maison est juste assez grande pour une famille, on a des problèmes quand plus de vingt personnes venues de loin sont accueillies ; la plupart des adultes peuvent reprendre le chemin de leur village, mais les jeunes restent pour loger et prier, étudiants ou jeunes travailleurs. Ils prient longuement devant l’icône de Notre-Dame de Tendresse, cela crée une fraternité entre tous les visiteurs, chose qui n’existe pas dans l’hindouisme ». Certains de ces orants, brahmes lingayats, venaient de Navagalli, Jean écoutait patiemment leurs requêtes, sans oublier ses chrétiens. Un jour, ce furent deux jeunes filles venues apporter un grand chaudron de laiton chez le voisin usurier qui en offrait un prix dérisoire, alors que ce chaudron leur servait à garder l’eau potable, à faire la lessive et à prendre un bain. Un mois plus tôt, leur sœur aînée s’était pendue dans leur chaumière, ne pouvant plus supporter un père ivrogne qui buvait tout ce que cette courageuse jeune fille gagnait pour la famille. Jean les aida, comme il aidait les malades dont il payait les frais d’hôpital.

     

    Dans sa dernière circulaire à ses amis et bienfaiteurs en date du 12 novembre 1989, il parla de Rose, une orpheline demi-folle dont plus d’un homme avait abusé et qui était revenue guérie d’un hôpital de Bangalore. « A la sortie de la messe, un dimanche d’août, Rose était rayonnante, voyant tous les regards tournés vers elle avec sympathie ». Joie aussi pour le curé qui avait dû aller nombre de fois à Bangalore pour ce cas difficile et coûteux. Joie du bon serviteur qui a bien travaillé de toutes ses forces : « Je vais vers mes soixante-quatre ans, et je pense que normalement Besagarahalli est bien mon dernier poste de pionnier en Inde, si je puis encore y rester... 26 octobre 1989, un souvenir a envahi mon esprit et mon cœur, à savoir celui de mon arrivée à Bombay, le 26 octobre 1954. Ce même jour l’Inde célébrait Depavali, la fête des lumières. Peut-être que la date de mon arrivée en ce pays, en un tel jour de fête, a eu quelque chose de prophétique, annonçant trente-cinq ans de fêtes des lumières, annuelles, mensuelles ou quotidiennes, qui baliseraient des semaines, des jours ou des heures de morne banalité, épreuves, échecs, lutte à mort contre les puissances des ténèbres. C’est ce qui m’apparaît en jetant un regard sur le passé. » Le 1er décembre suivant, le Seigneur Jésus rappelait à lui son fidèle serviteur.

     

    Terminons en signalant trois caractéristiques de Jean Jacquet.

     

    D’abord son esprit de pauvreté. Il distribua des sommes considérables pour aider les pauvres, mais lui-même vécut toujours très pauvrement. Aux religieuses de Maddur qui se demandaient où il avait dormi après une messe de minuit à Besagarahalli, il répondit « En paradis », c’est-à-dire dans l’église, sur une pauvre natte, au milieu des enfants de chœur et des moustiques. Il ne posséda jamais ni jeep ni motocyclette ; pour ses déplacements, il allait, comme les pauvres, à pied ou en autocar où il était ballotté, écrasé, courbaturé à cause de sa très grande taille. Sa pauvreté était surtout intérieure, elle lui permettait de garder patience et douceur malgré la promiscuité de la vie indienne, et de se laisser envahir par le service de ses ouailles. La vanité lui était inconnue, et il parlait rarement de tous ces jeunes qui venaient prier chez lui, avec lui.

     

    Relevons aussi son esprit de prière. L’exemple de son ancien, Diogène Ligeon, missionnaire dans la région de Pondichéry au siècle dernier, l’avait beaucoup frappé. Cela l’incita à prier davantage et à faire un peu plus pénitence. Les notes qu’il a laissées sur la prière sont d’une grande richesse, par exemple celle-ci « En vrais fils du sol indien, les orants demandent l’aide d’un gourou pour les lancer et guider dans la prière. Le gourou leur demande d’offrir leur cœur  complètement, sans aucune peur, avec la plus grande charge d’amour et de confiance au Seigneur qui les aime depuis toujours. » A propos de jeunes brahmes qui lui demandaient des livres de prières, il dit : « Je me suis bien gardé de leur fournir ces fameux livres qui les auraient sans doute détournés de la prière du cœur. » Il se contentait de donner de petits catéchismes.

     

    Parlons enfin de son amour filial pour Notre-Dame. Jean eut toujours dans sa maison une icône de Notre-Dame de Tendresse, devant laquelle venaient prier tous les orants qu’elle attirait. Son amour de Marie se manifesta aussi par des pèlerinages à Nazareth, Bethléem, Éphèse, au cours de ses congés. Il désirait mourir à Éphèse. Sa plus grande joie était d’avoir confié à Notre-Dame ses colonies de nouveaux baptisés. Son plus grand désir était d’ouvrir un ashram marial. Il avait même composé une paraliturgie de consécration à la Vierge Marie pour les non-chrétiens.

    • Numéro : 3990
    • Pays : Inde
    • Année : 1954