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Hubert JACQUES (1909-1994)

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    Hubert Jacques, fils de Joseph et de Marie-Clémence Masson, naquit le 18 mars 1909 à Cirey-sur-Velouze et fut baptisé le 12 avril par son oncle, l’abbé Emile Masson, curé d’Essey et Maizerais (diocèse de Nancy). C’était une famille profondément chrétienne, puisqu’elle pouvait compter pas moins de quatre oncles et grands-onles prêtres, dont le P. Isidore Noël, missionnaire au Sze-Tchoan occidental à la fin du XIX° siècle. Le père était chef de fabrication à Saint-Gobain, et emmena    toute sa famille en pèlerinage à Lourdes en 1916. Hubert fait ses études primaires à Nemours chez les Frères des Ecoles chrétiennes, puis ses études secondaires au collège de Malgrave. Il entre au grand séminaire de Bosserville. Il accomplit son service militaire à l’Ecole du Service de santé de Vincennes et sert comme sous-lieutenant à Toul, et c’est là qu’il adresse sa demande d’admission au Séminaire des Missions Etrangères, où il entre le 20 octobre 1931.

    Le Tonkin

    1934. Le Père Jacques est ordonné prêtre, et reçoit sa destination pour le diocèse de Hanoî, cette mission que beaucoup regardaient alors comme la plus belle de nos missions MEP. Sitôt arrivé à Hanoï, le « nouveau » est revendiqué par l’ancien pro-vicaire, le P. Aubert, octogénaire et déjà infirme, qui habite un agréable presbytère au milieu d’un jardin dans la jolie petite ville de Ha-Dong, à 11 kilomètres de Hanoï. Là se trouve un important centre artisanal qui lui permet de se faire confectionner de beaux meubles en bois imputrescible où il pourra mettre à l’abri ses livres reliés, et où il bénéficiera des conseils d’un ancien sur-expérimenrté. Ce pourrait être l’idéal pour un jeune missionnaire issu de la bourgeoisie nancéenne.

     

    Erreur. Les deux hommes ne s’entendirent pas. Leur dialogue se réduisait à un interminable monologue du vieux pro-vicaire avec son jeune vicaire, déjà assez peu causant de nature, et qui trouvait plus intéressant de passer une bonne partie de son temps à Hanoï, heureusement assez proche.

     

    Des événements autrement graves allaient se charger de dénouer la situation. 1939. C’est la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, et tout ce qui est mobilisable est mobilisé dans tout l’Empire, à commencer par le lieutenant Hubert Jacques, affecté à l’administration du Service de santé au grand hôpital miliaire de Hanoï. C’est là qu’il va passer la brève période de guerre qui voit la France battue par les Allemands en Europe, ce qui déclenche immédiatement  l’invasion japonaise en Extrême-Orient … et la démobilisation.

    Le district de Xuan-Mai se trouve bientôt libre au pays Muong. (Les Muong sont une minorité ethnique habitant les montagnes en bordure du delta du Fleuve Rouge). Pourquoi ne pas confier Xuan-Mai au P. Jacques ? Ce serait peut-être un moyen efficace de donner à ce jeune missionnaire l’occasion de se familiariser à la vie à la campagne. Cette destination ne semble guère l’enthousiasmer, et il met du temps à y transporter ses affaires. Puis il semble s’habituer à son nouveau nid de brousse, et même à s’y attacher. Il embellit sa modeste chapelle d’un bel autel de bois ; il va visiter ses pauvres petites chrétientés de jungle. Bref, tout semble aller au mieux, quand patatras !, le 9 mars  1945, les Japonais décrètent la fin de l’empire  français et s’emparent effectivement du pouvoir. Ils rassemblent les Français dans les grands centres. Le P. Jacques doit abandonner Xuan-Mai et retourner une fois de plus à Hanoï pour des années d’ennui à regarder défiler de graves événements auxquels on ne participe plus, depuis cette ville devenue, au choix, capitale de guerre, ville assiégée ou prison. Vers la fin de la décennie 40, le P. Jacques a assurément le droit de revendiquer son congé décennal. Sa première décennie missionnaire n’a pas été si joyeuse.

     

    À son retour, les choses vont mieux. Hanoï est assez largement dégagé, et les quelques jeunes missionnaires récemment arrivés préfèrent aller étudier la langue « sur le tas » dans les petites chrétientés deltaïques, malgré le grenouillage des Viet-Công. Le P. Jacques va retrouver la petite bande dans le district de Thuong Lam. L’un de ces « jeunes » d’alors eut les paroles suivantes le jour des obsèques du P. Jacques : « Le P. Jacques avait une longue expérience missionnaire, en ces périodes troublées de l‘Indochine d’alors. J’admirais sa rigueur dans sa paroisse qu’il menait de main de maître, on sentait en lui l’ancien officier d’intendance, méticuleux, ordonné. J’admirais son courage, sa vie de prière ordonnée, son dévouement auprès des malades, sa vie de tous les jours dans cette région, à la limite du Fleuve Rouge, entre la zone tenue par l’armée française d’un côté et l’armée « Vietminh » de l’autre. C’était une région où il ne faisait pas bon vivre, avec les attaques de postes, les patrouilles qui s’accrochaient, les mines, les routes peu sûres… ».

     

    La guerre une fois de plus, hélas, va donc rejoindre le P. Jacques et le déloger. En mai 1954, c’est la défaite franco-vietnamienne de Dien-Bien-Phu. Le 20 juillet, les accords de Genève stipulent que le Vietnam sera coupé en deux : au nord du 17ème parallèle, une république démocratique et populaire, d’obédience marxiste-léniniste, au sud, un état libre  qui refuse la férule du Vietminh.

     

    On assiste alors à un exode massif des populations vietnamiennes du nord vers le sud « terre de liberté ». Il sont près d’un million à fuir, et sans le zèle des commissaires politiques qui dressent des barrages et refoulent les fuyards, combien auraient-ils été ?

     

    Pour les missionnaires du Tonkin, grave dilemme : rester coûte que coûte, ou bien suivre les chrétiens évacués vers le sud ? les uns choisissent de rester ; ils tiendront cinq ans avant d’être expulsés. Les autres préfèrent suivre leurs ouailles dans le sud ; Le P. Jacques fait partie de ce second groupe. Il quitte définitivement le Tonkin pour arriver à Saïgon le 5 août 1954. Sa santé est ébranlée, il a besoin de repos. Le 17 septembre, il part pour la France où il prend un repos devenu bien nécessaire.

     

    Kontum

    Si la mission du Tonkin est dans l’épreuve, la mission de Kontum est en pleine expansion. L’évêque, Mgr Paul Seitz, ancien supérieur régional à Hanoï, cherche du personnel missionnaire. Tout naturellement, il se tourne vers les confrères qu’il a connus à Hanoï et qui se voient contraints de quitter leur mission. Au fil des années, il accueillera les PP. Vacher, Simonnet, Bourgeaux, Faugère, Desroches, Carat, Radelet…..

     

    Au mois de janvier 1955, le P. Hubert Jacques accepte de venir à Kontum. Dès le mois de mai, il est sur place. Chacun peut constater que son séjour en France lui a redonné vigueur et force morale. Portant, tout au long des années qui lui restent à vivre, il devra surveiller sérieusement son cœur.

     

    Il avait été occasionnellement procureur à Hanoï ; il sera procureur en titre de Kontum pendant dix-huit ans. Il est tout à fait à l’aise dans cette fonction. Son passé d’officier d’administration l’y avait préparé. Mais être procureur de la mission de Kontum n’est pas un sinécure ! L’évêque a de grands projets qu’il a résumés dans un document intitulé : « De nos montagnards,  nous voulons faire des hommes debout ». Les œuvres et les constructions vont se succéder sans interruption.

     

    . L’école des catéchistes menace ruine ; elle date de 1906 et est nsruite en bois et torchis : on fera ne belle école en dur.

    . la petite congrégation des Sœurs Montagnardes se développe : on construira un couvent pour les 84 religieuses.

    . On manque d’écoles secondaires ? On en construira trois, et on fera venir les Frères des Ecoles Chrétiennes, puis les Sœurs de Saint-Paul de Chartres.

    . On construira un hôpital, Minh Qui, du nom de deux prêtres assassinés par les Vietcông, l’un vietnamien, le P. Minh, l’autre français, le P. Théophile Bonnet (Qui).

     

    Bien sûr, c’est le P. Vacher qui est chargé des constructions ; il ouvrira une centaine de chantiers en quinze ans. Mais c’est le P. Jacques qui s’occupe des finances et qui gémit parce qu’on va à la catastrophe. C’est le P. Jacques qui s’énerve parce que l’argent n’arrive pas, il râle parce que « cet évêque va nous mettre sur la paille » et qu’il a du mal à s’y retrouver dans les comptes. Et puis, il y a des vols sur les chantiers,  surtout la nuit. « Bah ! dit le P. Vacher, tant qu’il n‘y a pas plus de 14 % de pertes, on est dans les normes ; tous les chefs d’entreprise le disent ! – Pas du tout, rétorque le procureur, nous courons à la ruine ». car le P. Jacques gère les finances de main de maître. Les comptes sont les comptes, une piastre est une piastre.

     

    La procure du P. Jacques est un long bâtiment sans étage. Mûrs de torchis, toit de tuiles. Trois pièces la composent. A l’entrée, le bureau où le procureur aligne des chiffres, lunettes relevées sur le front. « Bonjour, P. Jacques ! » Un grognement répond habituellement à votre bonjour. Suit une chambre modeste qui manifeste le goût du P. Jacques pour les livres. Que de livres méticuleusement rangés, superbement reliés et illustrés (les termites s’en feront bientôt un régal !). Les nombreuses cassettes de musique nous font aussi découvrir un P. Jacques mélomane. Dans la paix du soir, du moins quand les obus et les roquettes ne pleuvent pas sur le terrain d’aviation tout proche, le procureur se berce de belles mélodies.

     

    Dans la grande pièce-bazar, où les missionnaires de brousse viennent se ravitailler, on trouve de tout : conserves, outils, images pieuses, pétrole, pierre à briquet … Les confrères l’appellent « la Providence des broussards ». Mais attention ! Un jour où un confrère venait d’y faire ses emplettes, au moment de régler la facture, il entendit un rugissement : « remets tout ça en place, tu n’as pas une piastre en Procure. Tes comptes sont au-dessous de la ligne rouge ! » Après cette sérieuse algarade, le confrère s’en alla piteux, les mains vides. Mais, le lendemain, de bonne heure, le chauffeur de l’évêché lui apportait tout ce qui lui avait été refusé la veille, avec un mot du P. Jacques : « Tu as de la chance, hier soir un bienfaiteur anonyme a versé 3000 piastres sur tes comptes ». Il n’y avait guère de doute à avoir sur l identité du bienfaiteur en question. Ce petit jeu s’est répété plusieurs fois au profit de l’un ou l’autre des confrères. Derrière les piquants extérieurs, il cachait beaucoup de pudeur, un cœur tendre et généreux, au point que les confrères l’avaient surnommé  la « châtaigne ».

     

    L’année 1968 fut particulièrement difficile. Le jour du Têt (1er de l’an vietnamien), les Vietcôngs déclenchèrent une attaque violente sur 35 villes provinciales du Sud-Vietnam.. Pendant deux mois, Kontum fut encerclée, bombardée, terrifiée. Le P. Jacques quitta sa procure pour rejoindre la maison de Société où l’on se sentait un peu plus en sécurité. Avec ses modestes bagages, il n’avait pas oublié de prendre ses gros livres de comptes. Cette atmosphère de guerre n’était pas faite pour rassurer cet homme de caractère anxieux. Certains confrères ne manquaient pas de s’amuser de son tempérament facilement pessimiste : « Tu sais Jacobus, cette fois nous sommes cuits ! »

     

    L’année 1968 n’apporta pas que des malheurs. Pour tous et particulièrement pour le P. Jacques, la fondation du diocèse de Banméthuot fut cause de soulagement. La mission de Kontum donnait naissance à un nouveau diocèse en milieu montagnard.

     

    Procureur, le P. Hubert Jacques était aussi aumônier des Frères des Ecoles Chrétiennes. Tous les jours, à 5h30 pile, il était au rendez-vous pour la célébration de l’Eucharistie. Il a beaucoup aidé de ses conseils judicieux les pionniers de cette jeune fondation.

     

    Beaucoup de jeunes coopérants étaient venus se mettre au service de la mission de Kontum de 1965 à 1975. Le P. Jacques, toujours présent, les recevait volontiers et les conseillait de son mieux. Il avait trouvé là un terrain d’apostolat et de multiples occasions de rendre service.

     

    En 1972, Monseigneur Seitz s’inquiète de l’état de santé du P. Jacques. Il nomme un procureur vietnamien. Libéré de ses fonctions et de ses soucis, le P.Jacques se rend à Saïgon où il espère se faire soigner. Mais la situation se dégrade et Kontum est de nouveau sous le feu des Vietcôngs. Hubert Jacques ne connaîtra pas cet épisode, car dès le mois de mai, il est en France et il y restera définitivement.

     

     

    En France

    De retour en France, le P. Jacques a retrouvé un peu de santé. Une santé insolente, disait quelqu‘un qui ne connaissait rien de ses problèmes cardiaques. Le 1er août 1974, avec l’agrément de l’évêque de Versailles, il est nommé aumônier des religieuses du Bon Sauveur de Caen, à Chatou. Elles y dirigent une école secondaire importante. Il est aussi le chapelain de tout l’établissement, secondé plus tard par le P. Giffard. Le P. Jacques est heureux dans son ministère. Il reçoit chaque semaine le P. Destombes qui vient donner des causeries aux élèves de terminale . Il avait p&articulièrement aimé l’une d’elles intitulée : « La mort de Dieu chez les philosophes contemporains ». Hélas, le 21 novembre, son ami le P. Destombes s’effondra dans la rue qui le menait au métro. Ce décès brutal marqua beaucoup le P. Hubert Jacques.

     

    Un autre événement pénible devait causer le départ du P. Jacques vers Créteil. Une scission à l’école de Chatou provoqua le départ d’une partie des religieuses qui s’intégrèrent alors dans le jeune institut des Oblates de Marie, à Créteil. Le P. Jacques les suivit et devint leur aumônier jusqu’à son décès.

     

    Le 29 juin 1994, il avait décidé de venir au 128, rue du Bac, fêter le soixantième anniversaire de son ordination dans la chapelle où il avait été ordonné prêtre. Mais ce jour-là, il fut hospitalisé à ’l’hôpital Henri-Mondor de Créteil pour une pneumonie. Il ne put supporter les antibiotiques qu’on lui imposa. Il y était allergique. Peu à peu son état s’aggrava    et il s’éteignit le 26 août 1994 après avoir reçu le sacrement des malades.

    Présidées par le P. Etcharren, vicaire général de la Société, ses obsèques réunirent à la chapelle de la rue du Bac les confrères de la Société présents dans la maison, plusieurs prêtres vietnamiens, ses cousins et ses filleuls et les représentantes des communautés religieuses dont il avait été  aumônier. Au cours d’une homélie vivante, émaillée de souvenirs, le P. Carat évoqua la figure missionnaire du P. Hubert Jacques qui, le premier, l’avait accueilli dans on district. L’inhumation eut lieu tout de suite après la messe au caveau des Missions Étrangères de Paris, au cimetière Montparnasse.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3523
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1934