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Jean JACQUES (1873-1948)

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    Vers la fin de mars 1948, des nouvelles sûres ayant traversé le rideau de fer des Viêtminh, nous apprenaient la mort de M. Jacques, survenue à Phu-Yen-Binh, le 2 février précédent. Depuis l’agression japonaise de mars 1945, il vivait avec son compagnon, M. Lanter, complètement séparé de nous, dans la lointaine paroisse de Phu-Yen-Binh. Par une tolérance un peu extraordinaire les Viêtminh les avaient autorisés à rester au milieu de leurs fidèles et à continuer leur ministère dans une liberté relative. Mais depuis les événements du 19 novembre 1946, nous n’avions plus de contact direct avec les deux missionnaires ; la dernière lettre de M. Jacques reçue à Hanoi était de novembre 1946. La nouvelle de sa mort transmise verbalement par intermédiaires échelonnés, ne nous donnait guère de détails : âgé de 75 ans, il serait décédé tout doucement, assisté de M. Lanter et ses obsèques auraient été célébrées solennellement avec un grand concours de fidèles.

     

    M. Jacques était né le 15 janvier 1873 à Labry, petit village de la campagne lorraine. Il était l’aîné d’une famille de trois enfants. Son frère est actuellement curé-doyen de Chambley ; sa sœur se dévoua toute sa vie au service de ce frère, mais fortement éprouvée par les bombardements pendant la guerre, elle entra dans une clinique et y mourut en 1947, sans qu’on n’ait jamais pu communiquer cette triste nouvelle à M. Jacques. Quant à la vieille maman, robuste campagnarde qui travaillait encore activement dans son jardin à 90 ans, elle s’éteignit tout doucement à l’âge de 99 ans, au moment où son fils missionnaire pensait revenir en France, pour fêter son centenaire en 1938.

     

    Nous ne savons pas grand’chose sur le séjour de notre confrère nu séminaire de Nancy. Un de ses condisciples rencontrant à Aix un missionnaire ami de M. Jacques et rappelant ses vieux souvenirs, lui disait que l’abbé Jacques était aimé de tous par sa gaîté, son entrain et l’aménité de son caractère.

     

    Après un court séjour au Séminaire des Missions-Étrangères, M. Jacques fut destiné à la Mission du Haut-Tonkin et il arriva à Hung-Hoa en 1898, trois ans après la séparation de la Mission-mère de Hanoi. Les missionnaires étaient peu nombreux, les territoires à évangéliser immenses. Il resta peu de temps à l’évêché et fut envoyé successivement à Yenbay et à Lao-Kay pour seconder les deux vétérans qui besognaient dans ces lointaines régions, MM. Girod et Robert. En ces temps reculés, les missionnaires remplissaient les fonctions d’aumônier militaire, car les bandes de pirates ne manquaient pas dans les forêts et les montagnes, et nos troupes alors, comme aujourd’hui, menaient une vie pénible pour en délivrer le pays. M. Jacques, jeune, gai, plein d’élan réussit merveilleusement dans ce milieu militaire et commença à se faire de nombreux amis parmi tous les Français qu’il rencontrait sur son passage.

     

    En 1908, Mgr Ramond voulant intensifier l’évangélisation des peuplades Muong de la région proche de Hung-Hoa leur envoya M. Jacques, qui pendant 17 ans, fixé à Don-Vang, administra consciencieusement les quelques chrétientés d’autochtones qui lui étaient confiées : travail un peu ingrat et fort pénible. Pour ne pas habiter toujours dans ce pays très malsain, M. Jacques avait dû fixer sa résidence à Don-Vang, trop loin de ses fidèles et pour le service des malades ; c’était des courses interminables par des chemins impossibles, inaccessibles au cheval et à tout véhicule. M. Jacques avait acquis un entraînement incroyable et devint marcheur infatigable. On le voyait passer par tous les sentiers comme les indigènes, pieds nus, ses souliers dans la musette, son bréviaire à la main, faisant presque régulièrement ses sept kilomètres à l’heure.

     

    A Don-Vang, il avait de temps en temps la visite de Français devenus ses amis, ce qui lui permettait de régulariser des mariages, d’administrer des baptêmes trop longtemps différés et de donner quelques bons conseils aux uns et aux autres ; ainsi s’explique la popularité dont jouissait le missionnaire auprès des Européens. M. Jacques connaissait tout le monde et tout le monde le connaissait. Aussi chaque année Monseigneur l’envoyait visiter les postes militaires échelonnés le long de la frontière de Chine, entre Ha-Giang et Lao-Kay : il parcourait à pied 200 kilomètres dans les montagnes hautes de 1.500 à 1.800 mètres, refusant la monture que lui offraient gracieusement les officiers.

     

    Les années passèrent : Mgr Ramond l’envoya à Lao-Kay pour remplacer M. Robert décédé en 1915 ; mais des rhumatismes, des troubles prostatiques l’obligèrent bientôt à subir une grave opération à la clinique Saint-Paul à Hanoi et un repos de convalescence en France fut jugé nécessaire pour le remettre complètement. Il retrouva au presbytère de Chambley son frère, sa sœur et la vieille maman portant allègrement ses 90 ans, tous êtres tant aimés qu’il n’avait pas revus depuis 32 ans.

     

    Assez bien rétabli, le missionnaire nous revint en 1932. Monseigneur l’envoya alors à Yenbay prêter assistance à M. Méchet âgé et malade. M. Jacques avait alors 60 ans : la partie active de sa vie était terminée. Il était sujet à de terribles accès de goutte et de rhumatismes. Il ne se plaignait jamais, ne demandait le secours de personne, se soignait fort peu, et... attendait que la crise passât. Mais la paroisse de Yenbay, en plein développement, avait besoin d’une main plus jeune et plus souple ; M. Massard vint donc en prendre la direction et M. Jacques se retira dans la chrétienté voisine de Phu-Yen-Binh. C’est là que cinq ans plus tard vint le surprendre la révolution des Viêtminh et que se termina sa vie dans le silence et l’obscurité, le 2 février 1948 ; il avait exactement 75 ans.

     

    M. Jacques avait une vive intelligence, beaucoup d’énergie, un grand esprit de décision, quelque peu original peut-être, mais il était homme de principes bien arrêtés. Pour l’organisation matérielle, il rendait des points à tout le monde : à lui seul, sans aide, sans ouvrier il transforma sa maison, organisa ingénieusement une installation électrique, éclairage, pompage, ventilation. C’était un jardinier remarquable et jusqu’à 72 ans on pouvait le voir courbé sur la glèbe faisant l’ouvrage de deux coolies, à la grande admiration de ses paroissiens campagnards. Il fut un sourcier compétent et fit creuser des puits un peu partout rendant ainsi d’inappréciables services. Par ailleurs homme de foi vive, scrupuleux observateur des rubriques qu’il connaissait à fond, il célébrait la messe avec une dignité exemplaire. Son tempérament franc et catégorique se prêtait mal aux finasseries et aux circonvolutions oratoires des Asiatiques. Au demeurant, bon missionnaire qui travailla avec courage jusqu’aux derniers jours de sa longue existence. La pénible détention de trois ans qu’il subit, sans nouvelles, sans aucun contact possible avec les confrères, sans secours médical dut hâter sa fin mais contribua certainement à parfaire sa couronne et sa récompense éternelles.

    • Numéro : 2387
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1898