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François JACQUEMIN (1850-1919)

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    M. François-Victor Jacquemin était un vétéran de l’apostolat. C’est après plus de quarante-quatre années de travail consciencieux et zélé qu’il nous a quittés pour un monde meilleur, à l’âge de près de soixante-dix ans. Il était né le 11 mars 1850, à Benney, diocèse de Nancy, d’une famille de cultivateurs aisés, pour qui la foi chrétienne transmise par les aïeux, était un héritage encore plus précieux que celui de la fortune. M. Jacquemin aimait plus tard à rappeler que, dans sa jeunesse, il avait pris part aux travaux champêtres de sa famille et que, pendant les vacances, au moment des labeurs, il se faisait un plaisir et un point d’honneur de conduire une charrue et de tracer son sillon dans le champ paternel.

    Au moment de l’invasion allemande, il manqua d’être fusillé sommairement et ne dut son salut qu’à sa présence d’esprit. Deux soldats allemands, qui arrivaient prendre logement dans la maison paternelle venaient de l’appréhender parce qu’ils avaient découvert un fusil de franc-tireur dans sa chambre. Il n’était pas franc-tireur, mais peu de temps auparavant, un corps de francs-tireurs en retraite devant l’ennemi, avait traversé la localité ; des armes, appartenant sans doute à des morts ou à des blessés, avaient été abandonnées sur la place, et l’autorité allemande, en occupant l’endroit, avait annoncé que tout habitant trouvé en possession d’une de ces armes, serait saisi et fusillé. Notre jeune homme était donc conduit au poste ennemi, et il savait bien que l’ennemi ne pardonnait pas. Chemin faisant, il remarqua que ses gardiens étaient très fatigués et, en passant devant une auberge, il leur proposa de leur payer à boire. Ceux-ci, torturés par la soif, n’eurent pas la force de refuser. Avec la connivence tacite de l’aubergiste, leur prisonnier, placé au milieu d’eux, eut bientôt fait de les

    enivrer, et tandis que vaincus par le vin et la fatigue, ils succombaient à la somnolence, lui se glissa adroitement sous la table et leur échappa.

    Nous ne savons à quelle époque se manifesta sa vocation apostolique. Il n’entra au Séminaire des Missions-Étrangères qu’après avoir reçu la tonsure à Nancy, le 29 juin 1872, des mains de Mgr Foulon. Ordonné prêtre le 22 mai 1875, il fut destiné à la Mission du Maïssour et arriva à Bangalore le 15 août suivant. Cette date, depuis, lui demeura chère et il regarda toujours comme une grâce et un signe de la protection de la Sainte Vierge, d’être arrivée en mission le jour de son Assomption.

    Ce qui a toujours distingué M. Jacquemin durant son long apostolat, c’est une grande modestie, beaucoup de dévouement aux œuvres qui lui furent confiées, aux chrétiens dont il fut le pasteur, et une âme très délicate et très aimante. Il était de ceux qui pensent que le bruit ne fait pas de bien, aussi se dévoua-t-il avec une persévérance qui n’eût d’égale, que son attention à ne pas se mettre en scène et à éviter de faire parler de lui.

    Durant le cours de sa vie apostolique, il ne fut pas transféré moins de onze ou douze fois. Ce nombre de changements qui, dans certaines missions, pourrait paraître étrange, n’avait rien d’anormal, à cette époque, dans la Mission du Maïssour. M. Jacquemin s’y prêta toujours avec la plus parfaite bonne volonté, et il se trouva toujours bien là où l’envoyaient ses supérieurs, sauf une fois, lorsque, sur la fin de 1877, on le nomma procureur. Jeune en ce temps-là, et avide de ministère actif, au bout d’un an il n’y tint plus et demanda son retour en district.

    Le district où on l’envoya, celui de Ganjam, était très vaste alors et en partie couvert de forêts. Il y demeura six ans et y revint encore plus tard. Bon cavalier et bon tireur, ces deux qualités lui rendirent alors d’insignes services. Sans son cheval, combien parmi les malades qui le faisaient appeler seraient, sans doute, morts privés de l’extrême-onction ; et, sans son fusil, à quelle maigre chère il eût été plus d’une fois réduit.

    Le district, ainsi que celui du Coorg, par où il avait débuté, et celui de Shimoga où, dans la suite, il passa trois années, étaient renommés pour leur insalubrité ; M. Jacquemin s’aperçut vite, à ses dépens, que cette renommée n’était pas une fiction. Mais la fièvre abattait ses forces sans atteindre son courage. Il se soignait, se remettait de son mieux, puis reprenait son ministère. Une fois cependant, au Coorg, il fut si malade, qu’un ingénieur anglais catholique, prit sur lui, de le faire transporter à la côte, à Tellicherry, où il était sûr de trouver des soins, et il se chargea de tous les frais du voyage. M. Jacquemin n’oublia jamais ce bienfait. Une autre fois, le délabrement de sa santé l’obligea à retourner en France d’où il revint, en 1897, après un an et quelques mois de soins et de repos.

    Les chrétiens confiés à ses soins n’étaient pas toujours faciles à mener, et il dut plus d’une fois vivement ressentir les procédés peu scrupuleux de certains d’entre eux. C’est là, en effet, le côté faible des statures fines et délicates comme la sienne ; le moindre bon mouvement les touche, mais tout manque d’égards les fait souffrir. Ces blessures occasionnelles, le Père Jacquemin ne les étala jamais ; il les cachait, au contraire, de son mieux, s’efforçant sur ce point de vaincre sa nature et nul missionnaire ne mit plus de dévouement à s’occuper de ses chrétiens. Il était avec eux comme un père au milieu de ses enfants, et leurs défauts, tout en lui causant beaucoup de peine, stimulaient sa sollicitude au lieu de la rebuter. Sans être un grand convertisseur de païens, ce qui fut toujours difficile au Maïssour, il avait tous les ans, la joie d’en baptiser quelques-uns, sauf pendant huit ans qu’il passa comme aumônier du couvent de Saint-Joseph, à Bangalore. Dans son dernier compte rendu, nous en trouvons quarante-et-un, convertis par lui ou par son vicaire indien ; et, du temps qu’il était à Ganjam, c’est lui qui baptisa les premiers néophytes d’une tribu des bois, celle des Korcheron.

    Son dernier poste fut la paroisse tout indigène du Sacré-Cœur, à Bangalore. Il l’a occupée douze ans. C’était une assez triste paroisse, lorsqu’il en prit la direction, en 1907. Composée de pauvres Tamouls, tous serviteurs d’Européens à qui leur service laissait peu de temps pour l’accomplissement de leurs devoirs religieux, elle formait un groupe sans cohésion et ne brillait pas par la ferveur. M. Jacquemin, qui portait déjà le poids de trente-deux années d’apostolat, fut touché de cet état de choses. Il se mit à l’œuvre avec l’ardeur d’un jeune et, en peu d’années, il fit parmi ces pauvres gens un bien immense. A sa mort, elle comptait 4.300 fidèles et son dernier compte rendu mentionne à côté de 1.700 communions pascales, 21.100 communions de dévotion.

    En 1914, accablé par l’âge et les fatigues d’un long ministère, il songeait à la retraite, lorsque la guerre éclata. Aussitôt, toute idée de repos fut écartée ; ne pensant plus qu’à aider, à remplacer les mobi­lisés dans la mesure de ses dernières forces, il demeura vaillamment à son poste. C’est là qu’il est tombé, comme un soldat sur la brèche.

    M. Jacquemin, comme tous les enfants de la Lorraine, était, en effet, plein de patriotisme et l’une de ses grandes joies, joie qui a ensoleillé la fin de sa vie, a été d’apprendre que la France était victorieuse. Il a succombé après quinze jours de maladie à la suite d’une hémorragie cérébrale. La mort ne l’a pas surpris, il s’y préparait depuis longtemps. Il reçut les derniers sacrements en pleine connaissance, distribua des souvenirs à ses amis, qui étaient nombreux, et s’éteignit doucement le 16 septembre 1919.

    Ses obsèques furent imposantes comme un triomphe. Ses paroissiens en pleurs vinrent en foule y prendre part, et elles furent honorées de la présence de Monseigneur de Mysore et de Son Excellence le délégué apostolique des Indes. Ses restes reposent maintenant dans le cimetière des missionnaires, à l’ombre même de cette église du Sacré-Cœur, témoin des derniers labeurs de son apostolat.

    • Numéro : 1260
    • Pays : Inde
    • Année : 1875