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Charles JACQUEMARD (1865-1903)

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    Dieu, dont les jugements sont incompréhensibles et les voies impénétrables, vient de demander un nouveau sacrifice à la mission du Cambodge en rappelant à Lui M. Charles-Marie-Alphonse Jacquemard, à l’âge de trente-huit ans seulement.

    Notre bien-aimé confrère nous laisse le souvenir d’une vie d’humilité, d’esprit de foi et de sacrifice.

    Né à Doucy (Tarentaise) le 16 juillet 1865, Charles Jacquemard, le sixième d’une famille de neuf enfants, répondit à l’affection des siens par une grande docilité envers ses parents et une amabilité parfaite envers ses frères et sœurs. Le jour de sa première communion, Dieu, en prenant possession de cette âme innocente, déposa dans son cœur le germe de la vocation apostolique. Au petit séminaire de Tarentaise, il sut conquérir l’estime de ses maîtres et de ses  condisciples. Il se fit remarquer par une application soutenue à l’étude, et ne tarda pas à briller dans les lettres et les sciences. « Nous étions peu nombreux dans la même classe, disait-il, « nous aimions nos professeurs et ils nous aimaient. Malgré nos espiègleries, chacun de nous « travaillait avec goût, et les succès des uns n’excitaient pas la jalousie des autres. Chaque « classe était comme une famille de frères bien unis. »

     

    Après d’excellentes études de littérature, Charles, répondant à l’appel de Dieu, entra au grand séminaire. IL y étudia mûrement sa vocation sous la direction d’un prêtre éclairé et prudent dont il gardera fidèlement le souvenir jusqu’à la mort. Le 19 juin 1896, le séminariste reçut la tonsure des mains de Mgr Pagis. Trois mois plus tard, en octobre, il arrivait au séminaire des Missions-Étrangères. Ses notes intimes nous disent les sentiments qui animaient son âme à l’occasion de ce premier pas vers la carrière apostolique. « Pourquoi, ô mon Dieu, m’avez-vous amené ici, moi qui vous ai si souvent offensé ? Je n’en suis pas digne. C’est par bonté, c’est par amour pour moi. »

    Aspirant missionnaire, M. Jacquemard partagea son temps entre l’étude des sciences sacrées et la prière. Il était persuadé que plus un apôtre est pieux et instruit, plus il peut faire de bien en mission. Les questions les plus épineuses de la philosophie et de la théologie lui devinrent familières. Doué d’une grande facilité de travail, il s’assimilait sans peine ce qu’il étudiait. Dans les joutes récréatives entre confrères, il brillait par la clarté des idées et la sûreté du jugement.

    L’aménité de son caractère rendait sa compagnie charmante, et la finesse de son esprit lui faisait trouver la note gaie en conversation.

    Il se préparait à chaque ordination avec crainte et confiance. « Il y a quelque temps, ô mon « Dieu, écrit-il à la veille de recevoir les ordres mineurs, je me consacrais à Vous par la « tonsure ; aujourd’hui, je renouvelle cette donation, ou plutôt je me consacre davantage à « votre service. »

    Le 18 février 1888, sur le point de rompre définitivement avec le monde, il écrit : « O mon « âme, voici que Dieu te prépare une grande grâce. Je vais prendre une détermination « irrévocable. Ah ! je proteste que je ne veux la prendre, ô mon Dieu, que d’après votre « volonté. Non, jamais, oh ! non, jamais je ne voudrais avancer au sous-diaconat avec de « mauvaises dispositions. » A l’ouverture de la retraite du diaconat, il ne compte que sur le « secours de Dieu : « O mon Jésus, préparez-moi, purifiez-moi, afin qu’à la clôture de cette « retraite je puisse être un diacre selon votre cœur. »

    M. Jacquemard eut toujours une dévotion particulière pour la sainte Vierge et son patron saint Charles. Quelques jours avant de recevoir la prêtrise, il implore leur secours et leur protection : « Je veux être un bon prêtre, ô Marie, venez à mon aide, je Vous en conjure ; con-« duisez-moi comme un enfant, faites toutes mes actions avec moi. Demandez Vous-même à « Dieu de me pardonner mes péchés, de me rendre pur, chaste, obéissant, humble, charitable « comme Vous ; et alors, Vous me conduirez à l’ordination, et Vous ferez de moi un prêtre « selon le cœur de Dieu … Saint Charles, protégez-moi. »

     

    Le 3 mars 1889, l’humble séminariste recevait l’onction sacerdotale et sa destination pour le Cambodge. Mgr Cordier, vicaire apostolique de cette mission, était alors en France depuis un an et se disposait à regagner son vicariat. Messieurs les directeurs du séminaire pensèrent être agréables au vénérable prélat en lui donnant, pour l’accompagner, celui-là même qui lui avait servi de diacre pendant son séjour à Paris. L’évêque, malgré son grand âge et ses infirmités, voulut aller à Rome faire sa visite ad limina et demander la bénédiction du Saint-Père. M. Jacquemard fut tout heureux de suivre Sa Grandeur. « Encore une gâterie de la « Providence, écrit-il de Rome ; me voilà dans la Ville éternelle, en route pour le Vatican. Je « vais voir Léon XIII, et Sa Sainteté va me bénir. Venite ad me, nous dit le Saint-Père en nous « apercevant. Il daigna m’interroger pour savoir où j’allais. « J’accompagne Mgr Cordier au « Cambodge, répondis-je. – Je vous souhaite quarante ans de mission comme Monseigneur, « répliqua Sa Sainteté. » Après que nous eûmes reçu sa bénédiction, Léon XIII nous congédia. « Allez, allez », nous dit-il. Il me sembla qu’il me disait : Euntes in mundum … Je puis donc « dire que je suis envoyé en mission par le prince des Apôtres. C’est son successeur lui-même « qui m’envoie. »

     

    De Rome, l’évêque et son missionnaire se rendirent à Marseille pour y prendre le paquebot qui les débarqua à Saïgon le 29 juin. A peine arrivé au Cambodge, M. Jacquemard fut envoyé à Trabec pour y faire l’apprentissage de la vie apostolique sous la direction d’un ancien missionnaire. Quelques mois suffirent au jeune apôtre pour parler assez convenablement la langue annamite et bégayer en langue cambodgienne. En 1890, le poste de Cantho se trouvant vacant, il fut appelé à l’occuper. Ce district venait d’être fondé, depuis quelques années, par des missionnaires d’un zèle ardent et donnait les plus belles espérances. M. Jacquemard était bien jeune encore : il se confia en Dieu et osa assumer la responsabilité de ce difficile ministère. Il s’efforça d’acquérir d’abord une connaissance plus étendue de la langue annamite, étudia les hommes et les choses de la Cochinchine, usa de prudence, douta de lui-même et sut contenir son zèle. Loin de modifier en quoi que ce soit les œuvres de ses prédécesseurs, il s’inspira de leurs sages conseils pour parfaire ce qu’ils avaient commencé. Grâce à son intelligence, à son tact, à son affabilité, il put faire face à toutes les difficultés.

    L’Œuvre de la Sainte-Enfance prit, bientôt, dans le district un développement  jusqu’alors inconnu. Le missionnaire eut le plaisir d’offrir à l’Enfant Jésus, à la fin d’un exercice, la belle gerbe de plus de 300 baptêmes d’enfants de païens ondoyés in articulo mortis. « Voilà, me dit-il un jour, de bons passeports pour le ciel. » Secondé par le dévouement de plusieurs religieuses indigènes, il donna asile aussi à toutes les épaves que la maladie, les infirmités conduisaient à la porte de son presbytère. Matin et soir, il aimait à visiter la crèche, l’hôpital, prodiguant aux enfants souffreteux son sourire et ses caresses, aux infirmes des paroles de consolation, aux religieuses quelques mots de réconfort, dont son cœur avait le secret et qui animaient et activaient leur zèle.

    M. Jacquemard avait le talent assez rare de tirer des hommes et des choses tout le parti possible. Sous son habile direction, les notables du district développèrent leurs chrétientés respectives, et en fondèrent de nouvelles. Les vieilles églises en planches firent place à des églises en briques, le couvent et le presbytère surgirent de terre ; le tout en peu d’années et comme par enchantement. Il voulut avoir des cloches pour appeler les fidèles à la prière. Il ne fut peut-être jamais plus heureux que lorsqu’il entendit pour la première fois le son de la « Savoyarde » et de ses deux sœurs dont le carillon lui rappelait Doucy, son village natal.

    Grâce à ses qualités d’esprit et de cœur, notre confrère sut se faire bien voir partout, et acquérir de l’ascendant sur tous ceux qui l’abordaient. Administrateurs, magistrats, chefs de service, tous tinrent à honneur d’avoir de bonnes relations avec lui. Chrétiens et païens bénéficiaient de son influence. Des confrères même, dans des cas difficiles, mirent à contribution son bon cœur, son savoir-faire et son autorité. Sachant se faire tout à tous, il était aux anges lorsqu’un missionnaire venait le distraire au milieu de ses occupations. Si une occasion quelconque attirait ensemble de nombreux confrères, il était l’âme de la réunion. Sa verve intarissable savait donner aux choses un charme particulier. Il était même un peu caustique, quand il se mettait à esquisser, du reste bien innocemment, les petits travers d’un chacun.

     

    Le souhait de Sa Sainteté Léon XIII que notre confrère avait apporté de Rome comme un précieux souvenir, ne devait pas se réaliser. D’une complexion faible, quoique robuste en apparence, M.Jacquemard n’était pas de taille à fournir quarante années d’apostolat. Obligé de faire de longs voyages à travers des « arroyos » presque à sec, dans des régions marécageuses, il ressentit en 1895 les premières atteintes de la fièvre paludéenne. Vers la même époque, une insolation le condamna à un repos de plusieurs mois et fit même craindre pour ses jours. Il réussit néanmoins, grâce aux soins intelligents qui lui furent prodigués, à reprendre des forces, et se dévoua, comme par le passé, aux œuvres de son district jusqu’en 1899. Dans l’intervalle, par suite du développement de ses chrétientés, il demanda au supérieur la division de son district.  Mgr Grosgeorge se décida à lui enlever Thoi-lai, qui fut confié à un prêtre indigène. Ce soulagement était devenu d’autant plus nécessaire à notre confrère qu’il avait éprouvé plusieurs accidents assez graves et qu’une congestion du foie était venue s’ajouter  à toutes ses infirmités.

    Le 16 juillet 1899,  M. Jacquemard écrivait au vicaire apostolique : « Mon état de santé ne « me permet plus de faire un travail sérieux ; toutes les œuvres de mon district sont en « souffrance. Je me crois obligé, en conscience, de me décharger de toute responsabilité. Je « compte donc, avec votre permission, aller me reposer à Battambang, où je pourrai me « perfectionner dans la langue cambodgienne. » Mais un séjour à Battambang parut insuffisant pour rendre des forces au cher malade. Les médecins prescrivirent un voyage en France. M. Jacquemard partit donc vers la mi-octobre, emportant dans son cœur l’espoir d’un prompt retour au Cambodge. En France il eut la joie de revoir son vieux père. Ce bon vieillard de soixante-dix ans, que le souvenir de son fils et l’espoir de l’embrasser une dernière fois attachaient encore à la terre, ne tarda pas à rejoindre au ciel sa vertueuse femme et quatre de ses enfants qui l’y avaient précédé. Notre confrère reçut au pays natal les soins assidus de ses frères, de sa tante, Supérieure générale des religieuses de Moutiers, et des religieuses de Brides-les-Bains. Malgré son impatience de revenir au Cambodge, il dut rester en France jusqu’au jour où un éminent docteur de la Faculté de Toulouse le jugea suffisamment rétabli pour lui permettre de se rembarquer.

     

    M. Jaquemard quitta de nouveau la France avec la résolution bien arrêtée, comme il le disait lui-même quelques jours avant de mourir, de consacrer tout ce qui lui restait de vie et de forces à l’œuvre de l’évangélisation. Arrivé à Phnom-penh en octobre 1903, il fut reçu à bras ouverts par ses confrères ; mais sa réacclimatation fut très pénible. Une pleurésie vint même s’ajouter à ses indispositions. A l’issue de la retraite annuelle, il était assez bien remis de ses malaises et Mgr Bouchut le chargeait du poste de Boot-long-xuyen. Sa nouvelle destination le remplit de joie. Il trouvait là un confrère vénéré qui dirigeait le district depuis près de trente ans. Le temps n’avait fait qu’augmenter son affection et son estime pour lui. Succéder à celui qui avait été le confident de son âme, qui avait connu ses joies et ses peines, était, aux yeux de M. Jacquemard, un nouveau bienfait de la Providence. Il prit donc possession de son poste et le dirigea jusqu’au moment où la maladie eut épuisé ses forces. Atteint de la dysenterie, il se décida à partir pour Cu-lao-gieng. Les soins intelligents et dévoués de la religieuse, directrice de l’hôpital indigène, enrayèrent le mal. Convalescent, M. Jacquemard retourna à Boot.

    Quelques jours après, obligé d’aller administrer un mourant, il éprouva une rechute, avec des symptômes nouveaux. Le docteur de Phnom-penh le déclara atteint d’une maladie de cœur. Le cas était grave, la guérison humainement impossible. Notre confrère pria Notre-Dame de Lourdes avec beaucoup de confiance, mais son mal s’aggravant, il fut transporté à l’hôpital. Des crises consécutives avec épanchement sanguin aux poumons et congestion au foie faillirent l’enlever. Il reçut les derniers sacrements avec une piété profonde, le 24 juillet. Dieu néanmoins voulait purifier encore l’âme de son serviteur et embellir sa couronne avant de l’appeler à Lui. La mort ralentit ses pas et l’état aigu de la maladie fit place à un état chronique. Les crises du cœur disparurent, mais la souffrance quoique diminuée ne cessa point. Le cher malade était condamné à passer ses journées et ses nuits sur une chaise longue. Bientôt l’œdème se déclara, envahit les jambes et lui occasionna de nouvelles douleurs.

    Cependant notre confrère était calme ; il supportait patiemment ses souffrances et donnait à ceux qui venaient le voir l’exemple d’une résignation parfaite à la volonté de Dieu. On eût dit que la maladie était devenue stationnaire, et le pauvre patient envisagea même à un moment donné la possibilité de sa guérison. Il manifesta le désir de quitter l’hôpital ; mais la mort travaillait dans l’ombre. Le 4 septembre, les crises se renouvelèrent. Il comprit, dès lors, que tout était fini, et offrit derechef au bon Dieu le sacrifice de sa vie. Il passa ainsi plus de vingt-quatre heures en proie à des douleurs excessivement  vives. Tenant son chapelet à la main, il parlait peu et montrait le ciel de sa main décharnée. C’est là qu’il donnait rendez-vous à ses confrères et à tous ceux qu’il avait aimés ici-bas. Le 5 septembre, à onze heures et demie du soir, après avoir gardé sa connaissance jusqu’au bout, il s’inclina doucement. Son âme, brisant son enveloppe mortelle, était réunie à son Créateur. Requiem œternam dona ei, Domine.

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1825
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1886