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Pierre IRIGOYEN (1856-1935)

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    M. IRIGOYEN (Pierre), né le 21 novembre 1856 à Montory (Bayonne, Basses-Pyrénées). Entré laïque au Séminaire des Missions-Étrangères le 22 juillet 1880. Prêtre le 19 mai 1883. Parti pour la Cochinchine Orientale le 29 juin 1883. Mort à Phuong-Hoa dans sa Mission le 21 avril 1935.

    C’est sous le beau ciel des Pyrénées, à Montory, petite village aux confins du Béarn et du pays basque que naquit le 21 novembre 1856 Pierre Irigoyen. Sa ferveur, sa gravité et son amour de l’étude attirèrent bientôt l’attention de son curé qui, malgré bien des obstacles à sa vocation l’envoya au petit séminaire d’Oléron. Un de ses anciens condisciples nous trace de lui ce portrait : « Le petit Pierre était d’une piété qui tranchait sur celles de ses camarades. Il « vivait d’une vie très tranquille, sans goût pour les amusements bruyants, toujours « excessivement affable et très aimé de tous. » Ses études de théologie commencées au séminaire de Bayonne se terminèrent au Séminaire des Missions-Étrangères où il fut ordonné prêtre par Mgr de Briey le 18 mai 1883.

    Avant de quitter la France, il voulut une dernière fois encore aller s’agenouiller à la grotte de Lourdes et demander à la Reine des Apôtres une longue vie, afin de pouvoir faire beaucoup de bien en pays infidèle. Le 8 juillet de la même année, il s’embarquait à Marseille pour la Mission de Quinhon. Arrivé le 23 août en Annam, il alla s’initier aux premiers éléments de la langue annamite en la chrétienté de Diêm-Diên et un an plus tard, il prit la place de M. Iribarne, son compatriote, chez les Sauvages Bahnars. Il partit pour Kontum le 15 décembre 1884. C’était les temps héroïques où la fièvre,  la misère et la mort étaient plus que les succès et les conversions la perspective immédiate du missionnaire envoyé dans ces contrées sauvages. A peine arrivé à son poste, il dut remplacer M. Verdier qui venait de mourir dans la force de l’âge.

    La persécution dont il avait entendu les lointaines rumeurs pendant son séjour en Annam, se déchaîna sur la Cochinchine orientale avec une violence inouïe :  24.000 chrétiens périrent dans la tourmente, huit missionnaires furent massacrés et  M. Iribarne fut au nombre des victimes. Privés de quinine, de médicaments, de ravitaillement, de toute communication avec l’Annam, complètement isolés, les trois missionnaires qui composaient alors à eux seuls tout le personnel de la Mission Bahnar, vécurent dans un dénuement absolu ; mais la Providence veillait sur eux. Ce fut la rude école à laquelle se façonna l’âme énergique du jeune missionnaire ; il pouvait maintenant affronter sans défaillance ni faiblesse les luttes et les souffrances qui ne lui manquèrent point durant ses cinquante-trois années de vie apostolique chez ces peuplades des montagnes d’Annam.

    La persécution et le blocus des pays « Moi » avaient pris fin ; cependant la situation des missionnaires n’en était pas moins restée particulièrement difficile. La Mission Bahnar qui ne comptait que quatre villages, 1.200 chrétiens, était entourée de populations fétichistes et pillardes. Aussi ne faut-il point s’étonner de l’accueil empressé fait au Baron de Meyrena qui venait, muni de recommandations et de documents officiels, fonder sous l’égide de la France un royaume en pays sauvage. Les missionnaires, M. Irigoyen en particulier, crurent voir dans cet aventurier, l’homme providentiel qui devait mettre fin à l’anarchie du pays « Moi », ramener la paix et faciliter ainsi la pénétration de l’Evangile. Hélas ! ils se sont trompés.

    Après une longue période d’attente douloureuse où tout travail semblait inutile et le zèle des pionniers de l’Evangile voué à l’insuccès, vint enfin l’heure de Dieu, l’heure de la marche en avant et des divines conquêtes. Dès 1888, les conversions se multiplièrent ; plusieurs villages brûlèrent leurs fétiches et d’autres ensuite acceptèrent de recevoir l’enseignement du missionnaire. C’est là que commençait pour M. Irigoyen le travail lent, difficile et crucifiant d’enseigner chaque jour, de prendre l’âme du sauvage pétrie de paganisme fruste, fermée à tout idéal, de la dégager de sa gangue pour l’élever au-dessus de ses grossières erreurs et pour la transformer en âme de chrétien. Voilà une tâche qui réclame une patience, un zèle et une grâce que Dieu n’accorde pleinement qu’à ceux qui vivent d’une vie intérieure intense. En ces années de rudes labeurs, il eut comme premier vicaire M. Kemlin qui devint Supérieur de la Mission Bahnar et mourut jeune encore, laissant après lui le souvenir d’un admirable et saint Missionnaire.

    L’administration française, après avoir laissé longtemps aux apôtres du Christ le soin périlleux et difficile de pénétrer en pays « Moi », voulut à son tour s’y établir. Un garde principal, M. Robert, fut envoyé pour fonder un poste à la frontière du pays Cedang, ce qui gênait particulièrement les pillards et les trafiquants d’esclaves ; aussi résolurent-ils de le faire mourir. M. Irigoyen ayant eu connaissance de ce complot s’empressa de prévenir le chef de la milice de ce qui se préparait. Malheureusement ce dernier ne tint pas compte de ces avertissements. Le 7 mai  1901, une centaine de guerriers Cedangs se précipitèrent à l’assaut du poste, tuèrent les sentinelles, blessèrent à mort M. Robert, puis s’enfuirent dans la forêt. Les survivants emportèrent leur chef, mais se trompant de chemin, ils se dirigèrent vers le Laos. Guidés par les coups de fusils, sans souci du danger, M. Irigoyen se mit à la recherche du blessé après une course de toute la nuit à travers la brousse où il le trouva étendu sur un brancard, le corps couvert de grosses fourmis noires qu’avait attirées le sang de ses blessures. Ramené à Kontum, soigné avec un dévouement admirable par M. Guerlach, supérieur de la Mission, il mourut en paix, après s’être réconcilié avec Dieu.

    Les travaux et les soucis avaient ébranlé la santé de M. Irigoyen. Sur l’ordre de son Supérieur, il dut, en 1903, aller se reposer à Hong-Kong. Ce fut la seule fois qu’il quitta l’Indochine. Son séjour au sanatorium de Béthanie ne fut que de courte durée ; il avait hâte de regagner sa Mission où l’attendaient cependant de nouvelles épreuves. Quelle douleur cruelle pour son cœur d’apôtre de voir ces sauvages qu’il avait tant aimés et instruits avec un si grand dévouement, revenir sans cesse à leurs pratiques païennes. Un jour que dans l’ardeur de son zèle, il s’était opposé au sacrifice d’un buffle offert aux génies du village, il fut entouré par une foule hostile et menaçante et peu s’en fallut qu’il ne tombât sous le coup de leurs lances, victime de la colère de ces pauvres égarés ! Epreuve plus cruelle encore de voir en 1912 celui qui représentait l’administration française à Kontum s’efforcer par des vexations et des tracasseries odieuses de faire apostasier ses néophytes. Défenseur de son troupeau, il accueillit en des termes dépourvus d’aménité les miliciens de ce fonctionnaire venus pour arrêter injustement plusieurs de ses chrétiens. Cet administrateur farouchement sectaire convoqua aussitôt à son tribunal M. Irigoyen pour avoir voulu, prétendait-il, par ses paroles intimider les agents de la force publique dans l’exercice de leurs fonctions… Quelle allait donc être l’attitude de l’accusé ? N’allait-il point dans son grand amour du droit et de la justice apostropher sans ménagement le président du tribunal qui était tout à la fois l’accusateur et le juge ? … Enfin, l’on put obtenir de lui qu’il résumerait toute sa plaidoirie et sa défense en cette laconique formule : « Je préfère ne pas répondre ». Le fonctionnaire blême de dépit leva la séance et le missionnaire retourna dans son district indemne de la condamnation qu’il n’aurait pas manqué d’encourir s’il lui avait été permis de donner libre cours à son indignation et à son éloquence.

    En 1920, sentant ses forces diminuer et se croyant dans l’impossibilité de remplir les charges de l’administration de son vaste district, il demanda et obtint la paroisse annamite de Phuong-Hoa établie à 2 kilomètres de Kontum. À 63 ans, il inaugurait  un nouveau genre de ministère. Habitué aux Cedangs, sauvages à l’âme fruste, il ne put que difficilement s’adapter à la mentalité de ses nouvelles ouailles… « Bonus Israelita in quo dolus non est ». Il n’arrivait point toujours à démêler l’écheveau savamment embrouillé des affaires annamites. « Je vois, je vois, j’entends, j’entends », disait-il à ses interlocuteurs qui lui racontaient une histoire pleine de réticences et de sous-entendus et sans plus écouter, la tête légèrement levée, les yeux demi-clos, il semblait suivre une vision intérieure et voir se dérouler les événements non point tels qu’ils s’étaient passés, mais tels qu’il se les imaginait ou tels qu’ils auraient dû être s’il avait été maître de les diriger.

    Ses lettres au mandarin étaient alors une rangée de mots en batailles ; les épithètes, les superlatifs y chevauchaient en désordre, débordant toujours le cadre des formules officielles et administratives ; mais on acceptait la littérature de combat du vénéré vieillard, par respect pour son âge, à cause de sa simplicité et de sa grande droiture. Le correspondant le plus favorisé était le procureur qui devait s’expliquer sur les retards des courriers, les erreurs commises par le libraire ou par le pharmacien qui n’avait pas envoyé la quantité exacte d’émétique, de quinine, de calomel et de rhubarbe, ses remèdes préférés avec lesquels il opérait des guérisons invraisemblables. Personne ne se formalisait d’ailleurs de ses outrances épistolaires. Après avoir reçu les plus sévères admonitions, on s’en allait tranquillement lui rendre visite en son hospitalière demeure. Il s’ingéniait toujours pour recevoir le mieux possible ses confrères. Aussitôt il appelait discrètement son « marmiton » et, à voix basse lui donnait de minutieux conseils, lui indiquait exactement la quantité de sel et de poivre à mettre dans les sauces, il se remémorait en l’occurrence de  vieilles recettes de cuisine qu’il expliquait à ses convives afin qu’ils pussent ensuite améliorer leur ordinaire : « Attention… « méfiez-vous de votre cuisinier… ; pour aller plus vite…, pour se débarrasser, il fait un feu « d’enfer, il grille tout… et vous sert de l’eau chaude à la place de bouillon. » – Ces indélicates substitutions, il les connaissait par expérience, ayant constaté plusieurs fois que le vin des quelques bouteilles soigneusement étiquetées qu’il tenait en réserve pour ses hôtes de passage, s’était à son grand déplaisir, changé en un liquide incolore provenant directement du puits creusé près de son presbytère et qui fournissait, affirmait-il, filtrée par le sable, la meilleure eau du pays… Naturellement les enquêtes n’aboutissaient à rien ; il n’arrivait jamais à découvrir le coupable pas plus que la provenance d’un chèque fantaisiste, de fabrication locale, tiré sur une banque inexistante dont un généreux bienfaiteur effectua le paiement pour le consoler et lui permettre d’achever son église, tandis que l’auteur du méfait lui offrait en réparation une belle statue de Notre-Dame de Lourdes.

    Il avait pour les services rendus à l’influence française, obtenu sans les désirer plusieurs décorations ; mais il ne voulut jamais remplir aucune des formalités nécessaires pour les recevoir, préférant une légère obole pour ses chrétiens, pour son école, sa léproserie, son église, où ses œuvres à toutes ces distinctions dont Dieu ne tient aucun compte, lorsqu’à la mort l’on se présente devant lui. L’originalité du caractère s’alliait chez le vénérable vieillard à une haute dignité de vie, à une grande délicatesse de conscience, à une continuelle et étroite union à Dieu. Il voulait réaliser en lui la haute idée qu’il avait de son sacerdoce, cherchant dans la Sainte Ecriture et dans les livres de spiritualité la voie la plus courte pour diminuer la distance qui le séparait de son Divin Modèle. Indépendamment d’un volumineux dictionnaire Cédang-Rongao, il a laissé de nombreux manuscrits où il serait possible de glaner, à côté d’idées un peu trop personnelles, des pensées profondes, des images suggestives, de sages directives pour l’apostolat chez les « Moi », de nombreux conseils pour remplir vaillamment et saintement sa vocation de missionnaire, pour s’élever enfin jusqu’aux plus hautes cimes de l’immolation, jusqu’au « radicalisme du sacrifice ».

    À 75 ans, il commença la construction d’une belle et grande église. Alerte, toujours infatigable, il s’occupait activement de son district, tout en ayant la charge d’une léproserie. Il avait entrepris la fondation d’une nouvelle paroisse, lorsqu’il fut atteint de cette mauvaise grippe qui fit de nombreuses victimes dans la Mission de Kontum ; et bien que gravement malade et d’une faiblesse extrême, il n’en voulait pas moins continuer à remplir son ministère. Il alla administrer les derniers sacrements à un lépreux ; c’est alors qu’il comprit que la fin était proche. Après plusieurs jours de souffrances et une longue agonie, le 21 avril 1935, le jour de Pâques, en présence de son évêque et de M. Décrouille, son intime confident notre vénéré doyen entra doucement dans l’Eternité pour chanter au Ciel avec les Saints et les Anges « l’Alleluia » sans fin de la Résurrection.

     

    • Numéro : 1560
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1883