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Dominique IRIBARNE (1859-1885)

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    M. Dominique Iribarne naquit le 8 juillet 1859, à Ossès. C’est au fond de cette petite et étroite vallée, baignée par les eaux mugis­santes de la Nive, qu’il passa les premières années de sa vie. Lui-même a souvent raconté comment Dieu l’avait pris à son service. « J’avais douze ans, disait-il, lorsqu’un prêtre habitué d’Ossès, M. Larre, vint me trouver ; j’étais aux. champs, seul, la pioche à la main. Je me hâtais d’achever la tâche que m’avait marquée ma mère. » — « Domi­nique, me dit M. Larre, tu ne voudrais pas être prêtre ? » — Je me redressai comme sous l’action d’une pile électrique, je sentis mes cheveux se hérisser. — « Comment, monsieur l’abbé, moi prêtre ? quelle apparence ? Maman n’a que moi, et qui va lui faire les travaux des champs ? »

    Mais cette objection ne pouvait arrêter le saint prêtre, il gagna la mère, il gagna le fils plus facilement encore, le fit étudier quelque temps chez lui, et l’envoya ensuite au pensionnat des missionnaires de Hasparren. Dominique resta trois ans dans cet établissement. « C’est de l’or en barre que vous nous avez donné là », disait le Supérieur à Mme Iribarne, cet enfant sera notre honneur et notre bonheur à vous et à nous. » Au Petit-Séminaire de Larressore, où il entra en quatrième, il donna la même satisfaction à ses pro­fesseurs. « D’une franchise et d’une loyauté extrêmes, d’une droiture dans sa conduite et d’une pureté dans ses mœurs qui ne permit jamais l’ombre d’un soupçon, il garda en même temps l’âpre énergie d’un véritable Basque ». Les difficultés ne l’effrayaient pas, mais il voulait les vaincre complètement et tout de suite. Il se désolait parfois de ses progrès trop lents dans l’étude de la langue française qu’il n’avait point apprise en son enfance. Ces regrets ne se tradui­saient pas par des larmes ou une vaine tristesse, mais par un redou­blement d’énergie. « Est-ce qu’il n’est donc pas possible que je devienne un peu français ? demandait-il à son professeur ; dites-moi, donc ce que je dois faire, car je me couperais la moitié de la langue pour apprendre à l’autre moitié à m’obéir. » Cependant, ce jeune séminariste qui nous semble si fort, si courageux, doute de sa force et de son courage. Lorsque la pensée d’être missionnaire se pré­sente à son esprit, la première question qu’il se pose est celle-ci : « Serai-je capable de supporter le martyre ? » Alors toutes les priva­tions, toutes les fatigues qu’il peut imaginer, il s’y oblige afin d’en­durcir son corps et de fortifier son âme ; un jour, dans son ardeur de néophyte qu’il pousse jusqu’à l’excès, si l’excès pouvait exister dans les choses dictées par l’amour de la croix, il se fait donner un seau d’eau bouillante, et y plonge résolûment les pieds. Il dut garder le lit pendant un mois. Malgré cette énergie ou plutôt peut-être à cause d’elle, le cœur conservait ses droits. M. Iribarne tremblait à la pensée de déclarer ses projets à sa mère. Pendant sa dernière année de Petit­-Séminaire, il obtint la permission de passer quelques jours chez lui afin de préparer sa famille au sacrifice. Il resta vingt jours et partit sans avoir osé dire un mot. Entré au Grand Séminaire, il chargea un ami de cette démarche. Mme Iribarne n’eut pas plus tôt compris ce dont il s’agissait qu’elle partit pour Bayonne ; elle fit cinquante kilo­mètres sans boire ni manger, traversa les rues de la ville sans parler à personne et alla droit au Séminaire : « Mon fils, l’abbé Iribarne, » demanda-t-elle. L’abbé descendit. L’entrevue fut orageuse. La mère donna des ordres formels et absolus. Le fils pria, supplia, il parla de Dieu, du salut des âmes, de sa vocation ; la mère renouvela ses défenses, plus précises et plus impérieuses. Alors le fils se mit à ge­noux : « Mère, demanda-t-il d’une voix basse mais ferme, dites-moi, dites-moi que vous ne voulez  pas que je parte , et je jette cette soutane à vos pieds, je vais avec vous et je prends la pioche. » La mère contempla son fils pendant quelques instants, ses traits crispés par l’indicible angoisse qui poignait son cœur se couvrirent d’une mortelle pâleur, et lentement comme si chaque mot lui coûtait la vie : « Mon fils, prononça-t-elle, dès ce moment, tu es mort pour moi, fais ce que Dieu veut. » Et Mme Iribarne repartit pour Ossès. Son sacrifice était fait, jamais une plainte, jamais un reproche ne sortira de ses lèvres.

    M. lribarne, après avoir passé trois ans au Séminaire des Missions­-Étrangères, fut destiné à la Cochinchine Orientale. « Tu me vois ému, disait-il au vicaire d’Ossès, et cependant je suis heureux comme si je voyais la porte du ciel s’ouvrir devant moi. Ici je n’aurais pas fait un bien hon curé, j’espère que je ferai un bon missionnaire ; pas mal sauvage moi-même, je crois que le bon Dieu m’a taillé pour les sau­vages, à eux jusqu’à la mort. »

    En 1884, il évangélisait le district de Quan-Cau, dans la province du Phu-Yen « district « particulièrement pauvre, écrivait-il, où dans chacune de mes chrétientés, je ne pourrais « trouver quatre maisons ayant le suffisant pour vivre, et j’entends par suffisant, récolter assez « pour ne pas mourir de faim en travaillant toute l’année comme des mercenaires, et « cependant, je me garderai bien de me plaindre de mon sort ; c’est l’œuvre de Dieu, et « pourvu que je fasse ce qui dépend de moi, j’ai la certitude que la Providence pourvoira à « tout pour sa plus grande gloire. »

    Ce que la Providence devait faire pour sa plus grande gloire, personne alors, malgré les sombres pressentiments qui agitaient tous les cœurs, personne ne le prévoyait, et M. Iribarne qui comme tous ses confrères augurait mal de l’avenir, n’aurait pas osé même soupçonner les terribles malheurs qui sont venus fondre sur la mission de Cochinchine Orientale.

    Il y avait dix-huit mois à peine, que notre cher confrère travaillait avec la plus grande ardeur dans la portion de la vigne que Dieu lui avait donné à défricher, quand il eut le bonheur de verser son sang pour Jésus-Christ.

    « La nouvelle de la mort du cher P. Iribarne, écrit Mgr Van Camelbeke, m’a été confirmée de manière à ne plus laisser de doute dans mon esprit. Il aurait été massacré le 19 août, non loin de sa chrétienté de Quan-Cau. Ne pouvant plus tenir au milieu des incendies de ce village, et se voyant cerné de près par une forte troupe de rebelles, il se décida à tenter la fuite avec toute la vitesse de son cheval. Il espérait trouver au port voisin une barque pour s’éloigner en mer. Malheureusement il n’en trouva aucune et dut revenir vers son point de départ. L’ennemi l’attendait au retour. Il fut donc tout d’abord renversé de cheval et percé de deux coups de lance. Les bourreaux voulant le faire souffrir plus longtemps et repaître les yeux de la populace du spectacle de sa mort, le garrotèrent avec la dernière barbarie et le portèrent jusqu’auprès du marché. Là le pauvre et cher Père fut décapité, en présence de la multitude ameutée. Sa tête fut attachée aux branches d’un grand arbre, et tout son corps fut dépecé et grillé comme de la viande de boucherie. Le catéchiste qui l’accompagnait eut le même sort ainsi qu’une foule de chrétiens de l’endroit. »

    Lorsque Mme Iribarne apprit la mort de son fils, deux larmes, deux seules, glissèrent sur son visage, une ombre passa sur son front ; ses lèvres murmurèrent une prière, ce fut tout. Elle resta presque silencieuse ; peut-être en ce moment de suprême douleur revoyait-elle son fils, agenouillé dans le parloir du Grand Séminaire de Bayonne, et au fond de son cœur, entendait-elle l’écho de cette parole qui lui avait tant coûté : « Mon fils, fais ce que Dieu veut. »

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1555
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1883