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Gustave HUTINET (1877-1967)

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    Le dimanche 1er octobre 1967, à l’ouverture du mois du Saint Rosaire, au sanatorium de Montbeton, s’est endormi, pieusement, dans le Seigneur, le P. Gustave HUTINET, l’un des plus remarquables et zélés missionnaires des Hauts-Plateaux du Vietnam.

    Humble et discret, il ne parlait que rarement de lui-même, de sa famille, de sa studieuse. jeunesse, de son séminaire de Langres où il se fit remarquer par sa piété et son intelligence.

    À la fin de ses études, il obtint de son évêque la permission, qui lui fut accordée, de rentrer au Séminaire des Missions Étrangères.

    Il existait alors dans la bibliothèque de Bièvres et de la Rue du Bac un livre intitulé « le Chevalier apôtre ». C’était la biographie de Célestin Geoffroy Chicard. Il était, pour plusieurs aspirants missionnaires, un modèle qu’ils admiraient et que quelques-uns s’efforçaient d’imiter. En ce temps-là, Paris et Bièvres ne possédaient pas l’éclairage électrique, d’ascenseurs, le chauffage central, l’eau froide et l’eau chaude à l’étage ; l’on trouvait parfois le matin sa cuvette de toilette recouverte d’une légère pellicule de glace et, lorsqu’il gelait à pierre fendre, Gustave, pour s’endurcir et se mortifier, laissait, la nuit, grande ouverte la fenêtre de sa chambre.

    Durant les vacances, il accomplissait des randonnées longues et harassantes. Un jour, il entreprit, avec deux autres chevaleresques confrères, le pèlerinage de Chartres, n’ayant que chapelet , et bréviaire, quelques croûtons de pain dans une musette, pour tout bagage. A midi, affamés, harassés de fatigue, ils furent heureux de faire, griller sur le talus de la route, pour se rassasier, un corbeau qu’ils avaient eu la veille la prévoyance et la chance de capturer.

     

    Ordonné prêtre le 29 juin 1900, il reçut comme destination la Mission de Qui-Nhon qui portait alors le nom de Cochinchine Orientale.

    Pour se conformer aux conseils de son directeur qui avait connu vers 1885 plusieurs martyrs de Chine et d’Annam, il n’emportait dans sa malle qu’un fusil de chasse (Gras transformé) pour exterminer les fauves et aussi chasser chevreuils et sangliers afin de se ravitailler et, également, une selle de cheval pour ses courses apostoliques, à la recherche des âmes à convertir et des brebis égarées à ramener au bercail. Dans une valise il avait soigneusement rangé un instrument dénommé clysopompe, avec les examens de Tronson, la Perfection chrétienne de Rodriguez et les œuvres de Saint Jean de la Croix. En ce temps-là, les missionnaires quittaient la France sans espoir de retour, ils ne pouvaient prévoir que, plus tard, le progrès mettrait à la disposition de leurs successeurs des méthodes nouvelles et, pour les aider dans leurs ministères, des appareils vraiment scientifiques.

    Le Vicariat de la Cochinchine orientale se composait alors de deux parties distinctes : la Mission d’Annam, avec ses florissantes et ferventes chrétientés, et celle dénommée des sauvages Bahnars, contrée presque inexplorée, habitée par des peuplades primitives, méfiantes, farouches, se faisant entre elles continuellement la guerre. C’est vers cette terre hostile, montagneuse, malsaine, couverte de forêts que les jeunes missionnaires désiraient ardemment aller pour sauver des âmes, souffrir, travailler et mourir.

    Mais, dès son arrivée, son évêque, Mgr Camelbeke l’envoya en la paroisse de Go-Thi pour apprendre la langue annamite et, ensuite, au grand séminaire de Dai-An comme professeur pour enseigner la théologie. Ce ne fut que quatre années plus tard que le P. Hutinet put enfin voir se réaliser ses espérances de s’en aller en pays bahnar.

    Le voilà enfin en possession de sa part d’héritage... il a comme exemples et pour guides deux prestigieux missionnaires, le P. Guerlach, le véritable type de chevalier-apôtre, et le P. Jannin, l’admirable organisateur et, ensuite, le premier évêque de la Mission bahnar. C’est sous leur direction qu’il débuta dans l’exercice du ministère apostolique.

    L’animisme est la religion que professent les autochtones des Hauts-Plateaux du Vietnam, l’essentiel du culte consiste à se rendre propices les génies, à les apaiser pour éloigner les maux dont ils sont les auteurs : épidémies, inondations, sécheresse, incendies, morts accidentelles. Les maladies ordinaires peuvent parfois elles-mêmes mettre à l’épreuve la foi des néophytes, surtout si elles visitent le missionnaire, et les faire douter de la doctrine qu’il est venu leur enseigner. C’est pourquoi, lorsque le P. Hutinet sentait venir une crise de paludisme, il se hâtait de seller son cheval et partait visiter la plus lointaine de ses chrétientés, afin, disait-il « de semer et d’égarer la fièvre au cours de son voyage ». Il avait, d’ailleurs, pour se soigner, des méthodes et des remèdes plus redoutables que le mal qu’il prétendait guérir. Il lui arriva de faire bouillir dans une vieille casserole, pour la désinfecter, une seringue hypodermique, de s’enfoncer profondément l’aiguille dans les muscles du mollet : il en résulta un abcès qui mit sa jambe en danger et, il lui fallut six mois pour pouvoir, sans trop souffrir, reprendre le cours de ses apostoliques randonnées.

    «Venez avec moi, me dit un jour le P. Jannin, je viens de recevoir une lettre du P. Hutinet, il m’invite à me rendre lundi au village païen de Kon Joripen, vous verrez comment on chasse le démon. Oh ! combien vous devez bénir le ciel d’avoir été envoyé dans la si belle mais si pauvre mission bahnar où s’opèrent de si merveilleuses conversions ! »

    Le P. Hutinet était arrivé le premier au lieu du rendez-vous, il se tenait silencieux, sévère, debout, comme un chef, au milieu de l’élite de ses chrétiens qui devaient nous accompagner. « Ah ! les braves gens! Ah ! les braves gens ! » s’écriait le P. Jannin en reconnaissant ses anciens paroissiens ; saisissant de préférence les plus vieux, les plus crasseux, il les serrait paternellement sur son cœur. « Ah ! les braves gens ! » répétait-il sans cesse, et s’adressant directement à moi, il ajoutait : « Quel maître homme que ce bon P. Hutinet ! il est regrettable qu’il ait un rigide et fichu caractère, il y remédiera et, lorsqu’arrivera le temps de la création d’un vicariat apostolique chez nos chers Bahnars, il en sera le premier évêque ». Cette prédiction ne devait point se réaliser.

    Le rassemblement de ses guerriers terminé, le P. Hutinet, malgré la pluie, donna le signal du départ. C’est alors que, dans le ciel, à travers les nuages, filtra un rayon de soleil : « Deo gratias, s’écria le P. Jannin, voici le beau temps. Dieu favorise notre voyage ». Vingt minutes après cette pieuse réflexion, les cataractes du ciel s’ouvrirent et déversèrent Sur nous leurs eaux à torrent. « Dieu Soit béni, répéta le P. Jannin... le temps est affreux, c’est bon signe, cela prouve que le diable n’est pas content » et, dans son enthousiasme, au milieu du tonnerre et de l’orage, il entonna le Magnificat.

    Il fallut néanmoins cinq journées d’interminables palabres pour obtenir que les futurs catéchumènes acceptassent de se débarrasser de leurs fétiches. On en fit un autodafé et, louant Dieu de cette victoire sur l’enfer, les chrétiens et les missionnaires reprirent en chantant des cantiques, le chemin du retour...

    Certes, le diable n’était pas content, et il devait le manifester autrement que par la pluie et le mauvais temps. Gustave ne devait pas tarder à s’en apercevoir : ses tracasseries le poursuivirent tout le cours de son existence, mais il ne voulait confier à personne le secret de ses cruelles angoisses. Lorsqu’un confrère compatissant lui demandait la cause de ses inquiétudes et de la tristesse qu’il s’efforçait de cacher, il avait toujours avec un sourire, une réponse qui pouvait satisfaire, mais également induire en erreur celui qui l’interrogeait...

    Le prestige et l’ascendant qu’il avait acquis et dont il jouissait auprès des montagnards suscitèrent la jalousie du chef de province, fonctionnaire colonial à l’esprit haineux et sectaire qui chercha et trouva l’occasion de citer à son tribunal et de condamner le vieillard missionnaire sous prétexte de s’être fait, dans une affaire litigieuse, illégalement, le défenseur de ses chrétiens !

    À cause de cette inique et injuste sentence, le P. Hutinet dut quitter son beau et florissant district de Kon Long Buk pour assumer la charge difficile de l’évangélisation des villages Jorai de la vallée du Touer. La tâche était ingrate et pénible et c’est avec tristesse que le missionnaire se remémorait l’heureux temps de ses conquêtes apostoliques, où il pouvait écrire au Supérieur de la Mission : « Malgré une fièvre qui me tient depuis quinze jours, j’instruis quelques villages pour le baptême. Dieu aidant, j’espère bien pouvoir, dans le courant de l’année prochaine, planter la croix dans trois autres villages... » Il attribuait à son manque de zèle, à sa tiédeur, les échecs apparents de non nouveau ministère et il s’imposait de. fatigues harassantes pour visiter régulièrement les chrétientés de son vaste district. Lorsque l’administration française eut ouvert une route et quelques chemins en la haute région, il fut l’un des premiers à se procurer, pour ses déplacements, une bicyclette : celle qu’il utilisait n’avait pas encore bénéficié des perfectionnements actuels ; sans roue libre, elle était d’un poids exagéré. Son petit cuisinier annamite, grimpé sur un cheval devenu squelettique, tirait, avec une corde attachée à la selle de sa monture, ce lourd véhicule, pour l’aider à franchir les pentes sablonneuses, ardues ou escarpées. Arrivé dans sa case-chapelle, Gustave avalait rapidement la ratatouille que son marmiton lui avait préparée : du riz gluant et des herbes bouillies que les montagnards roulent dans leurs mains après les avoir lavées, essuyées contre une colonne de leur case, mais le plus souvent sur leur derrière. Ensuite, palabres et instructions terminées, le zélé missionnaire récitait son bréviaire et prolongeait sa prière de longues heures dans la nuit.

    Il avait établi une modeste école où il apprenait à de petits Jorai à lire et à écrire et il leur enseignait également la politesse et les bonnes manières. « Lorsque vous me servez à table, disait-il, il ne faut pas lécher les plats et avec votre langue nettoyer les cuillers et les fourchettes ; il ne convient pas non plus d’essuyer les assiettes avec l’extrémité de votre  « kopen » (langouti) ». Mais c’est à leur formation spirituelle qu’il donnait tous ses soins dans l’espoir d’en faire de solides chrétiens. Il était d’une vigilance extrême pour éloigner de ses chers enfants les embûches du prince des ténèbres, qui lui suggérait sans cesse le désir de s’en aller pratiquer la vie contemplative dans la tranquillité d’un monastère.

    En 1920, le P. Irigoyen, un vétéran de l’apostolat chez les Sedang, sentant ses forces le trahir, demanda et obtint de laisser à un missionnaire moins âgé la charge de l’important district de Kon Horing qu’il avait fondé.

    Le P. Hutinet fut désigné pour prendre sa succession. Mais, avant d’accepter cette nomination, il sollicita l’autorisation d’aller passer auparavant quelques semaines de retraite et de récollection à la Trappe annamite de Phuoc-Son, et c’est de là qu’il m’écrivait : « Les hivers d’Annam depuis 1900 ne me laissent pas l’impression d’avoir grelotté comme cette année. Les braves moines de Phuoc-Son, malgré leur légère vêture. n’ont pas l’air de trop pâtir, tant ils brûlent de l’amour divin. Malgré leurs touchants exemples, ils ne sont pas arrivés à allumer chez moi ce beau feu d’enthousiasme, pas même pour Kontum. où je reviendrai par raison et par devoir. Quand je dis « par raison », c’est une contrevérité ; si j’écoutais la raison, j’entrerais définitivement au monastère... Le monastère du P. Denis vous change de ce que l’on rencontre ailleurs. J’invite ceux qui mésestiment les Annamites de venir voir ce que l’on voit ici ».

    Cette déclaration du P. Hutinet révélait chez lui une évolution complète. Auparavant, il exaltait les vertus incomparables de ses chers Bahnars et ne voulait point admettre que, malgré d’inévitables défauts, les Annamites possédaient néanmoins quelques qualités et étaient capables d’en acquérir d’autres. Depuis lors, il s’efforça de remplacer par un visage aimable et souriant son aspect naturellement grave et austère, de réformer son caractère impérieux et dominateur, d’assouplir et même d’abandonner sa volonté pour la soumettre à celle de ses confrères et de ses supérieurs.

    Ce fut pour lui une grande joie d’apprendre dans la soirée du 13 juillet 1923, l’arrivée à Kontum d’un jeune missionnaire, le P. Paul Crétin, qui devait devenir son auxiliaire, son disciple et son imitateur, et il s’empressa de l’initier à sa méthode d’apostolat, qui était d’ailleurs celle que Saint Paul prescrivait à Timothée : prædica verbum, insta opportune, importune, argue, obsecra et increpa in omni patientia et doctrina... Prêcher, enseigner Jésus... le Christ crucifié... Aucune autre méthode, aussi scientifique soit-elle ne saurait la remplacer... Il faut, ajoutait-il, pratiquer soi-même ce que l’on enseigne aux autres, donner l’exemple de la pénitence, de la mortification, de la charité. Lorsque les montagnards constatent que l’on peut se passer du bien-être, du confort, de l’usage des boissons alcoolisées, il est plus facile de les instruire et de leur faire accepter les restrictions et les règlements qu’on leur impose afin de les guérir de leur intempérance. Il ne faut pas être de ceux qui ne font point eux-mêmes ce qu’ils prescrivent aux autres. Pourrions-nous dire à nos chrétiens comme le grand Apôtre : Imitatores mei estote sicut ego Christi ?...

    Il pratiquait l’esprit de pauvreté. « Je me reprocherais d’employer pour améliorer mon ordinaire les dons qui me sont adressés, je me contente du nécessaire, ce n’est point pour me payer de bonnes bouteilles que cet argent m’est envoyé ; il faut savoir respecter les intentions des donateurs ».

    Bien qu’il n’ait jamais suivi pour se spécialiser un cours de catéchèse, il était devenu par la pratique et l’expérience, un merveilleux éducateur. Il était pour ses catéchistes un pénétrant judicieux et habile directeur, il veillait sur eux avec une inquiète et paternelle vigilance, et lui-même, pour donner l’exemple lorsqu’il allait en ville, dans les, rues populeuses, il marchait les yeux baissés, ne regardant que la pointe de ses souliers... Il estimait que le diable n’avait pas besoin qu’on l’excite et qu’il se chargeait, sans qu’on l’y invite, de créer de sérieux obstacles à son ministère, en se servant de fonctionnaires, d’aventuriers, de prospecteur qui, pour découvrir de l’or dans les cours d’eau du pays Sedang, imposaient le travail forcé aux montagnards dont il s’était fait le défenseur. C’est ainsi qu’il gagna leur confiance et leur reconnaissance et put voir au bout de quelques années dix villages demander qu’on leur fasse connaître combien suave et léger était le joug du Seigneur.

    En 1932, sur les instances de Mgr Tardieu, vicaire apostolique de Quinhon, Rome accepta la création et l’autonomie de la Mission de Kontum ; son supérieur d’alors demanda aux missionnaires de désigner pour l’élection du nouvel évêque « ce maître homme qui avait obtenu de si merveilleux résultats dans son district et son ministère auprès des Bahnars, des Jorai et des Sedang ». Mais cette invitation ne fut point prise en considération et ce fut le P. Jannin qui devint le chef et le premier vicaire apostolique de la Mission Bahnar. Malgré ses protestations, il nomma le P. Hutinet, provicaire de la circonscription ecclésiastique placée sous sa juridiction et il l’envoya en France afin d’obtenir de Mgr de Guébriant des subsides pour la construction d’un probatorium destiné à devenir un Séminaire annamite des Missions Étrangères en Extrême-Orient pour l’évangélisation des autochtones et des minorités ethniques de la Haute-Région.

    À son retour à Kontum, le P. Hutinet s’occupa très activement de cette formation dont il fut l’un des principaux organisateurs. Mais, de nouveau, obsédé par son désir d’embrasser la vie monastique, il se désista de sa charge de provicaire et sollicita son admission à la Trappe indigène de My-Ca. Mais Mgr Jannin avait aupa­ravant eu soin d’avertir le prieur de ne point accueillir favorable­ment cette demande, de crainte que cet excellent missionnaire, en voulant imposer des réformes, ne mît tôt ou tard la pagaille dans son monastère ; il obtint néanmoins d’aller à Hong-Kong pour y faire un séjour indéterminé à la maison de retraite des M.E.P. de Nazareth.

    En 1940, la mort de Mgr Jannin priva la Mission de Kontum de son vicaire apostolique et l’école des catéchistes bahnars de son incomparable fondateur. L’œuvre risquait de péricliter ; alors, avec beaucoup d’hésitations, le P. Hutinet accepta de quitter Nazareth pour en assurer la direction... Comme il refusait d’en assurer le supériorat, Mgr Sion, le nouvel évêque, en confia la charge au P. Ferrand.

    Mais, alors, à cause d’une irréductible incompatibilité de caractères, les difficultés commencèrent. Le supérieur voulait pour les élèves plus de liberté afin d’assurer le développement de leur personnalité, son collègue exigeait la parfaite observation du règlement pour réformer leur versatilité et leur esprit d’indépendance. L’un préconisait la musique moderne, l’autre, le maintien dés vieux cantiques dont les chrétiens faisaient depuis plus de vingt ans retentir l’écho de leurs montagnes. A cause de cette mésentente, personne ne fut étonné de lire cette note de l’évêché dans « l’Echo de la Mission » du 20 septembre 1943 : « Le P. Hutinet nous a quittés pour aller remplir les fonctions d’aumônier de la léproserie de Qui-Hoa (mission de Quinhon) ; son départ a causé un grand vide dans la mission, qui attend toujours du renfort pour soulager ceux qui sont surchargés de travail. »

    Puis, en 1945, survint l’occupation japonaise. Tous les missionnaires furent emmenés pour être placés en résidence forcée à Hué, Nhatrang, Saigon, sous la garde sévère des Nippons dont la défaite apporta la libération ; mais, à cause des Vietminh, le P. Hutinet ne put rejoindre son poste ; il partit pour la France. Quelques mois plus tard, il rejoignait Kontum où il fut nommé curé de l’importante paroisse de Tân-Huong. Il se dévoua sans compter à son nou­veau ministère, réalisant jusqu’à l’héroïsme l’ « impendar et superimpendar » du grand Apôtre, lorsqu’on lui conseillait de ménager ses forces, il répondait : « Nous sommes les ouvriers de la vigne du Seigneur et non pas des colons. des fonctionnaires auxquels l’administration offre des vacances et de fréquents congés. Nous nous reposerons au ciel ». « Remplacez au moins par une modeste automobile votre vieille bécane qui grince et sonne la ferraille ». « Il faut, répondait-il, j’en conviens, être de son temps, mettre au service de l’apostolat les progrès techniques, mais l’automobile a l’inconvénient de faciliter les promenades, les déplacements inutiles, la visite-éclair de ses catéchumènes et de ses néophytes, alors qu’il est nécessaire de consacrer à leur instruction non seulement une journée, mais parfois une semaine entière, ce qui exige un séjour prolongé dans la même chrétienté. Pour desservir une seule paroisse, un missionnaire ne devrait pas avoir besoin d’une automobile ».

    Affligé en son âme de scrupules et d’angoisses, souffrant dans son corps d’infirmités incurables, il ne se plaignait jamais, mais sentant ses forces décliner, il pria son évêque de le décharger d’un ministère qui1 ne pouvait plus, à cause de l’âge, suffisamment remplir et, à sa demande, il devint l’aumônier des Sœurs de la Charité et de la petite Congrégation diocésaine de la Médaille Miraculeuse, mais n’ayant pu faire admettre des réformes qu’il voulait apporter au règlement de cet institut de religieuses indigènes, il demanda de se retirer du ministère. Lorsqu’un missionnaire a consacré toute sa vie à l’accomplissement de rudes labeurs, il est devenu incapable de passer son temps à ne rien faire. C’est pourquoi. en sa retraite au petit séminaire de la Mission, le P. Hutinet ne pouvant demeurer inactif, entreprit la composition  d’un dictionnaire français-bahnar et vietnamien, ainsi que l’enseignement du catéchisme aux enfants de l’École administrative, qui comptait alors 1843 élèves dont l60 étaient chrétiens.

    Mais, de crainte que ce travail n’augmente la fatigue du vénérable vieillard, son évêque, dans sa paternelle sollicitude, crut devoir envoyer cette studieuse jeunesse poursuivre son instruction religieuse à la maison de l’école des catéchistes du Bienheureux Cuenot. « Je constate, dit le P Hutinet en apprenant cette décision, que je ne suis plus bon à rien, pas même à faire une heure de classe à des bambins. C’est pourquoi j’ai pris la détermination d’aller finir mes jours dans le recueillement et la prière au Sanatorium de Saint-Raphaël à Montbeton, car je crains de devenir d’ici peu embarrassant et une charge pour la Mission ».

    En effet, la Société, qui se préoccupe des missionnaires de l’an 2000, ne possède pas dans tout l’Extrême-Orient un seul établissement pour recevoir les vétérans de l’apostolat, les infirmes, les malades, ceux qui n’ont plus de famille, qui ne peuvent point prendre de congés en France et veulent mourir cri pays de mission. Le P. Hutinet, au début de l’année qui devait être celle de sa mort, écrivait à l’un de ses confrères : « La tête et les épaules, les jambes se chargent de me rappeler que je suis un invalide, un rhumatisant, je ne quitte plus Montbeton, le terminus de mes sorties est la chapelle qui, comme ma chambre et le réfectoire, se trouvent au rez-de-chaussée. Je ne devrais point publier mes infirmités. Vous aussi en avez, mais vous les gardez dans l’intimité du Bon Dieu. C’est mieux... nous devons supporter, et même nous réjouir de nos souffrances puisqu’elles nous préparent à sa suprême et divine rencontre : Spero dissolvi et esse cum Christo. »

    Et maintenant, le vaillant soldat du Christ dort son dernier sommeil au petit cimetière de Montbeton. Au terme de sa longue existence, il pouvait dire comme Saint Paul : « Bonum certamen certavi, cursum meum consummavi ».

    Dans le ciel, il a reçu la récompense de ses travaux et de ses souffrances. Il jouit enfin de cette paix ineffable que son âme tourmentée et scrupuleuse n’a guère connue ici-bas.

    Requiescat in pace !

    • Numéro : 2429
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1900