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Gustave HUE (1870-1946)

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    Le 8 mai 1946- nous avons conduit au cimetière des prêtres de Hanoi, M. Gustave-Joseph Hue, décédé la veille à la clinique Saint-Paul à Hanoi, d’une crise d’urémie. Le cher défunt était né à Bernières-sur-Mer (diocèse de Bayeux) le 12 décembre 1870. Son père était fabricant de voiles pour les nombreux voiliers qui fréquentaient le port de Caen. L’enfant, remarqué de bonne heure par son curé à cause de sa piété, de son intelligence et de son appli-cation au travail, commença ses études de latin au presbytère de sa paroisse et les termina au petit et grand séminaire de son diocèse. M. Hue avait connu sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et avait eu le bonheur de remplir les fonctions de diacre à la cérémonie de prise de voile de sa sainte compatriote, au Carmel de Lisieux.

     

    Après son admission au Séminaire des Missions-Étrangères de Paris, où il ne passa qu’une année, il fut destiné à la Mission de Hung-hoa, en 1895. Cet apôtre infatigable n’est jamais retourné en France et n’a jamais consenti à prendre quelques jours de repos. Soit à pied, soit à bicyclette, il visitait ses nouvelles chrétientés : rien ne pouvait, l’arrêter. Doué d’une résistance physique remarquable, il faisait à bonne allure de bonnes tournées à bicyclette, qui auraient découragé beaucoup de sportifs plus jeunes que lui. En juin 1937, déjà âgé de 67 ans, il partit un dimanche après sa messe pour aller assister à ses derniers moments son ami, M. Gauja, mourant, à Tuyên-Quang et fit, sans désemparer, une course de 120 kilomètres en plein midi et par une des journées les plus chaudes du Tonkin. Et pourtant Dieu sait, surtout dans les dernières années de sa vie, quand il n’eut plus de vicaires français, quel régime alimentaire il suivait ! C’était le régime des Annamites et des Muongs les plus pauvres : jamais de vin, trois ou quatre écuelles de riz, un peu de sel, une tasse de thé ; si son papayer donnait quelques fruits, on en trouvait un sur sa table. Si ses fidèles lui offraient quelques œufs ou poissons, le menu était un peu plus copieux... Il aimait à recevoir la visite des confrères, mais il les prévenait gentiment : « Eau et air gratuits, pour le reste apportez-le. » Aussi les missionnaires et certains Européens, qui aimaient la société de cet homme si instruit et si aimable, prenaient la précaution de se munir de provisions pour se restaurer et permettre à leur amphitryon de varier un peu son régime ordinaire. M. Hue souriait et acceptait de bonne grâce.

     

    Peu après son arrivée au Tonkin, il alla prêter son concours à M. Girod comme curé de Yenbay et aumônier des troupes de la garnison. Une fois par mois, M. Girod descendu de Laokay et M. Hue, venu de Yenbay, se rencontraient au milieu de la forêt pour se confesser et reprenaient ensuite la direction de leur poste par des chemins dangereux où la rencontre du tigre était assez fréquente. Une année plus tard, il compléta sa formation apostolique avec M. Chatellier dans les grandes paroisses de Yêntap et du Rubo, et en 1898, son Supérieur lui confia la paroisse de Noluc, voisine du poste militaire de Vietri, qui avait une garnison assez importante. Il en devint l’aumônier, tout en s’occupant de ses chrétiens avec l’aide d’un prêtre indigène. En quelques années, il fonda plus de 80 chrétientés dans les provinces de Phutho et de Sontay. Sur la fin de sa vie, il avait confié le soin de ses néophytes à des prêtres annamites et s’était retiré chez les Muongs installés sur les pentes du mont Bavi, sur les bords de la Rivière Noire.

     

    Passionné pour l’étude, il savait toutefois faire passer son travail de missionnaire avant tout. D’un aspect plutôt sévère, il n’effrayait ni les pauvres ni les enfants qui l’aimaient. C’était un catéchiste incomparable, qui savait comprendre les enfants et les intéresser ; et, les dernières années, il passait plusieurs heures par jour à faire la classe à ses petits sauvages. Son dévouement et sa grande bonté lui avaient conquis tous les cœurs ; aussi ses voisins bouddhistes lui témoignaient le plus profond respect.

     

    Sous l’occupation japonaise, après la prise du pouvoir par les Viet-Minh, il était resté seul européen sur les bords de la Rivière Noire sans être inquiété par qui que ce soit ; seule la maladie l’a obligé à quitter son poste.

     

    Bon musicien, M. Hue avait appris la langue du pays très facilement et était devenu un des meilleurs annamitisants de l’Indochine ; il connaissait parfaitement les caractères chinois et pouvait lire toutes les revues imprimées en Chine ou au Japon. A l’âge de 65 ans, il commençait l’étude de la langue muong et parvint à se faire comprendre de ses montagnards. Il s’occupa les trois dernières années de sa vie à repasser ses cours d’hébreu et, sur son lit d’hôpital, il termina la traduction des psaumes en annamite. Il avait écrit dans cette langue la vie de sainte Monique, de saint Augustin et fait paraître un résumé des quatre Evangiles en vers vietnamiens ainsi que plusieurs brochures sur le bouddhisme, le confucianisme, le protestantisme, très goûtées de la jeunesse cultivée bouddhiste et chrétienne. Sous les pseudonymes de Lucien Baudo et de Tây-duong, il a écrit de nombreux articles dans le jour-nal Avenir du Tonkin, surtout, sur les questions linguistiques ou sur le développement économique et moral du Tonkin. En dernier lieu, il a composé un « passe-partout » pour lire et comprendre la nouvelle presse vietnamienne et un volumineux dictionnaire annamite-chinois-français, gros in-4ºde 2.000 pages, paru à Hanoi en 1937, très estimé de tous les intellectuels, dont l’édition a été  épuisée rapidement, et dont la réimpression est demandée par tous. Il avait aussi terminé le grand dictionnaire français-vietnamien, qui sera imprimé bientôt si nous avons le bonheur de retrouver le manuscrit laissé par la regretté défunt.

     

    M. Hue aurait mérité mieux qu’une simple notice nécrologique. Beaucoup de confrères ont exprimé le désir de voir sa vie écrite par une plume élégante, qui serait tout à l’honneur de la Société des Missions-Étrangères et procurerait aux missionnaires le sujet d’une grande édification, car M. Hue fut vraiment un modèle par sa piété profonde, sa bonté, sa science et son amour du travail. Il a mis en pratique le vœu de saint Alphonse de Liguori de ne jamais perdre une minute pendant sa vie. Du haut du ciel il continuera à veiller sur ses chrétiens et sur ses confrères qui garderont de lui le meil­leur souvenir.

     

     

    • Numéro : 2200
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1895