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Julien HUCHET (1873-1922)

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    Julien-Jean-Baptiste-Pierre Huchet naquit le le 30 août 1873, à Moulins, diocèse de Poitiers ; if fut considéré depuis comme appartenant au diocèse de Luçon, où sa famille habita longtemps.

     

    Il perdit sa mère de bonne heure. La sœur de celle-ci, Mme Tessier la remplaça près de l’enfant, qui l’aima toujours comme une seconde mère. Elle lui donna une éducation pleine de foi et quand, élève au petit séminaire de Chavagnes, Julien déclara qu’il se sentait appelé aux Missions Étrangères, elle n’hésita pas à l’encourager et à le soutenir dans sa vocation. Cette forte chrétienne devait, quelques années plus tard, offrir à Dieu son propre enfant, le cousin très cher de Julien, M. Eugène Tessier, actuellement missionnaire au Kouangsi.

     

    Hélas ! moins éclairé que la bonne tante, le père de Julien ne voulut pas entendre parler de départ : il refusa l’autorisation demandée. Comme l’appel divin était clair, le futur mission-naire partit quand même. Son sacrifice plus amer fut sans doute aussi plus fécond, Dieu aidant, de longues années après, le pauvre père lui-même devait finir par accepter chrétiennement la vocation de son fils bien aimé.

     

    Le temps du Séminaire passa vite dans la joie et l’entrain. La générosité appelle la générosité : Au jour de son sous-diaconat, une amie d’enfance qui assistait à l’ordination en fut si touchée, qu’elle résolut sur-le-champ de se consacrer, elle aussi, au service du divin Maître. Elle en fit la confidence au nouveau sous-diacre et entra bientôt dans un ordre religieux.

     

    Le 11 mai 1898, M. Huchet partit pour la Mandchourie avec M. Moulin, du diocèse de Lyon, qui devait mourir deux ans après, au début de la persécution des Boxeurs. En même temps que les jeunes missionnaires, arrivaient en Mandchourie les brefs divisant la Mission en deux Vicariats apostoliques. C’est à la Mission de Manchourie Méridionale que furent affectées les nouvelles recrues.

     

    M. Huchet fut d’abord envoyé dans les montagnes de Hoangkintouen, chez M. Vuillemot, pour y étudier la langue chinoise. Il ne pouvait y rester longtemps : Mgr Guillon trouvait que sa « petite mais héroïque phalange d’ouvriers » comme il l’appelait, avait grand besoin de renforts, car la moisson était immense. « C’est vraiment, écrivait l’évêque, un souffle de l’Esprit d’En-Haut qui passe à travers la Mandchourie. » Mais il fallait lutter contre les menées de l’Esprit du Mal, « persécutions de tous genres, dit-il encore, auxquelles, partout et sans répit, sont en butte nos nouveaux chrétiens... persécutions que le missionnaire ne peut conjurer à temps, qui décuplent ses courses et ses déboires, et dont les effets désastreux lui brisent le cœur. »

     

    Quelques mois seulement après son arrivée, M. Huchet reçut donc sa nomination au poste de Ouangtsinmenn, à plus de deux cents kilomètres à l’est de Moukden, dans le voisinage du vaillant M. Villeneuve. Il n’avait encore put s’y rendre quand, en mars 1899, il apprit que la populace avait pillé son nouvel oratoire et forcé le mandarin à emprisonner plusieurs de ses chrétiens.

     

    « A la première nouvelle de cet événement, écrit Mgr Guillon, M. Huchet accourut pour venir en aide à ses ouailles, et j’envoyai en même temps à son secours un prêtre chinois, avec les ordres les plus formels du Gouverneur. Il était trop tard ; ils n’arrivèrent sur les lieux que pour présenter leurs têtes aux forcenés. Le mandarin effrayé les garda tous au prétoire, mais, impuissant à tenir tête aux rebelles, il nous avertit qu’il ne pouvait plus répondre de la vie des deux Pères. » Alors l’Evêque, malgré la distance et le péril, voulut faire l’impossible pour sauver ses missionnaires ou mourir avec eux : « Je cours moi-même à leur secours, avec cinq soldats seulement que l’on me confie ; en vain, je réclame du renfort tout le long de la route. J’arrive à temps pour délivrer les prisonniers, mais pour augmenter aussi le nombre de ceux que se proposaient de faire périr les gardes nationaux. Ils avaient juré notre perte. Réfugiés dans l’oratoire avec quelques néophytes et catéchumènes, parmi lesquels des femmes et des enfants, nous y fûmes bien vite cernés. Nous n’avions que le temps de nous préparer à mourir, ce que nous fîmes à la hâte, car jamais nous n’avions été si près de la mort. Nous fûmes sauvés par un vrai coup de la Providence. »

     

    Aux côtés de son valeureux chef, le jeune missionnaire avait reçu le baptême du feu. Il allait pouvoir affronter des périls plus grands encore.

     

    Un au plus tard, le 2 juillet 1900, Mgr Guillon était massacré à Moukden par les Boxeurs. La persécution s’étendit rapidement dans toute la Mission. M. Huchet ignorait la mort de l’Evêque quand il apprit l’incendie de ses propres oratoires et se vit lui-même traqué avec ses chrétiens, il dut se replier vers l’est et chercher un refuge chez M. Villeneuve. Mais là aussi les Boxeurs commençaient à lever la tête. Pour les ouailles et leurs pasteurs, il n’y avait plus de salut que dans la fuite. Les Pères se décidèrent à gagner les montagnes de Corée.

     

    Ce fut un voyage excessivement pénible, plus d’un mois de fatigues, de privations et de maladies, qui devaient épuiser M. Villeneuve et l’obliger à chercher en France, pendant vingt apnées, le minimum de santé nécessaire au travail des Missions.

     

    Ils parvinrent enfin à Ouensan, sur la mer du Japon, et de là gagnèrent Séoul, où d’autres missionnaires de Mandchourie se trouvaient déjà. Ils y reçurent tous, de Mgr Mutel et des confrères de Corée, un accueil inoubliable dont M. Huchet ne parlait jamais sans émotion. Dans ses touchants adieux à la Corée, M. Chargebœuf, nouveau Directeur du Séminaire de Paris, eut la délicatesse de chanter pour eux l’espoir de jours meilleurs :

     

    Pauvre Mandchourie,

    De cruels tyrans

    T’ont toute meurtrie

    Et tuent tes enfants,

    Mais après l’orage,

    Au soleil du soir,

    Tes fils, — doux mirage !

    Pourront te revoir.

     

    Dès le mois de septembre, les exilés s’empressaient de retourner à Newchwang et de s’y mettre à la disposition de M. Choulet, Supérieur de la Mission.

     

    Après quelques heureux mois d’intérim dans la paroisse de Santaitse, M. Huchet partit en avril 1901, comme interprète des troupes russes, pour un voyage de reconnaissance dans son ancien district de l’Est. Au cours de cette fatigante et périlleuse randonnée, il put mesurer toute l’étendue des ruines causées dans la Mission, et étudier de près les dispositions des Russes envers la Mission Catholique. Ceux-ci, malgré leurs égards pour les missionnaires, prétendaient bien, dès qu’ils seraient les maîtres du pays, nous renvoyer tous en France, et imposer leur schisme à nos fidèles. Dieu devait empêcher ce rêve de se réaliser.

     

    Cependant, les missionnaires avaient repris la direction de tous les anciens postes, mais celui de Siaoheichan, jadis le plus prospère de la Mission, leur restait encore fermé. « Le démon, écrivait en 1902 Mgr Choulet, se venge de ses cruelles défaites, et Siaoheichan, grand marché de 50.000 âmes, est devenu le repaire d’une foule de brigands, commandés par les plus mortels ennemis du nom chrétien. »

     

    Il fallait pourtant y rentrer. Monseigneur offrit à M. Huchet cette héroïque mission. Le Père accepta. Il fut convenu qu’il s’établirait d’abord à Koangning, distant de Siaoheichan de 60 lys, et y attendrait une occasion propice. Il y resta deux ans. « Le premier soin de notre confrère, écrit encore son évêque, fut de recueillir les anciennes orphelines de Koangning et Siaoheichan qui vivaient au milieu des païens. Le démon ne tarda pas à manifester sa colère : Le missionnaire ne pouvait se montrer dans les rues sans être insulté, et entendre proférer contre lui des menaces de mort. » Grâce aux troupes russes qui tenaient garnison à une lieue de là, M. Huchet put se maintenir à Koangning, mais il dut parfois recourir à elles pour défendre sa résidence et son orphelinat menacés.

     

    Enfin, la persévérance du missionnaire fut couronnée de succès : En 1904, il put entrer à Siaoheichan et y travailler de bon cœur. « L’administration a été très difficile au cours du dernier exercice, écrivait-il en 1905. La guerre russo-japonaise a eu son contre-coup dans nos parages et si nous n’avons pas eu directement à souffrir du fait des belligérants, nous n’avons cessé d’être molestés par les brigands qui infestent la contrée... Le chiffre de 220 adultes baptisés paraîtrait bien extraordinaire pour une année aussi agitée que celle qui finit, si une centaine de ces néophytes n’appartenaient à des familles dont certains membres avaient déjà reçu le baptême. »

     

    Les Boxeurs purent essayer de recommencer leurs exploits à Siaoheichan : ce fut en vain. M. Huchet, pendant les quelques années qu’il y passa, — c’est le témoignage du Provicaire de la Mission, au compte rendu de 1909 — « releva la résidence et s’efforça de remettre sur pied le district au point de vue spirituel ; les chiffres magnifiques de baptêmes d’adultes, de confessions et communions de dévotion qu’il obtint témoignent que Dieu bénit ses efforts. »

     

    En 1909, notre confrère fut nommé curé de Kaochantouen. C’est dans ce poste qu’il demeura le plus longtemps et qu’il fit le plus de bien.

     

    Il y trouva trop de nouveaux chrétiens d’une foi médiocre : « Attachés à la terre, écrit-il, ils ne pensent qu’aux choses de ce monde, sans se mettre en peine des choses du Ciel. » Sans doute, le district offrait aussi un noyau d’anciens chrétiens plus solides ; cependant, les premières impressions du missionnaire manquèrent totalement d’enthousiasme. Avec son tempérament sanguin, il dut bouillonner quelque temps sur son malheureux sort ; mais, comme toujours, il reprit vite courage et résolut d’améliorer la situation,

     

    Faisant passer au second plan l’œuvre de la conversion des païens, il veut d’abord et surtout voir avancer ses néophytes dans le chemin de la foi et de la sainteté. Ecoutons-le : « La confession et la communion, voilà les deux grands moyens de faire des chrétiens dignes de ce nom. » Il pousse donc ses ouailles à la communion fréquente et ne tarde pas à constater des progrès très consolants ; il écrit en 1913 : « Un certain nombre de chrétiens font la communion quotidienne ; beaucoup s’approchent de la sainte Table plusieurs fois la semaine ; les moins fervents ne laissent point passer les grandes solennités sans se confesser et communier. »

     

    Prédications nombreuses et abondantes, missions pour toute la paroisse, retraites annuelles de première communion, dévotion du premier vendredi du mois, processions et cérémonies imposantes, ce sont, avec la prière, ses industries préférées. Il écrit à Mgr Choulet : « J’ai la joie de constater qu’il y a quelque chose de changé... Monseigneur, il vous est facile de comprendre que mon cœur surabonde de joie et ne sache comment remercier Notre-Seigneur de tout le bien qu’Il a opéré et qu’Il opère encore dans nos pauvres montagnes. » Il ne s’illusionnait pas : Au témoignage de ceux qui connaissent le mieux Kaochantouen, son œuvre dans ce district fut admirable et dure encore.

     

    Lui, jadis si fort, sentit pourtant un jour sa santé s’affaiblir. Malgré sa peine de quitter une si belle paroisse, il demanda à Mgr Choulet un poste moins chargé et fut envoyé à Tachetsiao, séjour très agréable pour un malade, à une demi-heure de chemin de fer seulement de la procure de Newchwang.

     

    L’inaction relative lui coûta bientôt : il sentit les forces lui revenir, et quand l’important district de Leaoyang fut devenu vacant par la retraite momentanée de son titulaire épuisé, il accepta volontiers cette lourde charge. Ce fut sa suprême étape : il n’y retrouva plus ses succès d’antan ; il ne s’y acclimata point, mais il s’y dévoua quand même.

     

    Pour connaître la vivacité de sa foi et l’ardeur de son zèle, il faut avoir entendu ses touchantes exhortations aux confrères qu’il assista dans leur dernière agonie. En décembre 1919, il prépara ainsi à la mort notre cher doyen, M. Bareth. Eu décembre 1920, ce fut le tour du regretté M. Corbel, revenu de France depuis quelques semaines seu­lement.

     

    En novembre 1922, Mgr Blois vint donner la confirmation chez son vieil ami et dans les districts de Santaitze et de Chaling. M. Huchet, malgré le mauvais état des routes, fit vaillamment le voyage, tout en se plaignant de sa santé. Mais il travaillait si fort, mangeait de si bon appétit que ni ses confrères ni son évêque ne voulaient trop croire à ses curieuses malaises. Pourtant, il était atteint, sans le savoir et depuis longtemps déjà, de la terrible maladie qui devait l’emporter.

     

    Avant la fête de Noël, un anthrax à la nuque l’empêcha pendant plusieurs jours de célébrer la sainte messe. Il souffrait tellement qu’il appela à son secours les confrères de Moukden. M. Toudic, son ami et ancien vicaire de Kaochantouen, s’empressa de venir l’assister.

     

    Le jour de Noël, M. Huchet fut transporté à l’hôpital japonais de Leaoyang pour y subir une opération jugée nécessaire ; elle réussit aussi bien que possible, mais une complication grave, celle du diabète sucré déjà très ancien et qui alors seulement fut découvert par les médecins, vint hélas ! enlever tout espoir.

     

    Le jeudi 28 décembre, M. Chometon, provicaire, crut urgent de mettre le malade au courant de son état. Celui-ci ne se croyait pas en danger, mais devant le verdict du docteur, il se résigna et répondit simplement : « Servi inutiles sumus ». Puis il se prépara aux derniers sacrements.

     

    Le lendemain, vers quatre heures du matin, l’agonie commençait : le malade, qui conserva sa connaissance presque jusqu’à la fin, s’éteignit à onze heures. Le dimanche 31 décembre, seize missionnaires et prêtres indigènes faisaient à la dépouille mortelle de notre regretté confrère un cortège d’honneur et d’affection.

     

    M. Huchet avait travaillé en Chine vingt-quatre ans et demi. Nous aurions eu tant de joie à pouvoir célébrer en famille ses noces d’argent ! Le bon Dieu ne l’a pas voulu. Mais nous avons la confiance que, dans un monde meilleur, le divin Maître aura fêté Lui-même avec ses anges et ses saints son généreux serviteur de Mandchourie.

     

     

     

    • Numéro : 2351
    • Pays : Chine
    • Année : 1898