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Cyprien HUC (1905-1992)

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    Ah ! Ce nom !.. Il n’était pas facile à prononcer pour des Chinois. Un nom bien occitan, avec une saveur d’Afrique, surtout lorsqu’on le fait précéder du prénom de Cyprien !

     

    Et ça l’amusait beaucoup, notre doyen d’âge, de s’entendre appeler Hac, Heuc, ou Houc, mais jamais Huc, à part dans les milieux initiés. Il était plus facile de lui donner son nom chinois, le P. Hoù, ou simplement de l’appeler « le Père ». Selon la politesse chinoise, on s’adressait à lui à la troisième personne, et il en était arrivé à parler de lui-même à la troisième personne !

     

     

    En pays albigeois, puis à Paris (1905-J 930)

     

    Il est né le 18 septembre 1905 à Clavel, un lieu-dit de la commune de Miolles, à 30 kilomètres au nord-est. d’Albi, de parents — Joseph, et Marie Rabaud — agriculteurs, catholiques pratiquants. Deuxième d’une famille de six, il fréquenta l’école communale jusqu’à l’âge de douze ans. « C’est le pays des mules, dira-t-il, j’en tiens ! »

     

    Vers sa douzième année, on le trouve à Valence-d’Albigeois, à l’institution Saint-Étienne qui sert de petit séminaire pour le diocèse. Il y fait tout son cycle d’études secondaires. Des photos, parues alors dans L’Oiseau bleu, bulletin publié par le collège, le montrent en étudiant sérieux, et en séminariste un peu timide étrennant sa première soutane.

     

    Deux ans au grand séminaire d’Albi, puis un an à Alger, caporal au 9e régiment de zouaves. Ah ! Les pantalons bouffants et la chéchia ! C’étaient là des souvenirs qui l’amusaient, car parmi les confrères ça lui donnait une certaine originalité ! Mais pourquoi Alger, alors que normalement il aurait pu rester en territoire métropolitain ? il s’en ouvre dans la correspondance qu’il adresse au supérieur des Missions Étrangères, le 7 juin 1927 :  « Régulièrement j’aurais dû rester en France. Mais j’ai fait une demande pour venir à Alger. Elle a été accueillie. Pourquoi suis-je venu ici ? Le principal motif, le voici : m’habituer à vivre loin de ceux qui me sont chers. Cette séparation ne m’est pas trop pénible. »

     

    Au retour du service militaire, il entre donc rue du Bac. Jean-Antoine Pourthié, martyrisé en Corée en 1866, est en effet né à Dourn, près de Valence. Le récit de sa vie et de son martyre est bien connu en terre albigeoise, même s’il n’a pas encore été béatifié. C’est lui que le P. Huc évoquait lorsqu’il parlait de sa décision de partir aux missions. Ordonné prêtre par Mgr de Guébriant le 29 juin 1930, il est destiné à la mission de Lanlong — plus tard appelée Anlung —, pour laquelle il s’embarque en septembre sur le Chenonceaux. Ils sont seize jeunes missionnaire de la Société, dont un certain Charles Lemaire, et un non moins Certain Fernand Parrel.

     

     

    Voyage : géographie et états d’âme

     

    Un récit détaillé de ce voyage, intitulé : « Au large de la mer Rouge et à bord du Chenonceaux » sera publié dans L’Oiseau bleu. C’est le chant de l’« Ave maris stella » au départ de Marseille, avec un dernier regard vers Notre-Dame de la Garde. Suit une description du Stromboli où l’on se remémore Ulysse et les traditions grecques. Port-Saïd marque alors l’entrée dans un monde nouveau, et l’on s’étonne de la chaleur de Djibouti : 350 à l’ombre...

     

    Le 4 octobre il fait escale à Singapour, puis c’est Saïgon, d’où un autre bateau le mène jusque Haïphong. « Chaque tour d’hélice nous éloigne un peu plus de cette chère France... de ce clocher du village natal. Très souvent le jeune partant aime à faire revivre le cher souvenir de tous ceux qu’il a laissés là-bas dans la patrie, de tous ceux qui avaient droit à son affection et à sa gratitude. Parmi ces souvenirs, il y a surtout celui de sa mère que la séparation a laissée dans les larmes. Voilà pourquoi tous les soirs il invoque sa « Maman du ciel » qui l’accompagne vers une terre lointaine... Oui, pour Dieu et pour les âmes, quotidienne union dans la prière et dans l’amour du Christ souffrant... » Le 10 octobre se termine le voyage par mer.

     

    C’est par train qu’il fait son entrée en Chine. Cette fameuse ligne, construite par les Français, met trois jours pour aller de Hanoi à Kunming, car au soir, on s’arrête dans une gare : le danger des bandits empêche tout voyage de nuit ! Le 14 novembre au matin commence la dernière étape du périple : trois heures de chemin de fer évitent deux journées de caravane ; mais c’en est bien fini des moyens de transport modernes. À cheval, à pied, à travers les montagnes du Yunnan et du Sud-Kweichow, il faut une douzaine de jours avant de voir les murs de Lanlong. Le passage des rivières n’a rien d’agréable, avec des barques difficiles à contrôler, ou sur un cheval qui enfonce jusqu’au poitrail dans la boue de la berge, « au grand amusement des spectateurs des deux rives. Pas heureux de Ces premiers essais, je descends et je rejoins la route à pied ! Je suis habillé à la chinoise avec le chapeau à larges bords, la courte soutane boutonnée en dessous du bras droit et laissant entrevoir mes longs pantalons, mon veston ouaté fermé sur le devant. La caravane comprend une quinzaine de chevaux yunnannais ou de mulets, et autant de muletiers. Ici, montée rapide au milieu des roches ou des broussailles, là, descente à pic. Pour se rendre de tel point à tel autre, tout chemin est bon. À la montée, je me cramponne à la crinière de mon cheval ; à la descente, je me colle à la selle pour ne point faire un saut trop périlleux. Voyager à cheval est un peu pénible les premiers jours, mais on n’en regrette pas pour autant la chaise à porteurs. » Un confrère qu’il rencontre le taquine : « Les chemins sont affreux ! Vous allez y perdre la vocation ! » Sa réponse, un sourire. « Je devais y perdre, non pas ma vocation, mais un peu de mon optimisme ! »

     

    Après six jours de chevauchée, notre jeune entre dans la province du Kweichow, et bientôt rencontre un premier confrère de sa mission, chargé du district de Hwantsaopa. La région est peu sûre, et le P. François Richard qui l’accompagne se rappelle que, quelques mois auparavant, il a essuyé une fusillade dans ces parages. Mais cette fois, tout est calme. Après quatre jours, ils sont accueillis à la porte de la ville par les élèves du « probatorium » et les trois prêtres en résidence avec Mgr Alexandre Carlo, vicaire apostolique de cette jeune mission séparée de Kweiyang en 1922.

     

    Le P. Huc est finalement arrivé, le 4 décembre 1930. Il est désormais connu sous son nom chinois : Hoù Chen Foù. « C’est une nouvelle famille qui me reçoit et qui essaie de se montrer aussi affectueuse et aussi bienveillante que la chère famille laissée là-bas au doux pays de France. »

     

     

    Au Sud-Kweichow (1930-1951)

     

    Il y a douze confrères des Missions Étrangères, et une dizaine de prêtres chinois au service d’une population totale de plusieurs millions, avec environ 8.000 catholiques. Région montagneuse, pauvre, avec des minorités ethniques différentes des Han, tels les Dioy, les Thai, les Yao. Les chrétiens, peu nombreux dans les villes, sont éparpillés dans les montagnes, et le pasteur passe beaucoup de temps sur les routes, car la visite et la présence sont essentielles pour aider la communauté à rester fervente.

     

    Après une année à Lanlong où il s’initie au mandarin du cru auprès d’un séminariste qui lui parle en latin, il devient en octobre 1931 vicaire du P. Joseph Esquirol, un ruthène, curé de Chenfang. C’est le doyen de la mission, bien qu’il ait juste dépassé la soixantaine : au dire du P. Huc lui-même, il lui semble que son nouveau compagnon a tout du jeune poulain ! D’ailleurs l’attelage n’est pas fait pour durer. Dès février, Cyprien est curé de Xingyi, près de la frontière du Yunnan. « Un pays tout en montagnes, une des régions les plus élevées de la mission, un district d’environ un millier de chrétiens, dont seulement dix à quinze familles en ville. » Il voyage donc beaucoup, rassemblant ses paroissiens dans trois centres différents, et vivant beaucoup chez eux.

     

    A-t-il montré des qualités pour l’administration, ou simplement la nécessité fait-elle loi ? En décembre 1934, il est procureur de la mission et curé de la Cathédrale, « une baraque en planches, au toit de tôle, fort loin du style gothique. Bref, quelque chose comme les longues maisons des Dayaks », commentera-t-il plus tard. Un millier de chrétiens, avec seulement une trentaine de familles en ville, les biens du vicariat à gérer, les comptes des confrères à garder en ordre, l’aumônerie d’un couvent, voilà de quoi occuper un homme. Mais dans tout cela, il reste avant tout le pasteur de sa communauté. Pour donner un peu d’intérêt à cette vie, les communistes s’en mêlent. Au moins par deux fois le procureur et le vicaire apostolique s’échappent de la ville avec les religieuses, les orphe­lines, etc., pour chercher refuge jusqu’à Kunming, ou passer la frontière du Kwangsi. Au retour, ils trouvent procure et évêché pillés et en piteux état. Avec courage, il faut parer au plus pressé et aller de l’avant.

     

    Les années passent. La guerre en Europe rend impossible tout retour en congé. Le P. Huc, fidèle au poste, se dépense sans compter. Le 5 mai 1946, allant au chevet d’un mourant, il est victime d’un accident de bicyclette : jambe cassée en plusieurs endroits, soignée avec les moyens d’alors et de là-bas. Résultat : mauvaise consolidation... Un départ pour la France s’impose quelques mois plus tard. Il doit s’aider de béquilles, et le P. Régis Mourgue l’accompagne dans ce voyage en avion qui, pour les deux confrères du Sud-Kweichow, est une grande première.

     

    Il lui faut presque dix-huit mois pour se remettre : nouvelle opération pour essayer de mieux ajuster les os mal consolidés, suivie de longs mois de rééducation et de convalescence qu’il passe à la procure de Marseille. Après un séjour en famille, il repart pour la Chine en mai 1948. Mais désormais il boite, ce qui ne réduit pas pour autant an mobilité ; simplement, on le reconnaît de loin...

     

    En son absence, il y a eu des décès dans le diocèse : le P. Louis Esquirol, vicaire général ; le P. Augustun Signoret, chargé de la léproserie, tué par des bandits. Aussi se retrouve-t-il non seulement procureur et curé, mais en outre vicaire général.

     

    Un moment de calme et, fin 1949, les communistes occupent la province. Les ennuis commencent, surtout pour quelqu’un qui s’est trouvé à la tête des biens de la mission, et auprès d’un évêque âgé et malade. Le 10 novembre 1951, après un jugement populaire bâclé, il est expulsé en compagnie de Mgr Carlo.

     

    C’est d’abord Kweiyang, où l’évêque épuisé physiquement, brisé par les épreuves et le chagrin, meurt le 26 janvier 1952 dans l’auberge où tous deux sont confinés. Le P. Huc, avec l’aide des confrères encore présents et des chrétiens, lui assure des funérailles décentes à la cathédrale. Puis, il est emmené par camion à Chongkung, et arrive finalement à Hongkong.

     

     

    Un intermède : dix-huit mois à Hongkong

     

    Après un temps de repos, il est fixé sur son sort, il n’a pas besoin de boucler ses valises : le P. Paul Destombes le nomme supérieur du sanatorium de Béthanie, où une quinzaine de confrères âgés ou malades prennent leur retraite. Toutefois, cet apostolat « ad intra » lui laisse encore du temps et de l’énergie. Il se familiarise avec le cantonais et se met au service de la paroisse voisine. Il faut s’occuper des réfugiés du continent, et un mouvement de conversions se dessine.

     

    Pour le P. Huc, cela ne dure qu’un temps. La fermeture de Béthanie en tant que sanatorium est décidée ; les confrères de l’imprimerie de Nazareth, qui cesse aussi de fonctionner, s’y transportent, et les Pères âgés rentrent en France. Le supérieur n’a donc plus sa raison d’être, et le diocèse de Malacca, qui s’étend alors de Singapour à la frontière de Thaïlande, devient sa nouvelle vigne, il arrive dans l’île en décembre 1953.

     

     

    Les débuts à Singapour (1953-1957)

     

    Il parle mandarin, se débrouille en cantonais, maintenant il lui faut se remettre à l’anglais et à l’apostolat en ville. « Un virage à ne pas manquer lorsqu’on a 48 ans ! » Un peu plus d’un an à la paroisse du Sacré-Cœur, puis c’est l’aumônerie des sœurs canossiennes et les débuts du travail pastoral à Notre-Dame de la Paix, paroisse nouvellement établie dans un quartier où le P. Louis Dupoirieux se dépense depuis de longues années. Là, il lui faut s’initier au malais populaire que parlent beaucoup de paroissiens âgés. Il n’en est plus à une langue près ! S’il n’est pas un grand linguiste, il arrive à se faire comprendre, et ça lui suffit. Aussi devient-il pasteur en titre de la communauté en mai 1957, quand le bâtisseur part en congé.

     

     

    Curé de Notre-Dame de la Paix (1957-1962)

     

    Il n’était pas facile de succéder au P. Dupoirieux, fondateur de la paroisse, constructeur de l’église, catéchiste apprécié tant en dialecte teochew qu’en malais populaire. Ce quartier de Geyland, dans la partie est de l’île, regroupe nombre de familles chinoises où il y eut, vers le début du siècle, une arrière-grand-mère malaise. Venus seuls à Singapour, beaucoup de Chinois avaient une famille en Chine. Localement, il leur arrivait de prendre une compagne malaise : c’est de ces unions que descendent les Peranakans, les Babas et les Nonyas, un groupe social très vivant, très ouvert, qui unit harmonieusement les traditions des deux races. Leur langue maternelle est un malais populaire, relevé de hokkien. La génération plus âgée, chez les femmes, porte le sarong et le kebaya, blouse de voile joliment brodée ; certaines chiquent même le bétel et peuvent être des joueuses de mah-jong invétérées. Elles ont développé un art culinaire bien à elles, et sont fières de leurs plats inédits. Depuis longtemps déjà les méthodistes se sont occupés de l’évangélisation de ces gens, mais nombre d’entre eux sont attirés par l’Église catholique, et le P. Dupoirieux, allant catéchiser les adultes à domicile, en avait baptisé un bon groupe.

     

    Le P. Huc, homme du contact et du message, se met donc à l’étude du malais à 52 ans, avec sa ténacité habituelle, en même temps qu’il passe son permis de conduire au septième essai ! Il conduira jusqu’à l’âge de 82 ans, à la grande terreur, plus d’une fois, de ses passagers.

     

    La « Légion de Marie » est son instrument de choix. Aidé d’un vicaire originaire du Setchoan, et du P. Pierre Bouttaz, il visite et catéchise. Il y a alors huit ou dix « praesidia » dans la paroisse, en anglais et en chinois ; dans les quartiers, les familles catholiques se réunissent le soir autour de la statue de Notre-Dame de la Paix pour la prière : un groupe de légionnaires anime cette dévotion et transporte la statue de maison en maison. On invite les non-chrétiens du voisinage, et plusieurs d’entre eux sont toujours présents, demandant à la Vierge de les aider dans leurs difficultés. Les légionnaires suivent ces sympathisants, les convient à venir à la paroisse ; les prêtres vont les saluer, et régulièrement, pendant une dizaine d’années, Notre-Dame de la Paix va célébrer 200 à 250 bap­têmes d’adultes par an. Et c’est du solide !

     

    C’est que les catéchistes laïcs, souvent nouveaux convertis, sont pleins de zèle. Il faut connaître à fond et bien se rappeler la doctrine, comme on disait alors. Avant le baptême, il y a un examen. Le curé ne badine pas. Des grands-mères sexagénaires se voient imposer trois ou six mois de supplément d’instruction. Mais le Saint Esprit reste le maître de la mission. Témoin, cette vieille chinoise, retardée à son baptême alors que son mari était accepté : elle fait appeler d’urgence le P. Huc, car elle se sentait bien mal. il la trouve au lit, parlant à peine. Après quelques exhortations il la baptise. Aussitôt guérie en son âme et en son corps, elle se lève bien vite et prépare pour son pasteur une succulente tasse d’ovaltine ! Et le cher Cyprien d’en rire des années après : « Ah ! Celle-là, elle a volé son baptême... »

     

    Il est rare de le trouver au presbytère. C’est plutôt le P. Bouttaz qui se tient là, avec son ministère d’accueil des paumés et des pauvres. Le P. Léo Lee s’occupe des Chinois. Lui, le pasteur dénicheur, il visite les « kampongs » et parcourt les « lorongs » — villages et chemins, en malais — souvent en voiture, mais même à pied, car certains « lorongs » ne sont que des pistes. On le voit de loin, avec sa soutane blanche, sa démarche boitillante, le cheveu ondulé et la barbe encore noire. Il s’arrête, dit quelques mots, étonne, car il parle anglais, mandarin ou malais selon les interlocuteurs, fait sourire avec une plaisanterie, et promet de prier pour ceux qu’il rencontre et leurs familles. Plus d’une fois il a besoin d’une aide pour pousser sa voiture ensablée, ou plus simplement pour la faire démarrer, car lui et la mécanique...

     

    Tel est le P. Huc dans ses meilleures années à Singapour, réalisant à plein la priorité aux non-chrétiens et n’hésitant pas à devenir bâtisseur de salles de réunion lorsque le besoin s’en fait sentir pour sa communauté qui augmente. Il lui sera difficile d’accepter que la nouvelle paroisse de Notre-Dame du Perpétuel Secours diminue son territoire, son troupeau, et surtout que le caractère « chinois »de Tanjong Katong en soit affecté. Maintenant il est en effet curé territorial, le regroupement des chrétiens ne se faisant plus selon leur langue ou leur culture —anglaises, chinoises, tamoules — mais selon le quartier où ils se trouvent. Pour un ancien du Kweichow, c’est un autre virage à prendre. Il le laissera plus spéciale­ment à son successeur le P. Lee, un Teochew natif de Singapour. Lui part en congé en 1962 : son second et dernier congé en France. Et quels périples ne fera-t-il pas, jusqu’en Espagne, en compagnie des PP. Pierre Gauthier, Arsène Rigottier et Mourgue, ce dernier un ancien de Lanlong !

     

     

    Saint-François-Xavier (décembre 1962 — septembre 1966)

     

    À son retour, il est nommé dans la nouvelle paroisse de Saint-François-Xavier, dont l’église a été construite par le P. Philippe Meissonnier, et bénite en fin 1959. C’est une communauté qui s’exprime surtout en anglais : des ensei­gnants, des fonctionnaires, des gens financièrement pourvus, propriétaires de leur maison, avec un petit jardin devant et une cour par-derrière. Ils se trouvent bien chez eux, et tout en restant des pratiquants fidèles, ils n’ont plus le zèle des nouveaux convertis.

     

    Pour le P. Huc, qui d’abord aide le P. René Challet, puis devient curé avec un jeune vicaire chinois, c’est un milieu nouveau où il n’est pas totalement à l’aise. Selon son habitude, il visite les familles, mais les catéchumènes ne sont pas très nombreux, les organisations paroissiales ronronnent, sans plus. Il lui manque le côté plus chinois de la communauté. Il fait de son mieux, mais sa santé s’altère. L’asthme le fait à nouveau souffrir. Ce quartier de Serangoon Gardens est-il trop humide ? Une espèce de bas-fond ? C’est difficile à dire. Le docteur conseille un endroit plus salubre, et il part pour l’église et le presbytère de Mandai, sur la colline, dans la partie nord de l’île, tout près de la Malaisie. Il va y faire un essai. Il y restera plus de vingt ans.

     

     

    Mandai : paroisse Saint-Antoine (septembre 1966 — avril 1989)

     

    Longtemps lieu de culte dépendant de la paroisse de Bukit Timah, où le P. Teng a bâti un presbytère et une église en dur, dont le clocher s’enorgueillit d’un coq, fait unique à Singapour. Il s’agit d’une communauté bien typée, car elle a été créée dans les années trente-cinq pour des paysans catholiques de Swatow fuyant leur pays à cause de la famine. Le P. Stephen Lee, originaire de ce même district de Chine, avait obtenu du gouvernement, pour 99 ans, de vastes terrains dans une portion peu développée de l’île. Quelque 300 à 400 catholiques s’installèrent là, cultivant les jardins qui leur donnaient la subsistance, et profitant des facilités offertes pour faire éduquer leurs enfants. L’anglais et le mandarin sont donc appris par les plus jeunes. Mais pour les parents, et à la maison, c’est le dialecte teochew qui est d’usage. Sans hésiter, le P. Huc se met à l’étudier. Que de cahiers de vocabulaire n’a-t-il pas laissés, couverts de son écriture bien lisible et élégante ? Des catéchistes volontaires l’aident et l’initient. Après un temps, il se lance dans la prédication. Oh ! il parle teochew à sa façon, mais les gens arrivent à le comprendre, et surtout apprécient sa présence, ses visites, et ses inlassables services. Pour tout cela, il n’est pas besoin de s’exprimer : ça se vit.

     

    Sa santé s’améliore. Mais de cette communauté paysanne traditionnelle, il ne parvient pas facilement à se sentir le pasteur. Après quelque temps, il demande un changement. En 1968, il prend un congé de six mois en Asie. La France, il y fait trop froid ; et puis, il veut visiter de vieux amis, en particulier des anciens de Lanlong. Il ira en Thaïlande, au Vietnam, à Taiwan. A son retour, il espérait être nommé ailleurs. Mgr Michel Olçomendy lui demande de continuer à Mandai, et il y repart.

     

    Peu à peu d’ailleurs tout ce quartier se transforme. Ce qui était culture potagère traditionnelle se change en horticulture de pointe. L’orchidée devient très demandée à l’exportation. Les bénéfices augmentent. On plante de magnifiques jardins qui attirent le tourisme, d’autant que Mandai abrite un parc zoologique bien conçu, où les animaux vivent dans des conditions de semi-liberté. Visites du zoo et des jardins vont de pair dans les circuits offerts aux touristes. Un peu plus loin, un réservoir pour l’eau de pluie - il pleut davantage dans cette partie de l’île — a été creusé, et ce qui était marécages incultes est devenu un beau plan d’eau. Avec une pointe d’humour, le P. Huc se déclarera curé du zoo et des jardins!

     

    Tous les ans, la Saint-Antoine est le grand événement paroissial. On vient en pèlerinage de tout Singapour. Une neuvaine de prières pour se préparer à la fête, en anglais et en teochew, une célébration dominicale présidée par l’archevêque, avec bénédiction de milliers de petits pains — le pain de saint Antoine — que chrétiens et non-chrétiens tiennent à emporter chez eux et à partager avec leurs amis. Pour le pasteur, il s’agit bien plus que d’une célébration : ce qu’il veut, à travers saint Antoine, c’est éveiller paroissiens et pèlerins au service des pauvres, les aider à découvrir les besoins des autres, souvent oubliés dans un pays qui devient très prospère.

     

    Le presbytère sur une hauteur dominant l’église est agréable et calme. Aussi des confrères vont-ils y chercher un peu de fraîcheur et de repos. Le P. Cyprien est très accueillant ; il y a des légumes et des dourians en abondance à la saison. Le P. François Jégo va y passer plusieurs semaines chaque année. Il se trouve à l’aise dans ce qu’il appelle sa maison de vacances, la seule ombre au tableau étant que son contemporain essaie, sans y réussir d’ailleurs, de le soumettre à un régime de salades !

     

    Mais ce qui va tenir le curé en éveil et donner un large champ d’action à son zèle, c’est la nouvelle ville de Woodlands qui se construit à quelques kilomètres de Mandai, face à la Malaisie. Bien que grandissant lentement — on se donne vingt ans pour la terminer — elle devrait selon les plans devenir la plus grande agglomération de Singapour en l’an 2000. Les appartements, malgré la distance par rapport au centre — autour de vingt kilomètres — trouvent preneurs, car il n’y a pas de liste d’attente. Le P. Huc visite et regroupe les chrétiens nouvellement installés. Il établit pratiquement une nouvelle paroisse et célèbre la messe dans les appartements. D’autre part, Mandai se vide peu à peu : les plus âgés ont disparu, les jeunes vont se caser ailleurs, et enfin l’armée a un plan d’expropriation qui inclut même l’église. Le camp militaire qui s’y trouve déjà va être agrandi, et des terrains de manœuvre sont devenus nécessaires. Alors, même si l’église est toujours utilisée pour le culte, c’est avant tout Woodlands qui prime, et la « Légion de Marie » là encore est le moteur de l’apostolat.

     

    Doucement, notre confrère vieillit. Sa santé toutefois reste bonne. Pour l’aider, on lui donne des vicaires, qui passent bien vite, des séminaristes qui attendent l’ordination. Il est tout entier tourné vers l’avenir et regrette de ne pouvoir obtenir de terrain pour bâtir au cœur de la ville nouvelle, il se démène, et sans attendre commence à collecter des fonds. Il est heureux, pins de regrets, il y a de la vie !

     

    C’est à Mandai qu’en 1980 il célèbre ses cinquante ans de sacerdoce, et se trouve fêté par ses paroissiens, et aussi ses anciens paroissiens de Notre-Dame de la Paix. Le gouvernement français l’a fait chevalier de l’ordre du Mérite. il a accepté, faisant à l’ambassade un petit discours pétillant de malice : « Cette médaille est pour moi comme une réparation, moi que mes confrères qualifient d’albigeois et de cathare, un quasi-hérétique. » Et il nous invitera sur sa colline pour des agapes bien détendues. Nous l’entendrons alors nous chanter « Les grands Oiseaux », une cantate de son temps, à Lanlong, et dont il n’a pas oublié un mot.

     

    Il est temps cependant qu’un autre prenne les rênes. Lui, le vétéran, va rester sur place pour aider ; il est un confesseur toujours disponible, recherché des paroissiens. Il continue d’animer la « Légion », et ce n’est qu’à quatre-vingt-deux ans qu’il cesse de conduire, après un accident sans gravité. Entre-temps, il avait bien des fois égratigné la peinture ou froissé de la tôle : son ange gardien ne le lâchait pas d’une semelle. Devoir dépendre d’autres va d’ailleurs lui coûter, car il n’est pas l’homme du presbytère ! Le nez chaussé de lunettes noires, qui ont plus de quarante ans d’âge, la pipe à la bouche, il est toujours en mouvement. Le P. John Khoo, un Teochew de Serangoon, est maintenant curé de la paroisse, et il concrétisera le rêve de l’ancien pasteur en obtenant un terrain pour édifier une église à Woodlands. Le nouveau Saint-Antoine va devenir une réalité.

     

    L’archevêque a bien proposé au P. Huc de se retirer chez les Petites Sœurs des pauvres. Il ne peut en être question : « Si j’allais là-bas, j’y mourrais d’ennui ! » Mais son cœur est usé. Monter les escaliers qui vont de l’église au presbytère l’épuise. Il ne s’avoue pas vaincu. Il se sert de sa vieille voiture, donnant le frisson à ceux qui le voient, car la route est étroite et raide. Finalement, il doit être hospitalisé d’urgence en février 1989, et un stimulateur cardiaque va l’aider pour les années à venir. Il essaie de repartir sur la colline ; il s’y trouve très isolé, il n’y a plus personne autour. Les confrères, ses amis, les Petites Sœurs des pauvres arrivent à le convaincre. Il prend ses quartiers avec d’autres confrères âgés ou handicapés à Béthanie, la maison de retraite bâtie spécialement sur le domaine des religieuses, et après quelque temps fait ce commentaire : « C’est bien la meilleure place où je pouvais me trouver. »

     

     

    Une retraite active (1989-1992)

     

    Aller lui rendre visite est toujours un moment de joie. On le trouve occupé, lisant, écrivant. Que fait-il au juste ? Il ne veut pas le dire. Quand on l’encourage à écrire ses souvenirs, il s’exclame : « Allons ! C’est le passé... Il n’y a rien de glorieux ! » — « Mais voyons, tu as été vicaire général, tu as été brillant. » — « Oh ! Oh ! Un brillant bien terni, une doublure vite déchirée ! » Il aime parler de Woodlands, et plus tard on découvrira que ce qu’il note dans ses cahiers, ce sont des événements de la vie de tous les jours, du monde, de l’Église, qui l’intéressent, ou qui lui posent question. Il reste bien vivant, tourné vers l’avenir.

     

    Des anciens paroissiens devenus amis très proches l’emmènent fidèlement à Mandai pour les week-ends. Tant qu’il le peut, il célébrera une des messes dominicales, et puis il est là pour les confessions. Réunions pastorales, repas entre confrères : il est toujours présent. Son appareil auditif, qu’il laisse siffler sans s’en rendre compte, signale sa présence, amuse les confrères, et amène toujours une plaisanterie à ses lèvres : « Siffler à mon âge ! C’est sans doute mon voisin... » Il a le temps de réfléchir beaucoup, puis il nous raconte ses découvertes, et comme il s’en étonne lui-même, il les répète. « Allons ! Tu nous l’as déjà dit... » — Oui, oui, mais vous n’aviez pas compris ; alors, j’insiste ! »

     

    Certes, il a besoin de se ménager, mais la célébration de ses soixante ans de sacerdoce approche. Après bien des hésitations, sa sœur et son beau-frère décident d’être de la partie. Au début, il n’y croit pas. Puis il grommelle : « C’est le P. Arro qui m’a fait ce coup ! » Le jour de leur arrivée, il tient à aller les accueillir à l’aéroport : « Il n’y a que moi qu’ils connaissent. » Une soutane blanche impeccable, appuyé sur sa canne, le cheveu et la barbe frisottante, il a grande allure et il est profondément ému. Il y a vingt-huit ans qu’ils ne se sont pas vus. Avec une plaisanterie, il cache son émotion et se détourne pour essuyer une larme... Son jubilé de diamant est célébré comme il se doit chez les Petites Sœurs des pauvres, où l’archevêque préside, aussi à la maison régionale de Siglap, avec l’ambassadeur de France, et plus spécialement à Mandai. Là, le prononce est le célébrant principal, et un repas chinois de plus de cent tables conclut ces journées. Notre P. Huc, avec beaucoup d’à-propos, dit quelques mots tant en anglais qu’en teochew. Une fête comme celle-là n’est-elle pas une bonne occasion de faire grossir le pécule qu’on amasse pour Woodlands ? Alors, n’oublions pas les enchères qui font tellement partie de la culture locale. Et le jubilaire de commenter :  « On est en train de me vendre. Bah ! À mon âge, je me laisse faire, pourvu que le prix ne soit pas trop bas ! »

     

    Car il ne s’attarde pas sur le passé. L’important c’est ce qui vient, et une de ses grandes joies a été d’être choisi pour planter un arbre sur le site de la future église. Là, il se retrouve, et la photo encadrée est en bonne place sur le mur de sa chambre... Il la fait voir et la commente à ses visiteurs.

     

    Tout cela cependant le fatigue. Après les célébrations, la rupture d’un petit vaisseau le laisse pour un moment épuisé et quelque peu déprimé. Il ne parle guère, ce qui est mauvais signe. Puis, doucement, sa santé s’améliore. On le retrouve lui-même, intéressé à la vie, joyeux, présent aux autres. Le 28 novembre 1991, il partage encore un repas avec tous les confrères. Le lendemain, une nouvelle hémorragie cérébrale immobilise son côté droit et le prive de parole. Parfois, il semble reconnaître ses visiteurs, mais il baisse, et après plusieurs semaines de semi-coma il s’éteint chez les Petites Sœurs des pauvres le dimanche 29 mars 1992.

     

    Ses obsèques ont lieu bien sûr à Mandai, après une longue veillée de prière qui a permis à ses nombreux amis de venir auprès de lui. La messe d’enterrement est présidée par l’Archevêque entouré de plus de soixante-dix prêtres. Le P. John Khoo, curé, et le P. Michel Arro donnent l’homélie en chinois et en anglais. il repose maintenant auprès de ses vieux amis les PP. Jégo et Dupoirieux, tout à côté du P. Pierre Abrial qu’il aimait taquiner.

     

     

    L’Albigeois avec un message

     

    S’il était un homme de contact, s’il essaya de se faire comprendre en différentes langues, ce n’est pas que le P. Huc ait été bavard, mais c’est qu’il était convaincu d’avoir un message à partager. Le message de l’amour du Christ À cause de cela, il attaquait l’obstacle et allait de l’avant.

     

    Fidèle à son pays et à ses amis, il correspondait avec ceux de Miolles et d’Albi. Il s’intéressait à la vie du diocèse, à ses hauts lieux, En Calcat et les bénédictins, Cordes et la communauté du « Lion de Juda ». À l’occasion de son Jubilé, un de ses confrères de cours du petit séminaire lui a fait grand plaisir en lui envoyant un dossier de lettres écrites depuis le départ, depuis la Chine et Singapour, où il relatait des épisodes de la vie missionnaire. Avec fierté, il montrait à ses visiteurs les photos de ses arrière-petits-neveux. Une de ses nièces, le ren­contrant pour la première fois lors d’un passage à Singapour, écrivait : « J’ai été surprise par sa jeunesse d’esprit, son côté malin, un peu coquin dans ses plaisanteries, sa mémoire étonnante du temps de sa jeunesse. Sachant que je partais pour la Nouvelle-Calédonie, il m’avait préparé un plan de voyage très détaillé, et avait minutieusement pensé à tout. Nous gardons un très beau souvenir de notre oncle, de sa bonté, de son esprit gai, jeune et vif. » Parlant d’un contemporain, ancien évêque de Monaco, maintenant à la retraite, il disait en riant : « Il prie pour les diocésains qu’il a eus, et ça suffit à l’occuper ! »

     

    Fidèle à la Chine, au Kweichow... Il correspondait avec des prêtres, des catéchistes, il envoyait de l’aide et écoutait avec intérêt ceux qui avaient visité Lanlong. Il avait une mémoire merveilleuse des endroits et des personnes. Tous étaient présents dans sa vie et sa prière. Il était heureux, car ils avaient gardé la foi ; le message chrétien y était encore source de vie.

     

    Fidèle à Singapour, à ceux qu’il avait instruits et amenés au baptême. Fidèle à inviter discrètement les non-chrétiens de ses amis à faire un pas de plus vers le Christ. Il était patient, gardait le contact avec eux et promettait de les porter dans sa prière. Il tenait à savoir si les enfants qu’il avait baptisés avaient grandi dans la foi.

     

    Fidèle à la Société. Il était depuis longtemps le seul Albigeois membre des Missions Étrangères. Ce qui se passait à Paris, en mission, l’intéressait au plus haut point. Il lisait et commentait les Échos et Peuples du monde. En 1968, ce congé passé en Asie avait pour but de mieux connaître les Églises locales, d’admirer leur croissance dans la foi. Le fait d’avoir quelques jeunes en formation renforçait sa confiance en l’avenir. Jusqu’à la fin il se fit un devoir d’être présent aux réunions de confrères et il s’intéressa à la préparation de l’assemblée générale. Oh ! Il fallait bien lui répéter pour qui et pour quoi on votait ; il y allait de son commentaire : « Allons, tant que je suis là autant faire semblant de comprendre ! » Il recevait et lisait Esprit et vie, le Pèlerin, des livres qu’on lui avait recommandés, et il étonnait nos animateurs de retraite ou de session par la vivacité de son esprit. Il ne manquait pas une conférence, et lorsqu’on lui demandait s’il entendait bien, il répondait : « Oh ! J’en attrape des bribes, ça me suffit. » La formation permanente, il la pratiquait bien avant qu’on en parle !

     

    Dommage qu’il n’ait pas voulu écrire ses souvenirs. Mais il est vivant auprès du Seigneur et dans nos cœurs, Cyprien de Miolles, de Lanlong et de Singapour, l’homme qui partageait si bien le message d’amour du Christ.

    • Numéro : 3413
    • Pays : Chine Malaisie Singapore
    • Année : 1930