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Jean HOURMANT (1898-1986)

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    Enfance et jeunesse

     

    Le 15 novembre 1898 naît à Collorec un petit garçon, au foyer de Guillaume Hourmant. Il est prénommé Jean-Louis. Collorec est un petit village situé dans la Pré-montagne. Tandis que la déchristianisation gagne alentour, Collorec demeure solidement enraciné dans la foi.

     

    Le petit Jean-Louis n’a pas une grosse santé. Les temps sont durs. La vie est frugale. Il n’y a pas de relâche dans le travail. Le petit garçon grandit dans cette famille que l’on peut qualifier « d’aristocratie paysanne ». On y est très attaché aux valeurs chrétiennes profondes, à la dignité, au sens du devoir et à la sagesse. Le caractère et les qualités d’âme du jeune garçon se sont nourries à cette source. Ce milieu de « bonne terre » va marquer le petit garçon et le préparer à la grande tâche qui l’attend.

     

    Tout jeune, il a dû être remarqué pour ses qualités au-dessus de la moyenne. Son recteur, en particulier, a décelé chez cet enfant un appel possible à la prêtrise. Il rentre donc au petit séminaire. Tout en meublant sa belle intelligence pratique, son âme mûrit déjà discrètement de grands projets.

     

    Il est encore trop jeune, seize ans, quand éclate la guerre. Mais en 1916, tous les jeunes de son âge sont mobilisés pour défendre le pays. Jean-Louis n’a pas grande santé : il est réformé. Néanmoins, cette guerre exige l’apport de toutes les énergies : il est donc versé au Service auxiliaire à Paris. C’est là qu’il fait vraiment connaissance avec la Société des Missions étrangères, et qu’il décide d’en devenir membre.

     

    Dès que l’armistice est signé, il fait sa demande d’admission. Compte tenu de sa santé délicate, les supérieurs hésitent. Mais Jean-Louis est résolu et les bonnes recommandations venues de Bretagne font pencher la balance en sa faveur et il est admis.

     

    Entré aux Missions étrangères, le 19septembre 1921, il fut ordonné prêtre le 22 décembre 1922, car il avait déjà fait une partie de son séminaire au grand séminaire de Quimper. Quelque temps après, il reçut sa destination pour la Mission de Kumbakonam, dans le Sud de l’Inde. C’est le 16 avril 1923 qu’il partit pour rejoindre sa mission.

     

    Pendant son séminaire, comme d’ailleurs dans la suite, Jean-Louis ne s embarrasse pas de futilités. Il va toujours à l’essentiel : être apôtre, missionnaire de Jésus-Christ, là où il sera envoyé. On imagine Jean-Louis se préparant à cette tâche. Il est discret, sérieux, studieux et pieux, mais sans ostentation, comme il le sera toute sa vie. Cependant il n’est pas un compagnon triste ; il sait apprécier l’humour et il est lui-même plein d’humour. Jean-Louis n’avait pas la trempe d’un intellectuel. Il n’a pas fait des études pour les études. Son intelligence est avant tout pratique tout orientée vers la mission d’apôtre qui l’attend. Tout le reste est et sera secondaire.

     

     

    En mission à Kumbakonam

    Le 16 avril 1923, c’est la traditionnelle cérémonie du départ. Des parents et des amis sont venus pour cette occasion. Il y a parmi eux l’abbé Favé, ami de Jean-Louis, qui a bien failli rentrer lui aussi dans la société Il deviendra évêque auxiliaire de Quimper. Il restera toujours en relation avec le P. Hourmant qu’il soutiendra jusqu’au bout de ses encouragements tant spirituels que matériels.

     

    C’est le 9 mai 1923 que le P. Hourmant aborda en Inde. À cette époque, le seul nom de Kumbakonam évoquait dans l’esprit des aspirants des rêves héroïques. Le P. Hourmant dut être heureux d’être envoyé dans cette mission.

     

    Tout de suite, il est envoyé dans la paroisse de Mayavaram pour s’initier à la langue. À cette époque, il n’était pas question de consacrer trois années à l’étude de la langue. Le plupart se formaient sur le tas. Le P. Hourmant étudie la langue avec énormément de sérieux. Toujours son intelligence pratique ! Il perçoit tout de suite que la langue va être pou lui l’instrument essentiel de son apostolat. Aussi, en peu d’années acquiert-il une étonnante maîtrise du tamoul. Et il continuera d’apprendre, ne se contentant jamais de l’à-peu-près dans l’élaboration de la phrase. Ses sermons sont clairs, précis et concis.

     

    Pourtant on lui laisse peu de temps pour étudier la langue. Onze mois après, en juin 1924, il est nommé curé de Kettapalayam, une grande paroisse. Le grand centre chrétien dont dépendent beaucoup de villages occupe toutes ses énergies. Il trouve néanmoins le temps de bien préparer ses sermons, de prier et de se rendre dans les villages pour annonce le message du Christ. Il est là pour cette tâche et il lui dévouera toujours le meilleur de lui-même.

     

    Le P. Hourmant est un nouveau venu d’après guerre (1914-1918). Il est jeune, il apporte avec lui des idées nouvelles, des méthodes nouvelles pour catéchiser. Il est très enthousiasmé par l’audio-visuel qui en est à ses débuts. L’un des premiers, il utilisa la « lanterne magique » ancêtre du projecteur. Il fait un peu figure d’original auprès des anciens qui facilement dénigreraient ses méthodes. Comme il est très sensible il souffre beaucoup de cet ostracisme. Mais il supporte tout cela avec patience et modestie, assuré en lui-même qu’il travaille et peine pour le Christ.

     

    En 1926, il quitte la paroisse de Kettapalayam pour prendre charge de Koveripattu où il reste jusqu’en 1931. Là il s’affirme ; il est à l’aise avec la langue. Ses méthodes d’évangélisation et de catéchèse sont au point. Il a souci de former les chrétiens qui lui sont confiés pour les enraciner profondément dans la foi. Mais une fois de plus, le Père ne voit pas dans les chrétiens une fin de soi. Ils doivent devenir des instruments efficaces pour l’annonce de l’Évangile. Aussi, en excellent animateur qu’il était, il encourage beaucoup les chrétiens à être, eux aussi, des témoins et des missionnaires. Il choisit bien ses candidats dont il fait des catéchistes. Il forme des groupes d’hommes, de femmes et de jeunes qu’il envoie dans les villages pour contacter les non-chrétiens. Le contact assuré, il s’y rend lui-même avec lanterne magique, livres et images, et il parle du Christ aux gens. Ainsi attire-t-il beaucoup de gens à Jésus.

     

    Les années passent. En 1930, le diocèse de Salem est érigé, pris sur celui de Kumbakonam. Mgr Henri Prunier en est le premier évêque. Le P. Hourmant est envoyé en renfort pour ce nouveau diocèse. La réputation de son zèle, de son savoir-faire l’ont déjà précédé à Salem. Mgr Prunier l’envoie à Namakal, partie sud du diocèse, où il a lui-même défriché et peiné durement avant d’être nommé à la tête du diocèse.

     

    C’est à Namakal et dans les nombreux villages environnants que le P. Hourmant va donner le meilleur de lui-même et laisser une marque indélébile. On peut dire du P. Hourmant qu’il est catéchiste, animateur, organisateur, prêcheur, excellent tamoulisant, formateur des jeunes prêtres qui lui sont confiés. Toutes ces qualités sont mises au service exclusif de l’Évangile.

     

    C’est à cette époque, probablement en 1931, qu’il consacre quelques mois au centre de formation des catéchistes de Tindivanam. Ce centre, créé par le P. Gavan-Duffy, fait l’admiration du P. Hourmant. Là en quelques mois, il apprend beaucoup et il enseigne beaucoup. Il partage avec les futurs catéchistes son expérience déjà grande dans le domaine de la catéchèse, de l’évangélisation et de la formation des catéchistes. Il a beaucoup d’égards et de respect pour les catéchistes. Ils sont, à ses yeux, les piliers de l’évangélisation. Il le leur dit souvent. Il ferme facilement les yeux sur les petites bévues ; il les félicite, les encourage dans ce qu’ils font de bien. Modeste, il ne cherche jamais à rabaisser les autres. Au contraire, il s’attache à faire ressortir leurs bons côtés et à les encourager.

     

    On peut dire que toute la région de Namakal, c’est le P. Hourmant. Jusqu’à sa mort, le Namakal est resté la « chose » de sa vie. Pendant de nombreuses années, le Namakal a été considéré comme le secteur « ad gentes » pour le clergé. Le P. Hourmant en était peiné quand les prêtres en parlaient comme d’un lieu d’exil, alors que tout prêtre aurait dû se sentir flatté d’y travailler.

     

    Aujourd’hui, les résultats sont là. Le P. Hourmant a eu la grande joie et la consolation de voir la petite graine germer, grandir et s’étaler en frondaisons magnifiques. Aujourd’hui, le Namakal compte cinq paroisses autour du centre, avec de nombreux villages où la présence chrétienne est solidement enracinée.

     

    En 1939, il quitte Namakal et vient comme curé à la cathédrale de Salem. Pendant huit années, dans cette paroisse de ville, ses activités restent orientées vers l’annonce de l’Evangile. Mais il innove aussi. Il lance l’imprimerie du diocèse qui, d’année en année, prospère magnifiquement. Il encourage l’ouverture de nouvelles écoles dont la vocation est d’être médiatrices pour l’annonce de l’Évangile et pour la formation des enfants chrétiens. Il fait un devoir aux instituteurs d’enseigner le catéchisme et la doctrine avec beaucoup de soin.

     

    En 1948, il est nommé dans le nord du diocèse, à Elathagiri. C’est une grosse paroisse rurale. Le ministère des sacrements lui prend tout son temps. Peu ou pas de temps pour aller aux non-chrétiens. Mais heureusement peut-être pour l’Évangile, il n’y reste pas longtemps.

     

    En 1950, il est délégué à l’Assemblée de Société ; après quoi il prend un congé bien mérité. À son retour, il lui est demandé de reprendre la paroisse de la cathédrale, à Salem. C’est vrai qu’entre-temps, il y a eu quelques bouleversements. En 1949, Mgr Prunier donne sa démission pour cause de santé. Le premier évêque indien originaire du diocèse est nommé. Certains confrères en furent quelque peu affectés. Ils préférèrent s’en tenir à l’idéal de nos fondateurs :  « Laisser la place au clergé local, dès que ce dernier est capable de prendre ses responsabilités ». D’autres, la plupart, restèrent sur place. C’est aussi l’époque (1948-1955) où les jeunes Pères vinrent redonner un sang nouveau à la mission. Ils sont donc con­fiés au P. Hourmant pour être initiés à la langue tamoule. C’est un peu la raison qui explique son deuxième mandat de curé de la cathédrale où le grand presbytère permet de recevoir du monde. Le P. Hourmant ne se contente pas d’initier les jeunes Pères à la langue. Il leur fait part de ses méthodes de travail, de son enthousiasme pour l’annonce de l’Évangile. C’est ainsi que les PP. Gravier, Mauviel, Legrand, Rodeschini, sont passés par son moule. Mais aussi des Pères destinés aux milieux tamouls en Malaisie : les PP. Gauthier, Catel, Griffon et encore d’autres. Avec le P. Hourmant, on peut dire que l’école de langue a commencé. Tous les anciens étudiants en langue tamoule gardent un souvenir affectueux et une grande vénération pour le P. Hourmant.

     

    C’est pendant son deuxième séjour à la paroisse cathédrale que le P. Hourmant met sur pied une banque pour aider les enseignants, instituteurs, institutrices et professeurs de nos écoles. Ces derniers ont ainsi la possibilité d’économiser et d’emprunter en cas de besoin, moyennant un petit intérêt. Cette banque étend aujourd’hui ses services à tout le personnel enseignant du diocèse de Salem : c’est vraiment une grande réussite.

     

    En 1957, il est nommé curé à Attur. Entre-temps, il y a eu une Assemblée de Société. Le clergé local s’étoffe rapidement. Il est bon que le clergé local occupe les postes de responsabilités. On commence donc d’apprendre à être au service de l’Église locale, tout en acceptant un certain effacement. Le P. Hourmant comprend cela. L’école de langue est donc transférée à Attur. Mais surtout le P. Hourmant mobilise tout son monde pour l’annonce de l’Évangile, dans les villages. Il y a des familles qui viennent au Christ.

     

    Par ailleurs, la venue d’autres jeunes Pères est envisagée. Alors le P. Hourmant fait bâtir quelques chambres de plus pour recevoir les nouveaux. Le temps passe trop vite. En 1961, il prend son troisième et dernier congé en France.

     

    Entre 1950 et 1961, la vie a beaucoup évolué en France : il y a plus d’argent, déjà beaucoup de voitures, des maisons belles et spacieuses se bâtissent par dizaines de milliers : c’est l’expansion économique. Le P. Hourmant apprécie la vie plus aisée et les tables bien garnies. Mais en même temps, il se rend compte de tout ce qui le sépare désormais de son pays natal. Aussi repart-il pour l’Inde, fermement résolu à n’en plus ressortir. Et de fait il n’en ressortit point.

     

    En octobre 1973 il quitte Attur où le P. Gravier lui succède comme curé et comme professeur de langue. Il est alors nommé à Kakkavery où il va rester jusqu’en 1973. Ce sera sa dernière course, mais pas la moindre. Là il joue au professionnel, fort de toute son expérience passée. Catéchistes, instituteurs, laïcs jeunes, et bien sûr les religieuses, sont mobilisés. En peu de temps, de nombreux villages de non-chrétiens sont visités. De nouvelles petites communautés chrétiennes naissent. Dans chacun de ces villages il construit une chapelle. Il suit les nouveaux chrétiens avec grand soin. Il envoie beaucoup d’enfants dans nos écoles. A partir des années soixante, il reçoit davantage d’argent de France : il s’en sert pour aider les plus pauvres à construire des maisons, acheter des bêtes ou creuser des puits.

     

    En 1968-1969, j’eus le grand bonheur de travailler quelques mois avec lui à Kakkavery. Malheureusement, il tomba malade et fut hospitalisé. Je dus m’occuper seul de la paroisse. Mais j’ai énormément appris pendant le peu de temps passé en sa compagnie.

     

    Les années passent vite. Le 22 décembre 1972 voit la célébration de son jubilé d’or sacerdotal. L’évêque, le clergé, les religieuses, et un grand nombre de chrétiens participent à la fête. Le P. Hourmant est heureux de ce témoignage d’amitié. Il est alors à la tâche depuis cinquante ans. Le poids des ans et la fatigue d’un long labeur sont là. Mais il est tout disposé à mourir sous le harnais. Le connaissant, l’évêque et ses supérieurs savent qu’il ne demandera jamais rien, et encore moins à se retirer.

     

    L’évêque le nomme aumônier des Sœurs de Cluny, à Salem. S’il n’est pas accessible à la flatterie, pour l’obéissance, il s’y connaît. Dans les premiers jours de juillet 1973, il part avec sa légendaire petite valise de carton bouilli, pour rejoindre son poste d’aumônier du couvent. Il ne pose pas de questions. Peu importe l’endroit ou les circonstances, il reste missionnaire.

     

    Je laisse une religieuse exprimer ses impressions : « Le P. Hourmant fut installé chez nous comme aumônier, le 7 juillet 1973, par le P. Rodeschini qui était alors supérieur local. Il occupa l’appartement nouvellement construit pour lui, un peu à l’écart, mais près de la chapelle.

     

    L’arrivée du P. Hourmant fut pour la communauté une très grande joie. Joie aussi pour les chrétiens qui vivent à proximité du couvent, et dont certains ont été amenés à la foi par le P. Hourmant. Aussi ces chrétiens étaient tout heureux de participer à l’Eucharistie, jours de semaine et dimanches. Ils venaient recevoir sa bénédiction à la fin de la messe.

     

    Le P. Hourmant avait 75 ans, lors de son arrivée chez nous. Mais il était jeune de cœur. Toujours jovial, il commençait ses homélies en tamoul par une petite histoire amusante pour capter l’attention de l’auditoire et faire ainsi passer la Parole de Dieu. Pour nos jours de récollection, il préparait soigneusement ses causeries. Il nous aidait ainsi à être plus proches du Seigneur.

     

    Il gardait toujours le même enthousiasme pour les âmes en difficulté et pour faire connaître le Christ. Aussi nous demandait-il souvent d’aller à la rencontre des gens dans les maisons du quartier. Au retour, il nous demandait comment cela avait marché et quelles réactions avaient eues les gens.

     

    Il ne se contentait pas de paroles. Il avait fait un placement d’argent dont les intérêts sont utilisés pour aider les nouveaux baptisés dans le besoin. Son zèle brûlant de missionnaire le poussa à commencer un atelier de couture pour les jeunes filles pauvres du quartier. Il nous aida aussi à acheter des machines à écrire pour aider d’autres jeunes filles. Il s’intéressait de près à la marche de ces deux ateliers et aux jeunes filles qui y venaient.

     

    Il était encore plus attaché à la catéchisation des enfants et des adultes. Il monta à cet effet une bibliothèque avec livres, films et cartes imagées ; il nous procura un projecteur : tout cela pour rendre les classes de catéchisme plus vivantes et plus efficaces. Il aimait venir à ces classes pour voir les enfants et il encourageait leurs talents par un mot gentil.

     

    Toujours plein d’humour, le Père était exubérant de joie quand nous avons célébré ses 80 ans le 15 novembre 1978, en présence de Monseigneur et de nombreux confrères. Nous eûmes aussi le grand privilège de le fêter pour son jubilé de diamant d’ordination, le 27 décembre 1982.

     

    Le 11 avril 1986 laisse un triste souvenir dans nos cœurs. Ce jour-là, le P. Hourmant a rendu son âme à Dieu. Son départ, comme toute sa vie, fut empreint de paix et de discrétion. Bien que souffrant surtout à cause de son grand âge, il ne se plaignait jamais. Il fut toujours patient et résigné. Nous garderons toujours le meilleur souvenir de ce plus jeune fils de la famille Hourmant. Que le Seigneur le prenne dans sa paix.

     

    Depuis trois ou quatre années, le P. Hourmant avait du mal à passer le cap de la canicule, mars-avril-mai. Et puis chaque année il reprenait le dessus. En 1986, il fit à nouveau le dos rond quand vint la grande chaleur. On voyait bien qu’il souffrait. Nous pensions qu’une fois de plus il tromperait la « grande faucheuse ». Début avril, il prit un peu froid à la poitrine. Il eut trois ou quatre jours assez pénibles. Puis il se remit assez bien. Le vendredi 11 avril, il se leva comme d’habitude. Il prit son petit déjeuner en compagnie du curé de la paroisse. Il parla un moment avec lui. Puis il s’allongea sur son lit, pour sa petite sieste habituelle du matin. A un moment, la religieuse qui le veillait le vit qui cherchait la petite clochette sous l’oreiller. C’est à ce moment qu’il ouvrit de grands yeux. La Sœur courut aussitôt prévenir les autres Sœurs. Il avait refermé les yeux, comme pris de sommeil. Et ainsi paisiblement, sans bruit, il rendit sa belle âme à Dieu.

     

    Avec le P. Hourmant disparaît, à l’âge de 88 ans, le dernier « patriarche » MEP du diocèse de Salem. Il fut porté en terre dans le petit cimetière de l’évêché. Il avait souhaité y être enterré auprès des confrères MEP ou Indiens qui l’avaient précédé. Tout le clergé était là. Une foule nom­breuse aussi venue de tous les coins du diocèse. Exceptées les plus jeunes générations, rares étaient ceux qui ne le connaissaient pas.

     

     

    NOTES ET ANECDOTES

     

    Le P. Hourmant était un homme intérieur. Son caractère était fort et solide. Avant son premier départ pour l’Inde, sa santé fragile avait posé problème à ses supérieurs : « Arrivera-t-il seulement jusqu’à sa mission » ? La suite a démontré que derrière une fragilité apparente agissait une force de caractère indéniable. Nombreux sont ceux qui, logiquement, auraient dû le porter en sa dernière demeure et qu’il a vus partir.

     

    Il y a quelques années, un Père indien retiré à l’évêché lui avouait, au cours d’un repas, qu’il avait mis de l’argent de côté pour lui payer un beau cercueil. Le Père était plus jeune. « Je vous remercie, lui dit le P. Hourmant, de votre délicatesse ; de toute façon cela rendra toujours service à quelqu’un ! ». Quelques semaines plus tard ce bon Père était trouvé mort dans la salle de bain. Au moment où son corps était mis dans la tombe, le P. Hourmant qui se trouvait tout à côté de moi, leva son chapeau. Il y avait de la malice dans son œil. « Salut, l’ami. On t’a fait une belle boîte! ». Et doucement il quitta le cimetière d’un air de dire : « Au suivant».

     

    Le P. Hourmant aimait la compagnie des jeunes Pères. Ces derniers l’aimaient beaucoup. Plusieurs fois, il avait confié à mots couverts combien les anciens avaient été durs pour lui quand il était lui-même jeune missionnaire. Cela explique sûrement son attitude envers les derniers arrivés. La nouvelle que des jeunes, formés après Vatican II, arrivaient en Inde, avait provoqué quelque crainte chez certains. Le P. Hourmant était ravi. Et les jeunes Pères ont toujours trouvé en lui un ami, un complice, compréhensif et ouvert d’esprit.

     

    Le P. Hourmant prenait grand soin de la formation des jeunes prêtres MEP ou Indiens qui lui étaient confiés. « Que voulez-vous ? », avait-il l’habitude de dire, des courges ou des noix de coco ? Il voulait dire par là que la formation de bons chrétiens exigeait beaucoup de temps, de persévérance et de foi.

     

    Il n’aimait pas parler pour ne rien dire, il ne s’attardait pas à des conversations oiseuses. Quand les gens venaient le voir, il écoutait, posait des questions, disait l’essentiel et puis, d’un petit geste, leur faisait comprendre qu’il en avait terminé.

     

    Il n’eut jamais que l’usage d’un seul œil. Mais quel œil ! Quel observateur fameux ! D’un mot, d’un geste, il savait vous camper le trait saillant d’une personne.

     

    Vu la pauvreté, voire la misère des gens parmi lesquels il a vécu toute sa vie, il est difficile de dire qu’il a vécu lui-même pauvrement. Tout est relatif. Mais il a vécu dans une simplicité extrême.

     

    Sa mémoire des noms et des visages était impressionnante. Beaucoup de personnes le visitant, parfois après de nombreuses années, étaient agréablement surprises d’être reconnues. Cela montre combien il portait les gens près de son cœur et de ses pensées !

     

    Il conseillait sagement, mais à sa manière, donnant souvent l’impression qu’il doutait de son jugement. Je n’ai jamais pu déceler si c’était modestie de sa part, ou bien une manière de faire valoir son interlocuteur et de le laisser tout à fait libre de son choix. Les conseils prodigués ou les pensées exprimées ressemblaient davantage à des signes de jeu de piste. L’interlocuteur devait, lui, élaborer et garnir les blancs.

     

    Il lisait énormément : des livres, des revues, tout ce qui pouvait l’aider à étoffer ses homélies. Articles de journaux, pages de livres, prenaient place dans son légendaire classeur fait de vieilles caisses d’emballage et de feuilles de vieux journaux comme chemises. Ce classeur comportait des dizaines de titres de référence. Il en connaissait le contenu par cœur.

     

    Dans les dernières années de sa vie, il s’est préparé à tout quitter. Peu à peu, il s’est défait de ses livres qu’il aimait tant. Vers la fin de sa vie, il en garda seulement deux ou trois, en particulier « Sicut Parvuli » qu’il devait connaître par cœur. On le trouvait souvent plongé dans ce livre quand on allait le voir, si bien que peu de lignes restaient non soulignées ou non commentées.

     

    Il gardait devant lui, sur sa petite table bureau, une liste de noms. Chaque jour, il priait pour chacune de ces personnes. Quelques élus étaient heureux de reconnaître leur nom sur la liste.

     

    Bien que retiré, en principe, du ministère actif, il n’a jamais cessé d’être actif. Il s’intéressait beaucoup à la vie du diocèse, des paroisses, des réalisations et surtout là où on lui faisait part de conversions. Il continuait à recevoir de l’argent de ses amis et bienfaiteurs de France. Il en fit des placements judicieux dont les intérêts chaque année sont distribués entre les six paroisses du Namakal, pour aider les familles pauvres dans l’éducation et les études de leurs enfants. Si bien que longtemps après son départ il continuera à participer activement à la mission de l’Église ici-bas.

     

    Il avait peu de correspondants en France. Mais il parlait avec beaucoup d’affection et d’admiration de ces rares correspondants. Il aimait recevoir des nouvelles de son diocèse et de sa chère Bretagne. Son ami dévoué, Mgr Favé, correspondait avec lui. Mgr Favé était venu en Inde à l’occasion du Congrès eucharistique, à Bombay. Après le congrès, il était venu rendre visite à son ami à Kakkavery. Combien cela lui fit plaisir ! « Un sacré type », disait-il souvent de son ami, Mgr Favé. Je crois que ces deux-là avaient une admiration sincère l’un pour l’autre.

     

    Le P. Hourmant était le plus jeune de sa famille. Il partit le dernier. Restaient, ces dernières années, à Collorec, une nièce, Marie-Jeannique, et un neveu, célibataires tous les deux. Il avait tant d’affection pour eux et pour sa maison natale ! Il en parlait souvent. Marie-Jeannique mourut avant lui. Il en eut bien de la peine. Il parlait peu de lui-même, mais quand il se livrait ainsi c’est que c’était important et sérieux pour lui.

     

    Le P. Hourmant faisait partie de ces générations pour qui l’obéissance était vertu et devoir. Il s’y est conformé toute sa vie durant. Il ne s’est jamais prévalu de son ancienneté ni de son prestige.

     

    M. Jayaraman est le docteur qui a soigné le P. Hourmant pendant ces six dernières années. Ce docteur qui est hindou avait une grande véné­ration pour le P. Hourmant. Chaque semaine, sans faute, il venait lui rendre visite au moins une fois. À la nouvelle du décès du Père, il est accouru très ému. Tous les ans, ce docteur venait avec sa famille pour offrir un petit cadeau d’anniversaire au Père et recevoir sa bénédiction. Le jour des funérailles il était là avec sa famille, portant une immense guirlande de fleurs qu’il déposa avec ferveur sur le corps exposé dans la chapelle de l’évêché.

     

    Combien d’âmes ont ainsi été touchées par le regard et la bonté émanant de sa personne ! Dieu par lui a fait des merveilles ! J’en cite une pour finir d’évoquer le souvenir de cet homme qui avait une belle âme.

     

    Il y a bien des années, passant à travers un village, il avait soif. Il faisait chaud. Il avait beaucoup marché. Il s’arrêta devant une maison de gens de caste élevée et demanda un peu d’eau pour boire. Les gens le firent asseoir sous la véranda. Il y avait là un jeune homme d’une vingtaine d’années. Il remarqua tout de suite le livre que le Père portait sous le bras. C’était le bréviaire. « Je voudrais ce livre » dit le jeune homme. « Je te le donnerais bien, dit le Père, mais c’est écrit en latin, une langue que tu ne connais pas. Patiente un peu ; quand je repasserai, je te donnerai un autre livre écrit en tamoul ». Quand le Père revint à cette maison, plus tard, il offrit une bible eh tamoul au jeune homme. Aussitôt ce dernier disparut avec le livre et commença à le lire, et il ne s’arrêta que lorsqu’il eut tout lu. C’est au cours de cette lecture ininterrompue qu’il fut touché au plus profond par la grâce de la foi. Il crut en Jésus et se fit baptiser malgré l’opposition opiniâtre de son entourage. Le jeune homme est maintenant père de famille et plus encore, il est le Père qui a enfanté dans la foi en Jésus la plus grande partie de sa parenté. Chaque année, il fait la demande de baptême pour une ou plusieurs familles qu’il a lui-même instruites dans la foi au Christ.

     

    Le P. Hourmant n’a fait que passer en ce monde, portant en lui la Parole de Jésus. Il a cru en cette Parole ; il l’a semée. Il a vu ses fruits. Bien d’autres graines qu’il a semées donneront du fruit bien longtemps après son départ.

     

    Celui qui écrit ces lignes aima beaucoup le P. Hourmant.

     

    Veuillez lui pardonner les lacunes et les imperfections dans l’évocation de sa vie.

     

    Henri BONAL

    Missionnaire de Salem

    • Numéro : 3243
    • Pays : Inde
    • Année : 1923