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Gabriel HOUILLE (1866-1928)

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    À peu de jours d’intervalle sont morts trois membres de la Mission du Siam, dont deux étaient partis ensemble de Paris la même année 1889 : MM. Houille et Bernat. Celui-ci, mort à Rodez dans sa famille, était retourné en France depuis vingt-huit ans, comme Directeur du Séminaire, celui-là n’avait jamais quitté le Siam : nous essaierons d’esquisser sa biographie.

    Gabriel-Alphonse Houille naquit à Paris, paroisse Saint-­Ambroise, le 26 août 1866. Ceux qui le connurent dans son enfance et dans son adolescence racontèrent plus tard leur éton-nement, lorsqu’ils apprirent son entrée au Séminaire des Missions-Etrangères et son départ pour les Missions. Comment l’idée d’apostolat germa-t-elle en son esprit, nous ne saurions le dire. Sans aucun doute l’ambiance religieuse lui fut profitable durant ses humanités. Nous trouvons en effet bon nombre d’archiprêtres et de doyens en herbe parmi ses camarades de cours qui honorèrent et honorent petit-être encore le diocèse de Meaux. Alphonse était alors le type du bon enfant de la capitale, innocent, espiègle, insouciant et gai. Il lui manqua pourtant toujours cet esprit débrouillard ès choses matérielles si caractéristique chez bon nombre de ses jeunes compatriotes. Peu lui importa jamais le mode de fabrication du pain, l’essentiel fut qu’il y eût toujours dans le voisinage un boulanger. En brousse siamoise, ce manque d’esprit pratique faillit nuire plus d’une fois à son estomac, mais il eut constamment le bon esprit d’en rire.

    Par contre le jeune Alphonse fut un fervent de la littérature et des sciences jusqu’à la fin de sa vie, et ce n’est pas lui que l’on pourrait taxer d’indifférent intellectuel. Les auteurs anciens et modernes dont il s’assimila les œuvres pêle-mêle, formeraient une ample bibliothèque. Il ne concevait pas qu’un missionnaire pût vivre sans lire ou sans se tenir au courant des mille questions du jour. Aussi passait-il volontiers une grande partie de ses nuits en lecture, quand ses occupations ne lui laissaient pas de loisir pendant la journée. Plus d’un confrère moins adonné que lui à la lecture reçut parfois de ses fléchettes spirituelles, car, émule des vrais Parisiens, il fut un virtuose sur tous les claviers de la plaisanterie.

    Ordonné prêtre le 21 septembre 1889, il quittait Paris le 27 novembre et arrivait à Siam fin de décembre. Le Collège de l’Assomption, récemment fondé par M. Colombet , le reçut comme professeur. Il n’y resta qu’un an juste assez pour apprendre un peu de siamois, s’acclimater, prendre contact avec les habitants et les habitudes du pays, et s’orienter vers un apostolat plus actif et répondant mieux à ses désirs intimes. Nommé à Bang-nok-khuek pour étudier la langue chinoise, il fut dès l’année 1892 envoyé à Vainiau, où il demeura jusqu’à 1916,soit presque vingt-cinq ans. D’accès difficile à cette époque, cette chrétienté peu considérable lui laissa des loisirs qu’il sut employer à l’étude des langues. Population de défricheurs, au tempérament rude, elle décontenança sans doute au début le nouveau missionnaire plus à l’aise jadis sur l’asphalte du boulevard parisien que dans la brousse siamoise. Il s’adapta vite néanmoins au milieu nouveau, dont il s’appliqua à connaître à fond les mœurs, le langage et les tendances morales. L’opium, le jeu et l’alcool sont, entre plusieurs autres, des plaies sociales tout aussi répandues au Siam que dans  les autres pays de l’Extrême-Orient. Dire que notre missionnaire les élimina totalement de son district, serait exagéré, du moins s’efforça-t-il de les guérir. Le jeu pour les Siamois, l’opium pour les Chinois, et l’alcool pour tous les deux, sont d’irrésistibles passions qu’il n’est pas facile d’extirper même chez les chrétiens. Il faut dire que, pour beaucoup de gens, la notion et la valeur du temps sont des inconnues : pour eux, passer des nuits et des jours entiers au jeu, aux cartes surtout, n’a rien d’extraordinaire ; les affaires en souffriront un peu, mais bien peu, en comparaison de la jouissance obtenue.

    M. Houille aura beau prêcher, voire gronder et punir quelquefois, ses fidèles ne s’affranchiront qu’en partie de leurs habitudes. Pendant les vingt-quatre années qu’il passera à Vainiau, il n’éprouvera que rarement des consolations spirituelles. Il n’en aura pas beaucoup de matérielles non plus, et son existence sera celle d’un ascète, se contentant d’une nourriture frugale, insuffisante parfois. Dieu seul connaît les mortifications qu’il s’imposa dans sa modeste maison en bois, où il ne fut pas toujours à l’abri ni du soleil ni de la pluie. Les visites de ses confrères lui procuraient des moments de joie et de réconfort : c’étaient alors des palabres interminables s’amorçant le soir, quand la fraîcheur relative se faisait sentir, pour ne se terminer que bien tard. On avait tant de choses à se communiquer ! Lui-même se rendait une ou deux fois par an à la capitale, auprès de son Evêque, et il en profitait pour voir tous ses confrères, et, comme il disait, pour reprendre contact avec la vie civilisée. Heureux était-il alors de trouver son courrier, ses commandes arrivées de France, et d’emporter le tout dans son poste. Pendant une semaine, jour et nuit, il lisait : les nouvelles étaient anciennes, les chutes gouvernementales passées depuis trois mois, peu importait, pour lui c’était du récent. Puis, la fringale de lecture assouvie, la vie uniforme reprenait, et les heures de catéchisme et d’école qu’il présidait passaient fructueusement pour les âmes. Les dimanches groupaient autour de lui ses fidèles ; il leur distribuait libéralement la parole divine, et leur inculquait la science des cérémonies liturgiques, car il les aimait, il aimait aussi le chant et voulait que ses chrétiens y participent.

    En 1916, l’importante paroisse de Petriu se trouvant privée de son vicaire alors mobilisé, et M. Perbet, déjà bien âgé, ne pouvant suffire seul à l’administration de ce poste et de ses succursales, M. Houille y fut envoyé. Il lui en coûta certes de quitter sa brousse, ses ouailles simples et le train de vie auquel il était habitué, depuis un quart de siècle, mais il n’en laissa rien paraître. D’ailleurs cette situation n’était que temporaire. Après le retour des confrères mobilisés, l’église de l’Immaculée-Conception de Bangkok restant encore sans titulaire, M. Houille fut choisi pour ce poste, auquel était jointe la desserte de Bangxueknang, chrétienté située sur un canal à quelques kilomètres de la capitale. Il fut donc tantôt « curé de ville » et tantôt « curé de campagne ». Ses préférences l’inclinaient vers Bangxueknang qui lui rappe-lait son Vainiau d’autrefois ; il se trouvait plus à l’aise au milieu du peuple de la campagne que parmi les citadins, dont plusieurs remplissaient d’importantes fonctions jusque dans le palais du roi de Siam. Il ne négligea pourtant ni les uns ni les autres, sachant se faire tout à tous. Sa présence à la capitale l’obligea d’ailleurs à se mettre en contact plus intime avec les autorités gouvernementales d’une part, et les différentes communautés et écoles catholiques d’autre part. Sa connaissance approfondie du siamois fut bientôt mise à contribution. Il se prêta volontiers à la prédication et surtout aux retraites. Les élèves de nos écoles appréciaient son langage et suivaient volontiers ses instructions. Maîtres et maîtresses eux-mêmes eurent souvent l’occasion de l’entendre, et plus d’une fois, l’éloge du prédicateur fut enthousiaste. Ses années de quasi solitude à Vainiau lui avaient permis d’emmagasiner une forte substance spirituelle, dont il pouvait faire profiter ses retraitants. Ses vastes lectures ne lui nuirent point non plus, et lui permirent, bien au contraire, d’émailler ses sermons et instructions de traits édifiants. On pourrait presque dire que les dernières années de sa vie furent consacrées à la préparation et à la prédication de retraites. Il fit ainsi un bien considérable dont Dieu lui aura tenu compte lors de son entrée dans l’éternité.

    Une maladie de cœur dont il était atteint depuis quelque temps se déclara plus grave sur la fin de 1927. Son état de santé jusqu’alors florissant devint très vite alarmant, et le médecin de la Mission prescrivit un repos absolu. Le cher confrère se préparait alors à donner aux Religieuses Ursulines leur retraite annuelle. A contre-cœur visiblement, il suivit l’ordre du docteur, et séjourna anxieux à l’hôpital Saint-Louis. Il regrettait d’être ainsi terrassé en pleine santé, à l’âge de soixante-deux ans. Mais Dieu jugeait sa tâche suffisante et l’appelait à la récompense finale. Après avoir reçu quelques semaines à l’avance, l’Extrême-Onction, après avoir librement offert sa vie pour le salut des âmes, notre cher M. Houille s’éteignait dans une crise cardiaque le 24 juil­let 1928.

    Caractère extrêmement gai et bon, missionnaire dévoué, confrère estimé de tous, même de ceux qui ne partagèrent pas ses idées sur telle ou telle forme de gouvernement, sur telle ou telle méthode d’apostolat, M. Houille laisse dans cette Mission de Siam un édifiant souvenir. Fleur du jardin de Paris, il l’emporta sur beaucoup de fleurs provinciales par la fraîcheur et l’éclat de son esprit ainsi que par la délicatesse et la magnificence de son cœur. Son souvenir restera longtemps vivant parmi ses chrétiens et parmi tous ceux qui l’ont connu et aimé.

     

     

    • Numéro : 1860
    • Pays : Thaïlande
    • Année : 1889