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Marie-Ange HION (1856-1926)

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    M. Hion était breton, et il garda toute sa vie les caractères de sa race. Trapu, râblé, le regard bleu et rêveur, ce fut un timide et un doux. Sur son chef, on se représentait facilement un chapeau à larges bords orné de longs rubans flottants.

    Marie-Ange Hion naquit à Maroué, grande paroisse de plus de 3.000 âmes, près de Lamballe, au sein d’une famille bénie de Dieu et dont les descendants, aujourd’hui encore, se font un honneur et une gloire de donner leurs enfants à l’Eglise. Au sein de cette famille patriarcale, Marie-Ange n’eut qu’à regarder, écouter et imiter, pour apprendre et ses devoirs envers Dieu et la meilleure façon de le servir. Il puisa là la forte habitude du travail et cette endurance qui, même à la veille de sa mort, fera notre admiration.

    Les leçons de sa mère surtout gravèrent en son âme des impressions qui vaudront à celle-ci de la part de son Marie-Ange un vrai culte filial. Souvent, aux heures d’épanchements où le missionnaire oublie le présent pour revivre le passé lointain, sans s’en douter, il racontait cette emprise maternelle sur son âme d’enfant et de jeune homme. Dieu donne ainsi souvent au cœur de la mère une sorte d’intuition qui la fait veiller avec amour sur son enfant en vue du choix divin qu’elle devine.

    Marie-Ange Hion vécut ainsi au milieu des siens, paysans droits et purs, parmi les légers coteaux de sa petite patrie, jusqu’à l’âge de dix-sept ans, où il se prit à rêver du sanctuaire, du service divin et même de lointaines mais pacifiques et spirituelles conquêtes offertes au Dieu de sa jeunesse. Il quitta Maroué pour entrer au petit séminaire de Tréguier, marqué pour la vie de cette empreinte indélébile de la famille : il gardera jusqu’à la fin la simplicité et la rondeur paysannes, un bon sens naturel et un esprit de vérité qui ne lui permit jamais de déguiser sa pensée.

    Quel étonnement pour des bambins de cinquième à la vue de ce grand garçon à la stature rhétoricienne, venant s’asseoir sur leurs bancs de classe ! Marie-Ange se plia à leurs caprices, supporta leurs espiègleries. Joignant à ses dix-sept ans le calme et la timidité du laboureur qui n’a jamais quitté son terroir et ce je ne sais quoi de maternel qui ne l’abandonnera jamais, il se vit de suite décoré du titre de « Maman Hion » qui le suivra en mission et que nous, ses confrères, nous nous plaisions à lui décerner comme un hommage.

    Au petit séminaire, Marie-Ange fut un élève appliqué par discipline, mais préférait à ses actuels devoirs d’écolier ceux de futur séminariste, ce qui lui valut un jour, il se plaisait à le rappeler en riant, d’être appelé par un de ses professeurs, « pieux fainéant ».

    Cependant ce « pieux fainéant » ne rêvait point de doux repos, et tandis que ses condisciples entraient au grand séminaire de Saint-Brieuc, il s’en allait frapper à la porte du Séminaire des Missions-Etrangères et voyait, accomplissement d’un rêve longtemps caressé, cette porte s’ouvrir pour lui.

    Il y devint prêtre par toutes les fibres de son âme, par la claire vue de ses obligations futures et la volonté d’être fidèle à son devoir.

     

    Le bon Dieu assigna au nouveau prêtre la Mission du Cambodge comme champ d’action. M. Hion y arriva en 1884. Mgr Cordier l’envoya d’abord à Soairieng pour s’y former et apprendre la langue. Il dut s’arrêter en route et demeura quelque temps  à Banam. Bientôt Mgr Cordier le rappelait à Phnompenh et le chargeait du soin de l’ambulance militaire : nous étions dans la période d’occupation du royaume Khmer. Ce travail n’allait guère avec les goûts du jeune missionnaire, aussi quel soulagement quand il se vit désigné par son évêque pour le poste de Taom !

    À Taom, ce n’était plus les becs fumeux de Phnompenh à peine naissant, mais c’était la brousse, les campagnards, les paysans, c’était surtout les pauvres infidèles, les catéchumènes conduits à Dieu, le rêve de sa vie enfin réalisé.

    Taom, son Taom, comme il l’aima ! Plus tard, chargé d’un des premiers postes de la Mission et chargé d’ans et d’infirmités, volontiers il eût tout quitté pour retourner à son Taom. Il en aima les habitants, enfants de la forêt, et tous, chrétiens et païens le lui rendirent bien. Aujourd’hui encore, après trente ans et plus, il reste toujours à leurs yeux le Père de Taom qu’aucun autre n’a pu faire oublier.

    Aussi bien M. Hion en fut-il le véritable créateur, l’organisateur, établissant ce poste naissant sur des bases solides. Il s’y dévoua sans limites, donnant et sa personne et ses biens et les aumônes abondantes qu’il savait obtenir de France en plaidant la cause de ses grands enfants, par sa bonté délicate faite d’affabilité, de simplicité et de bon sens. Il fit si bien qu’en quelques années, le poste de Taom devint une chrétienté fervente où, du matin au soir, le presbytère retentissait de l’étude des prières et de la doctrine. Annamites et Cambodgiens rivalisaient d’entrain, et l’artisan de cette émulation était la « maman Hion » qui répandait alentour les leçons de sa mère, surtout cette bonté qu’elle lui avait appris n’être suffisante que quand elle est excessive.

    Peu à peu une église en bois gracieuse et accueillante lui permit de réaliser un rêve amoureusement caressé, garder en ce coin de forêt le Créateur de la forêt. C’est là aux pieds du Maître qu’il aimait venir puiser son courage. Ses visites et ses adorations étaient en même temps une prédication qui, grave leçon de choses, développait dans l’âme des nouveaux chrétiens et des catéchumènes la foi et la charité.

     

    Les joies de ce monde sont sans lendemain et M. Hion devait apprendre bientôt que le missionnaire, même au Thabor y est sous la tente, demeure d’un jour. A la mort de Mgr Cordier, Mgr Grosgeorge prit en main la direction de la Mission et il appela le curé de Taom à venir, près de lui, prendre la direction du district de Culaotay. L’âme meurtrie, le cœur portant une plaie qui ne guérira plus, M. Hion quitta ses grands enfants des bois, après quinze ans de vie de famille.

    À Culaotay, outre le bonheur de trouver près de son évêque aujourd’hui l’amitié de son confrère d’hier, le bon Dieu ménagea à son serviteur une joie tout apostolique : le poste de Tradu naquit de son amour des âmes, et ses nouveaux néophytes, s’ils ne firent pas oublier ceux de Taom, mirent cependant un baume lénifiant et consolateur sur la plaie encore vive. Puis ce fut son poste central de Culaotay auquel il voulut donner des assises définitives, ainsi qu’à l’annexe de Bendinh, en créant pour ces chrétientés des sources de revenus.

    L’œuvre s’achevait. Le presbytère croulant était devenu une maison agréable ; l’église proprette attirait les fidèles par le charme d’offices pieusement et pompeusement célébrés ; les chrétiens vite conquis par les qualités de cœur et la simplicité de leur pasteur lui rendaient abondamment l’affection qu’il leur portait. M. Hion eût pu espérer jouir, quelques années, de son labeur. La Providence lui demanda bientôt le sacrifice renouvelé des affections, les seules permises au missionnaire, celles de ses ouailles.

     

    Le poste de Culaogien était devenu vacant : plus de 3.000 chrétiens assez difficiles, fiers de l’ancienneté de leur origine chrétienne et de leurs bienheureux, fierté qui ne les rend ni plus souples, ni plus obéissants. M. Hion une fois de plus prit son parapluie et s’en alla, lui dont le cœur ne vibrait que pour l’apostolat dans les postes avancés, s’enfermer dans un district de vieux chrétiens, trôner dans une magnifique église. Du moins il eut le bonheur d’y donner libre carrière à son goût pour les belles cérémonies. Pour comprendre ces joies spirituelles de M. Hion, il fallait le connaître dans l’intime de son cœur, connaître son très grand esprit de foi qui se révélait en ces jours d’allégresse religieuse, en même temps que son zèle ardent pour tout ce qui pouvait promouvoir l’amour de Dieu et le souci de sa gloire dans les cœurs. Tout y était prévu, réglé dans les moindres détails, avec un goût sûr. De quelles heureuses fatigues ses processions du Très Saint Sacrement ou de la Sainte Vierge n’étaient-elles pas pour notre confrère la source aimée ! Ces jours-là il était radieux et il vivait littéralement dans l’abondance des joies saintes. Le soin des âmes ferventes ou pécheresses était aussi pour lui une occasion bien volontiers saisie d’exercer envers tous la charité de son cœur de missionnaire : nous l’avons vu, presque à la veille de sa mort, torturé déjà par le mal qui devait l’emporter, rester des demi-journées au tribunal de la pénitence sans prendre un instant de répit.

    En ce district de Culaogien où il succédait à un missionnaire, homme de réalisation, M. Hion s’appliqua à continuer l’œuvre. Il acheva de doter chaque poste d’église ou d’école, parfois des deux. Son œuvre maîtresse fut l’agrandissement de l’église du poste central, dédiée à Marie Immaculée. Il en fit, avec le secours et l’expérience d’un ami, un monument magnifique en ses lignes et proportions, orné, décoré d’autels superbes en bois du pays. Pour son cœur d’enfant, ce fut comme un ex-voto offert à sa Mère du Ciel.

     

    M. Hion fut toujours un souffrant. Plusieurs maladies continuellement en activité, en trempant sa volonté, avaient formé sa vertu. Il ne riait pas de la douleur, mais il   lui faisait l’accueil sympathique du chrétien, à l’image du Maître, et elle fut pour lui  la coopératrice de ses prières et de ses travaux. Une infirmité double tenaillait terriblement son corps déjà vieux et était pour lui un continuel danger de mort. Pourtant rien ne l’arrêtait quand le devoir parlait, et ses chrétiens se répètent qu’il est mort victime du devoir accompli. Un jour, en effet, au retour d’une longue course près d’un malade, il fit une chute malheureuse à cause surtout de cette infirmité. La douleur le cloua un moment au fond de la barque mais l’énergie de sa volonté le relevait bientôt et, appuyé sur les chrétiens rameurs, il se traîna jusqu’à sa demeure. Son infirmité, à partir de ce jour, augmenta très vite et dans des proportions déconcertantes ; le malade ayant déjà subi une opération qui avait failli lui être fatale ne voulait plus en entendre parler.

    Très empiriquement, à sa façon, il lutta contre son mal. Il lutta surtout par sa volonté d’aller jusqu’au bout. Au prix de souffrances extrêmes en cette dernière année, il garda son poste et fit face à toutes les exigences d’un ministère fort chargé, attendant pour se reposer que son évêque voulût bien lui confier un district moins lourd. Combien de fois, après l’accomplissement d’un acte de son ministère, ses confrères et ses chrétiens ne l’ont-ils pas trouvé prostré, étendu au premier endroit venu, tenaillé par des déchirements intérieurs qui arrachaient à sa volonté de silence, des plaintes lamentables. La souffrance apaisée, quelques instants après il se mettait en état de faire renaître ces mêmes douleurs.

    Et malgré cela, probablement même à cause de cela, il était joyeux, car il sentait venir la fin du jour. Il aimait la souffrance en laquelle il voyait un moyen bien pratique de payer ce qu’il appelait « son tour de purgatoire », qu’il craignait tant ; et il lui faisait un accueil tout amical, interessé, comptant sur elle pour être lavé de la poussière de ses soixante-douze années de route.

    Sa fin fut ce qu’avait été sa vie : un acte d’obéissance. Il s’était alité, pensant que le repos apaiserait ses intolérables souffrances internes. Abandonné au personnel de sa maison, manquant des soins les plus élémentaires nécessités par son état, il souffrait seul sans avertir ses confrères. Par hasard, M. Hergott, l’ami de toute sa    vie, l’apprit et après forces instances finit par le décider à venir à l’infirmerie du séminaire à Culaogien. Tout de suite les Sœurs infirmières de la Providence comprirent le danger. Pourtant, sous l’effet des soins dévoués dont il était l’objet, M. Hion sembla devoir surmonter encore cette crise, et chacun se reprenait à espérer, quand le malade donna tout à coup des signes évidents de mort prochaine. Lui-même  ne se faisait aucune illusion ; il avait déjà demandé les derniers sacrements et les  avait reçus en pleine connaissance ; à l’un de ses vicaires venu le voir, il disait tremblant, ressaisi par la pensée de toute sa vie : « Songez que bientôt je vais être au tribunal du bon Dieu. »

    Peu après, le 25 novembre, à trois heures du soir, notre confrère Marie-Ange Hion entrait en agonie et à cinq heures il rendait le dernier soupir.

     

    Heureux le jeune prêtre comme le vétéran du sacerdoce qui peut porter, sa vie durant, en son cœur de pareils souvenirs, de pareilles leçons et qui s’en inspire : Ils sont pour lui la source d’une fidélité admirable et d’une ferveur constante. Pour M. Hion, ils furent principes de l’unité et de la dignité exemplaire de toute sa vie sacerdotale. Par eux il fut prêtre toujours, en tout, et il s’efforça d’être vraiment l’ami de cœur de Celui qui lui dit un jour comme à nous : Jam non dicam vos servos sed amicos meos

    • Numéro : 1627
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1884