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Jean HÉRY (1854-1905)

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    M. Jean-Marie Héry naquit à Bouin (Luçon, Vendée) le 18 janvier 1854. Petit-fils de chouan, il puisa dans les récits de la guerre de Vendée cette énergie, ce dévouement invincible qui fut le fond de son caractère.

    En 1866, il entrait en huitième au séminaire des Sables-d’Olonne, où il fit ses études et tint constamment la tête de sa classe. Au grand séminaire de Luçon, il se montra le même qu’au petit séminaire. En voyant sa nature douce et timide, personne ne se doutait que le feu de l’apostolat brûlait déjà son cœur et l’appelait aux missions. C’est seulement en 1877, après son ordination au sous-diaconat, qu’il obtint la permission d’entrer aux Missions-Étrangères.

    Destiné à la Cochinchine septentrionale en 1879, il étudia la langue et fit ses premières armes sous la direction de M. Dangelzer, provicaire de la mission, à Di-Loan, près de ce petit séminaire d’An-ninh, qu’il devait contribuer à sauver, lors des massacres de 1885. En 1882, il était nommé au poste de Sao-bun, province de Quang-binh, où il se consacra tout entier au bien de ses chrétiens, pauvres pêcheurs, riches seulement des biens de l’âme.

    Arrive 1885, année terrible, mais glorieuse pour l’église d’Annam. Le guet-apens de Hué (5 juillet) donne le signal du massacre des chrétiens. L’attaque nocturne contre les Français avait échoué ; le roi Ham-Nghi et les ministres étaient en fuite avec leur soldatesque, mais envoyaient des édits ordonnant de massacrer tous les chrétiens, ces Français de l’intérieur . Comme le roi se dirigeait vers le Quang-binh, avec une escorte et ses trésors, deux navires de guerre français, envoyés par le géneral de Courcy, arrivèrent à temps pour s’emparer de la citadelle de Quang-binh, située sur le bord de la mer. A la vue des navires, les mandarins affolés vont demander conseil à M. Héry et lui offrent des présents. Le missionnaire leur dit de porter les clefs de la ville et leurs présents au commandant français ; que, sans cela, la ville sera bombardée. Ainsi fut fait ; les Français entrèrent à Dong-hoï sans tirer un coup de fusil, et coupèrent la route au roi fugitif, qui rebroussa chemin et alla se cacher dans les montagnes. Grâce à cette mesure le Quang.binh resta provisoirement tranquille.

    Cependant la province de Quang-tri que le roi venait de traverser était en feu. Les chrétiens étaient massacrés, et les villages brûlés. Seul le petit séminaire d’An-ninh, situé dans un grand centre près de la mer, résistait encore et servait de refuge à 4.000 catholiques. Il soutint un siège de près d’un mois contre la horde des lettrés et de leurs suppôts, ivres de sang et de pillage.

    Dès le 7 septembre, à la nouvelle de la prise de la citadelle de Quang-tri par les lettrés, le petit séminaire avait envoyé une barque de pêcheurs chez M. Héry, pour demander du secours. Le missionnaire s’empressa d’avertir le commandant français, qui lui donna pour défendre An-ninh, quelques vieux canons annamites, des fusils à pierre et une provision de poudre. Quand les bandits commencèrent le siège du séminaire, le 10 septembre, ils furent reçus par une grêle de balles et de boulets, qui les fit rétrograder. Les jours suivants, ils renou-velèrent l’attaque et furent toujours repoussés.

    Le 20 septembre, les munitions se trouvant épuisées, une nouvelle barque partit pendant la nuit, pour chercher encore du secours chez M. Héry. Le 24, ce cher confrère écrivait dans son journal : Je reçois du petit séminaire un suprême appel de secours. C’est aujourd’hui fête de la sainte Vierge, nous ne devons pas périr.  Il renouvela aussitôt ses instances auprès du commandant français, qui, retenu par des ordres supérieurs et la nécessité de garder la province de Quang-binh, ne put envoyer des troupes dans celle de Quang-tri, mais donna de nouvelles munitions ; et M. Héry écrivait dans son journal : Mes chrétiens me conjurent de ne pas les abandonner, et, d’autre part, de mon apparition au collège peut dépendre la vie des chrétiens et des confrères de la Terre-Rouge. Après un bon Souvenez-vous  à Notre-Dame, je me jette en barque à 4 heures du soir. La barque arrive à An-ninh, dans la nuit du lendemain ; les assiégeants se sont retirés momentanément. Un barquier courageux descend à terre, se glisse à travers les broussailles et les haies, et se fait reconnaître par les veilleurs. Aussitôt 200 hommes sont envoyés pour m’escorter, prendre les munitions et traîner la « nacelle au collège.

    La présence de M. Héry et les secours qu’il apportait redonnèrent du cœur aux assiégés. On voulait le retenir ; c’était l’époque des inondations et des typhons, la mer était démontée. Il n’y consentit point. Si le vent me porte au nord, dit-il, je retrouverai mes chrétiens pour les sauver ou mourir avec eux ; s’il me porte au sud, j’irai à Hué pour vous faire envoyer du secours. Il continuait, dans son journal, 27 septembre : Je m’embarque à minuit, à la garde de mon bon ange. Il me semble que je vais à la mort en cherchant à sauver la vie des autres. Nous voguions vers le nord ; encore trois heures, et nous rentrions à Sao-bun, lorsque la bourrasque éclate sur nous. La barque tourne sur elle-même, nous sommes inondés ; le mât et la voile sont emportés, le pilote ne tient plus le gouvernail. Pas de langage humain, pour exprimer notre situation. Nous avons tenté trois fois d’aborder, et trois fois une vague énorme nous a rejetés en mer. La bonne Providence savait que nous ne pouvions toucher terre, car les païens, témoins de notre détresse, étaient rassemblés sur le rivage, avec leurs lances, pour nous tuer tous. Nous reprîmes donc la pleine mer, qui, sagement furieuse, nous ballotta dans la direction du sud jusqu’au port de Touranne. Delà, je me rendis à Hué, où j’eus le bonheur de procurer du secours au collège d’An-ninh.

    En effet, le 2 octobre, une colonne française débloquait le petit séminaire, et sauvait 1.000 chrétiens. Peu après, M. Héry regagnait son poste, sur un vapeur qui allait ravitailler la garnison du Quang-binh.

     

    De nouvelles douleurs l’attendaient à Sao-bun. On lit dans son journal : Ma maison regorge de monde, l’église elle-même est remplie de chrétiens du Quang-tri et du Quang-binh. On les voit accourir affolés de terreur. Je distribue ce qui me reste de riz, car tout le monde est arrivé les mains vides. Mon confessionnal est envahi du matin au soir. Sao-bun est transformé en forteresse, pour nous permettre d’attendre, en cas d’attaque, le secours des « Français qui se trouvent à une demi-lieue du village. L’attaque ne devait venir qu’au mois de mai 1886, quand le missionnaire n’y était plus.

    Le 14 janvier 1886, M. Héry écrivait : De notre cher Quang-binh chrétien, il ne reste qu’une ombre, Sao-bun. Le P. Co est massacré ; 400 chrétiens de sa paroisse sont montés avec lui au calvaire, et de là au ciel. J’ai vu tant d’horreurs que je ne puis plus vivre. De toutes les chrétientés du Quanh-binh sud, il ne reste que des cendres. Pas une chapelle, pas une maison n’a échappé à la destruction. La statue de la sainte Vierge a été mutilée, mise en pièces ; 146 chrétiens survivent encore, hélas ! pour mourir de faim chez moi, qui n’ai rien, pas même une larme ; aujourd’hui, la source en est tarie. Avec une escorte, due à la bienveillance de M. le commandant d’armes, je suis allé les recueillir de côté et d’autre.

    Peu auparavant, s’était passé un fait que notre confrère ne dit pas. Au moment des massacres, M. Héry se trouvait avec un détachement qui allait faire une démonstration, à travers les villages païens ameutés, dans l’espoir qu’elle suffirait pour sauver les chrétiens. Mais à peine les sampans reprenaient-ils le chemin de la citadelle, que toutes les chrétientés étaient mises à feu et à sang.

    On lit, dans la vie du bienheureux Pierre Dumoulin-Borie, que, quand le mandarin lui lut la sentence qui le condamnait à mort, le martyr écouta en silence la lecture du décret royal, puis, gravement, levant la tête vers le magistrat, il prononça ces paroles : Depuis mon enfance, je n’ai jamais fait le lay  (grand salut) à personne. Aujourd’hui, je remercie le grand mandarin, en lui faisant un lay . Et il s’agenouilla devant le mandarin, ému jusqu’aux larmes de cette grandeur d’âme. M. Héry, à la vue des chrétientés en feu, après avoir épuisé toutes les supplications pour obtenir du commandant du détachement qu’il allât au secours des néophytes avec ses soldats, finit par lui faire le lay annamite... mais ce fut en vain. Le commandant n’osa prendre cette initiative, et revint à la citadelle demander des ordres. La permission fut aussitôt octroyée ; hélas ! il était trop tard, M. Héry, qui était avec la colonne, ne put recueillir que 106 chrétiens cachés dans les haies et les fossés.

    Quelques jours après, il fut plus heureux. En effet, grâce à une escorte de soldats français, il ramena d’une autre région à Sao-bun 410 chrétiens et 50 religieuses, dont les maisons et les couvents étaient brûlés, et qui avaient fui sur les dunes. Il recueillit aussi bon nombre d’orphelins de la Sainte-Enfance ; et il écrivait : Les païens disent : la place est nette, nous vivrons en paix loin des Français. Le silence est absolu, de la province de Quang-tri jusqu’à Sao-bun ; car les chétiens, tous massacrés, n’ont plus de voix pour crier vers Dieu. Et cependant Sao-bun regorge, l’église… les maisons, les barques sont combles... et pas de riz !!! Mon Dieu ! nous allons tous mourir de faim, avant que les lettrés ne nous  immolent.

    Le commandant français lui accorda les premiers secours, le vicaire apostolique lui en fournit d’autres, et la charité française, émue au récit de tant de misères, empêcha les survivants de mourir de faim.

    Mais M. Héry était épuisé. Tant que les massacres avaient duré, son zèle et son amour pour les chrétiens avaient décuplé ses forces. La bataille finie, le corps s’affaissa. Une dysenterie opiniâtre l’obligea d’aller à Hong-kong, au printemps de 1886. Il devait y rester huit ans ; d’abord au sanatorium, ensuite, quand il fut mieux sans être guéri, à Nazareth, où il rendit de grands services à l’imprimerie.

    Il nous revint en 1894, et fut chargé de 4 chrétientés composées exclusivement de néophytes, qu’il réussit à maintenir dans la foi et à former à la vie chrétienne.

    Au mois d’août 1902, la maladie reparut plus terrible et le mit à deux doigts de la mort. Un séjour à l’hôpital de Hué lui rendit assez de force pour aller en France et arriver au sanatorium de Montbeton. Il y resta jusqu’à sa mort.

    Pendant les trois années qu’il passa en France, il semblait assez bien remis et demandait souvent à revenir en Cochinchine ; mais, comme il avait presque complètement perdu la mémoire, il ne put obtenir cette permission.

    La crise qui l’a emporté se manifesta sous forme de dégoût pour toute nourriture ; il ne pouvait plus prendre aucun aliment. Le médecin, ne trouvant pas d’organe lésé, jugea que M. Héry était atteint d’une affection de la moelle épinière. Le 14 août 1905, à

    11 h. ½  du matin, il reçut les derniers sacrements, et mourut à 1 heure de l’après-midi, presque sans agonie.

    • Numéro : 1435
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1879