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Félix HERVY (1877-1929)

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    Mourir victime de son dévouement est un rêve que tout missionnaire a fait un jour ou l’autre. Ce rêve s’est réalisé à la lettre pour notre confrère M. Hervy, Provicaire de la Mission. Appelé par télégramme au chevet de M. Louis Allard, atteint du choléra, il partait pour Shwebo le 26 août 1929, contractait la maladie quelques jours plus tard et mourait le lundi suivant 2 septembre, assisté jusqu’à la fin par M. Herr.

    Félix-Marie-François Hervy naquit à Saint-Jouan-des-Guérets, au diocèse de Rennes, le 2 mai 1877. Sa famille vint peu après se fixer à Saint-Servan. Le missionnaire, dans ses conversations sur ses premières années, ne parlait que de Saint-Malo, des Malouins, des falaises, de la mer, des journées entières passées dans l’eau et, à l’entendre, on sentait encore comme l’espèce de fascination que la mer avait exercée sur lui dès sa plus tendre enfance. Sa mère, morte seulement il y a quelques années, était une femme foncièrement chrétienne et très pieuse, qui, sur ses trois fils que Dieu lui donna, eut la joie d’en rendre deux à Dieu. Seul le second fils resta dans le monde ; il fut pharmacien à Saint-Servan et est mort il n’y a pas bien longtemps. L’aîné devint prêtre au diocèse de Rennes et mourut vicaire à l’âge de vingt-neuf ans. Félix, le Benjamin, devait se faire missionnaire.

    Après de sérieuses études au collège ecclésiastique de la ville, il sollicita et obtint son admission au Séminaire de la rue du Bac, où il arriva à l’automne de 1896. Les différentes charges qui lui furent confiées, tant à Bièvres qu’à Paris, montrent assez que les Supérieurs eurent vite fait de reconnaître en lui un élève particulièrement bien doué. Ajourné deux fois pour le service militaire, il fut finalement versé dans l’armée auxiliaire : mais ces ajourne­ments successifs ne lui permirent pas de partir en 1900, aussitôt ses cours terminés ; son départ fut renvoyé à Pâques 1901. Toutefois il fut ordonné prêtre le 22 décembre 1900 dans la chapelle des Missions-Etrangères par Mgr Pineau. Le 1er mai 1901 il quittait Paris avec sa destination pour la Birmanie Septentrionale, et, dans les premiers jours de juin, il était à Mandalay.

    Quelques mois à l’Evêché lui suffirent pour acquérir de la langue anglaise une connaissance assez avancée et, en novembre 1901, Mgr Cardot, alors Administrateur de la Mission, l’envoya à l’église Saint-François-Xavier pour apprendre le tamoul. Ce devait être son seul poste ; durant les vingt-huit années de sa carrière apostolique, M. Hervy restera à Mandalay au milieu de ces Indiens auxquels il se donna corps et âme dès le premier jour.

    Pour qui connaît les Tamouls, leur caractère turbulent et querelleur, leur amour des cérémonies longues, tapageuses et fatigantes, il est évident qu’il faut au pasteur d’un tel troupeau, comme contrepoids à tant d’exubérance, une grande dose de patience et un calme imperturbable. D’abord plutôt froid, toujours égal à lui-même, « possédant son âme dans la patience », M. Hervy avait toutes les qualités voulues pour administrer la paroisse qui lui était échue en partage. Grâce à son humeur tranquille, il sut passer au milieu des difficultés et les résoudre sans avoir l’air d’y toucher. C’est que, sous un extérieur froid où l’on aurait pu ne voir que de l’in­différence, se cachait un grand cœur. Les chrétiens s’aperçurent vite qu’ils étaient aimés, que leur pasteur leur était entièrement dévoué. Non pas que M. Hervy fût de ces pères qui s’aveuglent sur les défauts de leurs enfants ; souvent dans l’intimité il se plaignait des ennuis qu’ils lui suscitaient, de leur ingérence dans les affaires de la paroisse, voire des menaces de dénonciation dont il était l’objet auprès des autorités ecclésiastiques même les plus hautes ; mais, que l’un de nous se hasardât à dire un mot contre eux, aussitôt il prenait leur défense pour les excuser ou plaider les circonstances atténuantes, preuve qu’il leur était beaucoup plus attaché, et par des liens beaucoup plus étroits qu’il ne le soupçonnait lui-même sans doute. Père, il le fut pour tous, mais surtout pour les quelque douze orphelins qu’il entretenait et élevait dans sa propre maison : il était pour eux d’une bonté qui souvent, au dire de certains, dépassa la mesure.

    Les chrétiens tamouls étant disséminés par toute la ville, M. Hervy était sans cesse sur les chemins. Dans un faubourg de l’est, il y a une petite chapelle de secours, où il allait dire une première messe deux dimanches par mois ; à l’ouest, près de l’Irrawaddy, dans une autre chapelle il disait une messe le premier mardi de chaque mois. A quelques milles au sud de Mandalay se trouvent les ateliers de la Compagnie des Chemins de fer : là aussi, le troisième dimanche du mois, M. Hervy allait célébrer la messe pour les ouvriers. Il fut un temps où chaque année, après Pâques, il se mettait en route pour trois ou quatre semaines et visitait Kalaw et Taunggyi, dans cette partie de la Mission récemment cédée à nos voisins de Tungoo. Il n’y avait pas alors de chemin de fer, les autos étaient rares et coûtaient trop cher ; c’est de son inséparable bicyclette qu’il se servait pour couvrir la distance, 110 milles environ, par des chemins montants et difficiles : impossible de faire plus de 20 à 25 milles par jour, car il fallait attendre la charrette à bœufs qui suivait lentement avec le cuisinier et les provisions. De ces randonnées, il revenait souvent fatigué, mais qu’il était difficile de lui faire admettre qu’il le fût !…

    Provicaire de la Mission depuis 1906, M. Hervy fut envoyé plus d’une fois comme Délégué du Vicaire Apostolique pour des tournées d’inspection dans le Nord de la Mission et pour d’autres besognes. A trois reprises différentes, en 1911, en 1914-1915, en 1921, pendant les voyages de Sa Grandeur à Hongkong et en France, il fut le Supérieur de la Mission et s’ac-quitta de ces fonctions à la satisfaction générale.

    A toutes ces activités dans le domaine du ministère ou de l’administration, M. Hervy joignait les soins nécessités par une œuvre qui le prit dans ce qu’il avait de meilleur, je veux parler de l’œuvre scolaire. Trois écoles réclamaient sa sollicitude assidue : une école exclusivement tamoule et deux écoles anglo-tamoules, l’une pour les garçons et l’autre pour les filles. Ceux-là seuls qui ont sur les épaules pareil fardeau se font une idée des soucis de tous genres que M. Hervy eut à supporter : soucis financiers pour trouver de quoi payer chaque mois le personnel enseignant ; soucis du côté des maîtres si difficiles à trouver, si difficiles à contenter, soucis du côté des parents souvent si exigeants et si partiaux pour leurs enfants ; soucis du côté du Gouvernement, dont les subventions sont généreuses assurément, mais qui demande en retour des comptes rendus minutieux nécessitant une volumineuse correspondance officielle. Bref, il y eut des moments où M. Hervy semblait en avoir par-dessus la tête. « Ah ! mes écoles... », disait-il alors, et avec quelle énergie d’expression ! Puis le lendemain il n’y pensait plus et combinait quelque chose de neuf. Trois mois avant sa mort, il faisait venir de Pondichéry quatre religieuses indigènes pour s’occuper de l’école de filles, les installait provisoirement, mais très convenablement, près de son église et faisait des plans pour la construction d’un couvent. Le zèle de M. Hervy pour l’éducation était connu et apprécié du Gouvernement ; il était membre de la Commission établie dans chaque district pour les questions scolaires, et reçut en 1928 la  « Kaiser-î-Hind medal ».

    M. Hervy était un homme très studieux, passant de longues heures à son bureau et tenant à être renseigné sur toutes les ques­tions du jour : modeste, malgré des connaissances étendues, il avait plutôt l’air d’interroger que d’enseigner et ne cherchait jamais à imposer ses vues. Comme caractère, il était de ceux qui gagnent à être connus de près : ceux qui ont eu le privilège de vivre en son intimité ont découvert sous une écorce froide un excellent cœur, toujours disposé à donner et à se donner. Sa piété s’alimentait aux meilleures sources. Levé dès avant cinq heures, il était d’une régularité exemplaire pour tous ses exercices ; tous les jours vers quatre heures de l’après-midi, on était sûr de le trouver à l’église récitant son bréviaire et son chapelet avant de faire sa visite à l’hôpital ou à quelque malade à domicile. En un mot, il fut un prêtre zélé, pieux et pénétré du sentiment du devoir. Une seule chose qu’on pourrait lui reprocher, c’est de n’avoir jamais voulu se soigner ni se laisser soigner. Têtu sur ce point comme un Breton sait l’être, il ne plus jamais admettre qu’il eût besoin de repos et de soins. Et pourtant, en ces dernières années surtout, il était visible que sa santé allait s’altérant : périodiquement, des troubles cardiaques se manifestaient et, s’il n’a pu surmonter sa dernière maladie, c’est la faiblesse du cœur qui est ici en cause.

    L’attachement que M. Hervy avait pour ses chrétiens tamouls était payé de retour. On en avait la preuve chaque année le 20 novembre, fête de saint Félix, où le pasteur, enguirlandé de fleurs et parfumé d’eau de senteur, avait à subir une cantate où toutes ses qualités défilaient une à une. On en eut une preuve encore plus forte lors de son jubilé sacerdotal célébré le 2 février 1926. Enfin la preuve suprême nous fut donnée quand on apprit la nouvelle de sa mort. « Le Père est mort » tel est le salut que nous adressaient tous les Tamouls de Mandalay pendant les quelques jours qui suivirent l’annonce de son décès. Tout le monde voulait aller à Shwebo pour ramener le corps et l’enterrer au milieu des siens. Mais je suis persuadé que notre regretté confrère serait bien marri qu’on troublât son sommeil. A Shwebo il est mort victime de son dévouement, le jour même fixé à son départ pour Bangkok, où il devait se rendre comme Délégué de la Mission à la réunion préparatoire des Délégués du groupe : qu’à Shwebo il repose, paisible et satisfait comme l’ouvrier qui a fini sa journée !...

     

    • Numéro : 2553
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1901