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Toussaint HERVEL (1850-1889)

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    La notice suivante, envoyée par le P. Guillaume, missionnaire du Kouang-tong, a déjà été publiée dans le Petit Messager des Missions du diocèse de Nantes.

    « Notre mission de Canton vient d’éprouver une perte d’autant plus sensible qu’elle était complètement inattendue. Le cher P. Donatien-Marie-Toussaint Hervel a rendu son âme à Dieu, le 29 octobre 1889, à huit heures et demie du soir. Il a succombé à une fièvre cérébrale, après quelques jours de maladie seulement.

    « Par sa naissance, il appartenait à ce religieux diocèse de Nantes de tout temps si généreux et si dévoué aux missions, qui continue toujours à envoyer de si nombreux ouvriers pour travailler à la vigne du Seigneur, au milieu des nations infidèles. Il était né à Trescallan, près Guérande, sur les bords de la mer, ce qui explique la grande affection qu’il conserva toujours pour ses rivages ; il est certain que c’était pour lui un vériable sacrifice d’être privé de la vue de l’Océan, mais ce sacrifice était accepté avec bonheur. Il fit ses études au Petit Séminaire de Guérande, sa théologie au Grand Séminaire de Nantes, où il fut ordonné prêtre. Après son ordination, il devint précepteur dans une famille nantaise, aussi remarquable par sa piété que par son antique noblesse. Il n’y resta pas longtemps : il avait toujours aimé les missions ; à son tour, il voulait devenir missionnaire, et travailler, sur une plage lointaine, à l’extension du règne du divin Maître. Entré au Séminaire des Missions-Étrangères, il le quittait à la fin de 1876, envoyé par ses supérieurs dans la mission du Kouang-tong, où il devait rencontrer d’autres Nantais.

    « A peine débarqué à Hong-kong, en janvier 1877, ce fut pour lui une bien douce consolation, un véritable bonheur, de faire partie d’un pèlerinage à Sancian, sous la présidence de Mgr Guillemin, et de mettre ainsi son futur apostolat en Chine, sous la protection de saint François-Xavier. Dès son arrivée à Canton, il s’y fit remarquer par sa piété et sa grande régularité, qu’il eut le mérite de conserver jusqu’à sa dernière maladie.

    « Son évêque le retint environ dix mois à Canton. Il en profita pour étudier la langue du Poun-ti, et rendre quelques services à ses confrères voisins, en partageant joyeusement avec eux le poids de nombreuses confessions. Enfin, après ces dix mois d’attente qu’il avait  trouvés bien longs, il fut chargé du district du Kya-yn, au nord-est de la mission. Il arrivait à Tchou-hang, en compagnie du P. Grandpierre auquel il succédait, le 21 décembre 1877. Il trouvait de quoi exercer son zèle dans cet immense district, qui comprenait alort, outre Kya-yn, la sous-préfecture de Chin-nen et une grande partie des sous-préfectures du Tchong-lok et de Pyn-yen. La langue qu’il avait  apprise à Canton ne pouvait lui servir dans son district ; il montra, dans l’étude du Hac-ka, la même  ardeur qu’il avait  déployée autrefois dans l’étude du Poun-ti ; après trois mois d’un travail soutenu, il était à même  d’entendre les  confessions.

    « Par suite du développement considérable qu’avait pris le district de Kya-yn, la chapelle de Tchou-hang, petite chrétienté qui avait eu ses confesseurs de la foi, et qui avait donné naissance à ce district, se trouvait n’être plus centrale, et par conséquent trop éloignée, pour les chrétiens obligés de se rendre à la résidence du missionnaire. Dès son arrivée. Le P. Hervel comprit la nécessité de construire ailleurs chapelle, résidence, école. Plein de confiance en la divine Providence, comptant sur les secours de ses amis de France, secours qui furent généreux et ne lui manquèrent jamais, il résolut dès sa première année, de se mettre à construire. Que d’énergie, que d’activité il sut déployer pour bâtir résidence, école, chapelle à Vong-tong, distant de Kya-yn d’environ une demi-lieue ! Qui redira les difficultés dont il eut à triompher ? Sa chapelle devait être consacrée au Cœur adorable du Divin missionnaire et à Notre-Dame Auxiliatrice, et voilà pourquoi il était convaincu que ses efforts seraient bénis. Son espérance ne fut pas vaine. Vong-tong possède aujourd’hui une résidence, une chapelle, une école dont le district peut être fier.

    « Ce n’est pas tout de construire une chapelle, il faut encore l’orner ; or, le P. Hervel sut embellir la sienne avec simplicité, mais aussi avec beaucoup de goût, et il se trouvait vraiment heureux, les jours de grande fête, en voyant son oratoire bien rempli, son autel magnifiquement paré, et les communions nombreuses. Oh ! comme alors on oublie toutes les fatigues que l’on rencontre dans l’apostolat au milieu des infidèles !

    « Le P. Hervel garda toujours de bons rapports avec les notables païens du pays, et il en profita pour acquérir quelques terrains qui avoisinaient sa chapelle. Ces divers achats, il est vrai, ne se firent pas sans difficulté et coûtèrent assez cher ; n’importe, le P. Hervel a légué à son successeur un bel emplacement avec constructions, le tout environné de murs.

    « Si le district de Kya-yn était vaste, on peut dire qu’il n’était pas au-dessus du zèle du P. Hervel. Ne comptant pour rien les privations, les fatigues, le chaud comme le froid, il aimait, sans souci de sa santé, à parcourir son district et à visiter ses chrétiens. Avant que la sous-préfecture de Chin-nen fût détachée de Kya-yn, pour former un nouveau district, en 1883, on peut dire qu’il était constamment en courses.

    « C’est là son plaisir et sa vie; obligé, pour procurer à ses néophytes le bienfait de la confession et de la communion, de célébrer la sainte Messe en trente-trois endroits différents, jamais il ne trouva la charge trop lourde, jamais un mot de plainte ne s’échappa de ses lèvres, et, chose vraiment admirable, au milieu de tant de voyages, il savait s’acquitter de ses exercices religieux avec la piété et la régularité d’un séminariste fervent. Il eut la consolation de voir ses efforts bénis par Notre-Seigneur, pour lequel il était heureux de se dépenser entièrement. Lorsqu’il avait eu le bonheur de conférer le baptême à quelques catéchumènes, il oubliait volontiers toutes les privations et les fatigues. Aussi, la portion de la vigne du Seigneur confiée à ses soins, arrosée de ses sueurs, fécondée par la grâce, compte-t-elle aujourd’hui plus du double de chrétiens, qu’il n’en avait  trouvé en arrivant dans le pays de Kya-yn. Cependant, à côté des consolations, il rencontra aussi bien des peines ; car, tout homme ici-bas ne doit-il pas porter sa croix à la suite du divin Maître, et mériter par la souffrance et la résignation le bonheur du ciel ?

    « On peut affirmer que sa  peine la plus vive fut de voir le protestantisme s’implanter dans la sous-préfecture de Chin-nen, à côté de ses néophytes, et les ministres protestants de la société de Bade s’établir en face de sa chapelle de Vong-tong, en y construisant une magnifique maison européenne. Pasteur vigilant, que de fois ne se rendit-il pas, malgré la distance, dans la sous-préfecture de Chin-nen, pour affermir la foi de ses néophytes, que les ministres protestants voulaient gagner à leur cause ! Qui nous redira ses efforts, pour essayer d’anéantir l’action néfaste du protestantisme dans son district ? Il eut lieu de se féliciter de ses peines ; et, si deux ou trois de ses brebis refusèrent de reconnaître la voix de leur véritable pasteur, c’est que, chez elles, l’amour de la sapèque l’emportait déjà depuis longtemps sur l’amour de Dieu.

    « A son grand zèle pour la conversion des âmes, le P. Hervel joignait une grande générosité à l’égard des pauvres et des malheureux. Détaché de l’argent, il aimait à donner, à secourir les misères de ses chrétiens. Quelqu’un était-il réellement dans le besoin, ce n’était pas en vain qu’il s’adressait à son cœur compatissant. Il avait surtout une affection particulière pour les vieilards infirmes. Que de fois ne leur offrit-il pas l’hospitalité dans sa chapelle ! Il les nourrissait, payait leurs remèdes, et les retenait chez lui, jusqu’à ce que leur état de santé leur permît de rentrer dans leurs villages. Les œuvres de la Sainte-Enfance souriaient à son cœur d’apôtre ; aussi ne négligeait-il aucun moyen en son pouvoir pour développer les écoles, y attirer les enfants païens, et faire baptiser les enfants infidèles à l’article de la mort.

    « Pendant la persécution de 1884-1885, le P. Hervel, aussi bien que ses autres confrères, dut quitter son district et se réfugier à Hong-kong, y subir, loin de ses chers chrétiens, un douloureux exil. Le préfet de la ville vint en personne fermer et sceller sa chapelle, ce qui n’empêcha pas la valetaille de se livrer, en sa présence, à quelques scènes de pillage et de destruction, et il lui fallut toute son autorité, pour arrêter et contenir ces bandits. Le P. Hervel n’eut qu’à se louer de la conduite du mandarin, assez bien disposé, et si, dans la nuit qu’il passa au prétoire, on lui donna une bouteille d’encre comme rafraîchissement, bouteille volée dans sa chambre, c’est que ce mandarin ne s’était pas apecçu du vol. La paix à peine signée avec la Chine, avant que le vice-roi de Canton, notre ennemi déclaré, eût fait afficher l’édit qui permettait aux missionnaires de rentrer dans leurs districts dévastés, le P. Hervel supplia son évêque de lui permettre de retourner dans son district. Heureux de voir sa prière exaucée, il s’embarqua aussitôt, avec le P. Canac, pour Swa-tow, et de là regagna Vong-tong. Le Cœur de Jésus, N.-D. Auxiliatrice qu’il aimait tant à invoquer, veillèrent sur les deux intrépides missionnaires, et leur accordèrent un heureux voyage. Enfin l’édit est affiché et la chapelle ouverte. Le P. Hervel s’empresse de visiter les chrétiens et de parcourir son district, si éprouvé par la persécution. Ce cher confrère déploya le même zèle qu’auparavant pour la conversion des pécheurs et le bien de ses néophytes, mais, à cause de la persécution, ou à cause du refus absolu du vice-Roi de nous rendre justice, les conversions sont devenues moins nombreuses, et les difficultés plus grandes. Son cœur en souffrit ; cependant, il n’épargna pas ses sueurs, et si le succès n’a pas toujours égalé la peine, devant le bon Dieu le mérite ne sera pas moins grand.

    « Le P. Hervel travaillait donc dans le district de Kya-yn, depuis décembre 1878, lorsque, cette année, le vénérable doyen de la Mission de Canton le demanda à Mgr Chausse, pour l’aider dans l’administration de son district de Tchin-pin. Sa Grandeur accéda aux désirs réitérés du P. Bernon. Un jeune, aimable et pieux missionnaire, le P. Rey, arrivait à Vong-tong, au mois de juillet de cette année, chargé du district de Kya-yn. Avant d’en prendre la direction, il avait voulu profiter des lumières, des conseils et de l’expérience de son prédécesseur. Ils vivaient dons ensemble, comme deux frères, le P. Hervel ne devant aller s’établir à son nouveau poste qu’après la retraite commune, qui a lieu à Canton vers la fin de novembre.

    « Il se préparait à descendre pour la retraite, et à y puiser une nouvelle ardeur, plus grande encore, pour la conversion des païens, lorsqu’une maladie impitoyable, une fièvre cérébrale, l’a enlevé rapidement à l’affection de son évêque et de ses confrères. Dieu l’a retiré de ce monde, lorsqu’il espérait pouvoir travailler encore pendant de longues années ; mais nous avons la douce confiance qu’il jouit maintenant de la récompense réservée au fidèle et bon serviteur. Sa mort nous a été bien sensible. Que la sainte volonté de Dieu soit faite !

    « Cette année, la santé du P. Hervel avait , il est vrai, à différentes reprises, laissé à désirer, mais chaque fois l’habile médecin chinois qui le soignait, lui avait dit qu’il n’avait rien à craindre. Pendant le Carême, il avait eu à souffrir d’une assez forte diarrhée, qui l’avait forcé d’interrompre momentanément l’administration de son district. Pendant les chaleurs de juillet, chaleurs exceptionnelles cette année, la fièvre l’avait visité, et l’avait même empêché de célébrer la sainte messe pendant une semaine. Le plaisir de recevoir à Vong-tong le P. Rey, nouveau missionnaire de Kya-yn, l’avait complètement remis, lorsqu’il éprouva une rechute, le jour de l’Assomption au soir. Il avait voulu profiter de la présence de nombreux chrétiens, venus de loin pour célébrer cette fête, afin de leur prêcher longuement, à deux reprises. La fatigue qu’il en éprouva, jointe aux confessions, occasionna cette rechute. Il fut toujours résigné à la volonté du Seigneur. Au bout d’un mois, il se crut assez fort pour visiter quelques chrétientés. De fait, il était complètement remis, quand son voisin de district, le P. Guillaume, descendit à Vong-tong pour se rendre avec lui à la retraite. Tous deux se réjouissaient de faire ensemble ce voyage. Rien donc ne pouvait annoncer une fin si prochaine. Mais Dieu avait résolu de le rappeler à lui.

    « Le dimanche, 20 octobre, il fut occupé toute la journée à différentes affaires, sans éprouver le moindre malaise. Le soir, après une heure de récréation passée dans son jardin, au clair de la lune, il se sentit pris d’un léger rhume de cerveau, et il alla se coucher, sans y attribuer aucune importance ; le lundi matin, il ne put prendre que très peu de nourriture. Comme la veille il avait donné rendez-vous dans l’ancienne chapelle de Tchou-hang à une famille chrétienne, qu’il voulait établir dans les dépendances, il voulut y être fidèle, quoiqu’il se sentît indisposé. « En route ! disait-il aux PP. Guillaume et Key, ce n’est rien, et ce ne sera « rien ! » Ce jour-là, la chaleur était atroce, et dans ces pays, le soleil d’octobre, surtout à cause de la réverbération, est très dangereux. Le trajet n’était pas long, deux lieues seulement ; c’était plus qu’il n’en fallait pour gagner une insolation. Le voyage se fit gaiement, mais le P. Hervel fut pris de vomissements à deux reprises, et la fatigue le força de se coucher en arrivant à Tchou-hang. De retour à Vong-tong, il ne put souper ; la nuit ne fut qu’une longue insomnie, avec de violents maux de tête. Le mardi matin, il put célébrer la sainte messe, sans éprouver de fatigue ; c’était, hélas ! la dernière fois que ce bonheur lui était réservé. Après la sainte messe, il croyait que sa maladie serait si peu de chose, qu’il fit retenir la barque, pour descendre à Swa-tow avec le P. Guillaume. Dieu en avait jugé autrement. Le médecin chinois déclara qu’il ne faillait pas songer à descendre à Canton, que la maladie qui ne faisait que se déclarer, serait grave. Vers midi, le P. Hervel se mettait au lit pour ne plus se lever. Son corps, la tête surtout, était comme un brasier ; le pouls était très agité, et la sueur qui eût pu le soulager, ne vint pas.

    « Malgré les soins intelligents qui lui furent prodigués, la maladie empira rapidement. Le P. Rey passait les nuits et les jours au chevet de son confrère, ne prenant que le temps de dire son bréviaire. »

    Le dimanche, 27 octobre, un mieux sensible se manifesta dans l’état du malade. La fièvre était tombée, il avait recouvré sa pleine connaissance. Mais lui-même ne se faisait pas d’illusion sur son état, il annonçait même que la nuit suivante serait mauvaise. Le lundi matin, en effet, il tomba dans une sorte d’assoupissement, qui fit de nouveau craindre pour sa vie. Plus de voix, plus d’ouïe, plus de connaissance ; tous les mouvements paraissaient être des convulsions nerveuses. Le P. Rey lui administra les derniers sacrements. Vers 9 heures du soir on crut le moment de l’agonie arrivé.

    Après avoir récité les prières de la recommandation de l’âme, le P. Rey fait porter le cher malade à la chapelle, afin qu’il rende le dernier soupir là où il a si souvent offert son cœur au bon Dieu. La fraîcheur de la chapelle l’empêche de mourir, mais prolonge ses souffrances. L’agonie se continue pendant toute la nuit et toute la journée du mardi. Le soir, le P. Bernon arrive à Vong-tong ; le P. Hervel ne le reconnaît plus, et quelques instants après, vers huit heures et demie, il remet son âme entre les mains de son Créateur.

     

     

     

    • Numéro : 1310
    • Pays : Chine
    • Année : 1876