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François HERVÉ (1874-1973)

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    un patriarche centenaire

     

    Habitué à vivre auprès du P. HERVÉ, à Hakodaté, nous avions perdu la notion du temps. Les avis de décès des confrères envoyés par Paris suscitaient toujours chez nous un certain réflexe de surprise : mort à 75 ou 80 ans. « Oh ! il était encore bien jeune ». Il est vrai qu’à cet âge, notre P. Hervé revenait de Kobé à Hakodaté comme supérieur local, et qu’à 95 ans, il enseignait toujours le catéchisme et prêchait tous les dimanches. Depuis son retour à Hakodaté, en 1953, le P. Hervé ne s’est pas alité une seule journée. La mort l’a pris debout, le 9 novembre 1973 : syncope à 12  h 15, extrême-onction, puis, 12 h 27, le grand passage vers l’autre monde, un sans un spasme, sans un mot, le visage détendu, presque souriant.

     

    Il avait 99 ans et 18 jours. Vivre un siècle reste malgré tout une performance assez rare. Mais garder jusqu’au dernier moment une lucidité et des yeux de jeune homme, voilà qui frise le record. Or, le P. Hervé, à 99 ans accomplis, jouissait de toutes ses facultés. Ses dernières lectures ? Le saint Paul d’Holzner, le Mazarin de Paul Guth. La répartie toujours vive, une écriture toujours aussi ferme, une courtoisie sans faille, qui le faisait immanquablement se lever pour aller reconduire ses visiteurs, il fut le type du « beau vieillard », du patriarche, dont la seule présence encourage et provoque l’admiration.

     

     

    soixante-seize ans de Japon

     

    Né à Bruz, en Ille-et-Villaine (le 22 octobre 1874), le P. Hervé avait la solidité et la fidélité du Breton, alliée à une égalité d’humeur, faite de discrétion timide et de maîtrise de soi. Pendant ses soixante-seize ans de Japon, tremblements de terre, incendies, guerres, éruptions volcaniques, typhons, folles tempêtes de neige dans ces régions du Nord, épreuves de patience sous le régime affreux des militaires au cours de la deuxième guerre mondiale, rien ne put troubler son calme. Grand liseur, les journaux et revues, les livres le protégeaient contre les contingences et la vieillesse. Autre secret de sa longévité active : son rythme de prière, sa régularité, comme Jean XXIII, dans l’accomplissement de ses exercices de piété ». Le matin du jour de sa mort, il faisait encore sa lecture d’Ecriture Sainte dans le petit manuel du chrétien « Vade mecum » qui l’aura accompagné depuis le petit séminaire de Saint-Malo jusqu’au dernier jour, à Hakodaté.

     

    Ordonné prêtre aux Missions Etrangères (le 27 juin 1897), il arriva au Japon à bord du  « Sydney »  en octobre 1897 et partit aussitôt pour Hakodaté, siège épiscopal de Monseigneur Berlioz, premier et dernier évêque de cette ville, Hakodaté était alors la principale ville du Hokkaido et Sapporo, aujourd’hui un million d’habitants, ne comptait alors que 30 40 000 habitants. C’est à Sapporo qu’il fut envoyé d’abord, en principe pour apprendre le japonais ; en fait, il fut surtout occupé à construire un presbytère à Kita Ichojo qui existe encore.

     

     

    le Japon central (1899-1919) puis Hakodaté

     

    Après deux ans, il fut envoyé dans les provinces du nord du Japon central et y fit « « l’ambulance », autrement dit le ministère ambulant à la Cherche des chrétiens et des catéchumènes. Faisant figure de progressiste, il circulait à bicyclette, une belle machine à pneus plein de la manufacture d’armes de Saint-Etienne, envoyée par son père. Barbe au vent, noble et fier sur sa bicyclette, il devait faire sensation dans ces campagnes reculées. Ensuite il résida successivement dans les villes de Aomori, Sendai, Hirosaki, Kesennuma, Tsuruoka. Il racontait jusqu’à sa mort de délicieuses anecdotes sur l’un de ses curés, le P. Faurie, célèbre herboriste.

     

    De 1919 à 1931, il résida à Hakodaté, à Moto machi, travaillant sous les ordres de Monseigneur Berlioz comme procureur de la mission, tout en s’occupant des œuvres des sœurs de Saint-Paul de Chartres. Il y fit l’expérience de plusieurs grands incendies, en particulier de celui de 1921 qui détruisit entièrement la mission, et fut aussi témoin d’une énorme explosion du volcan du Komagatake, à 20 km de la ville.

     

    C’est après l’incendie de 1921 que les PP. Hervé et Hutt. avec des fonds reçus d’Amérique par Mgr Berlioz, restaurèrent l’église et y ajoutèrent le clocher, dont s’enorgueillit la ville comme d’un monument exotique rappelant la reprise des relations du Japon avec l’Europe.

     

     

    dans la mission d’Osaka

     

    En 1931, le district de Hakodaté fut passé aux pères dominicains. Le P. Hervé, qui devait aller au Kyushu, se laissa attirer par la mission de Osaka-Kobé-Kyoto, où il travailla une vingtaine d’années, dont une bonne partie comme supérieur local. Il tint différents postes, à Kyoto, Kori, Toyonaka, Takatori, et, pendant longtemps, donna des cours de morale à l’Ecole des Sœurs de Nevers. C’est dans cette région surtout qu’il eut affaire aux « Kempetai », exécrables sbires de la police militaire. Après la guerre, il eut à faire face, en tant que supérieur à la reconstruction de la mission et à son développement : achat de terrains et mise en chantier de nouveaux postes et de nouvelles écoles enfantines pendant toute une période, le P. Hervé se montra un administrateur strict et un supérieur ouvert, quoique sans compromission : « Suaviter et fortiter ».

     

    En 1950, il fut appelé à Paris pour participer à l’Assemblée générale. Premier retour au pays après cinquante-trois ans d’absence… premier et seul retour. N’oublions pas que le Père avait déjà 76 ans.

     

    et de nouveau Hakodaté

     

    Mais ce voyage de travail fut suivi d’un autre. En 1953, Mgr, Tomisawa, nouvel évêque de Sapporo, redemandait les M.E.P. pour tenir le district de Hakodaté. A 79 ans, le P. Hervé fit ses malles de « partant » et, avec les PP. Hutt, Maugenre et Aïnciart, reprit le chemin du grand nord comme chef de district. A peine arrivé, il entreprit la fondation du poste de Yunokawa. Il reprit aussi sa place d’aumônier des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, et ses cours de catéchisme aux jeunes filles.

     

    Ce furent alors vingt ans de vie studieuse et apostolique, vingt ans d’une vieillesse exemplaire que vinrent honorer successivement la médaille de l’Ordre du Mérite, la croix de la Légion d’Honneur et une haute décoration japonaise, à titre posthume. En 1967, ses soixante-dix ans de sacerdoce et de présence au Japon furent fêtés avec éclat. Les officiels de la ville, les chrétiens, les nombreux prêtres venus de tout le Japon, présenter leurs remerciements et leurs vœux. Un banquet de trois cents couverts, avec attractions et force discours, avait réuni dans une même sympathie chrétiens et non-chrétiens.

     

    Nous nous étions promis de recommencer avec encore plus de faste pour le centenaire. Avec sa discrétion coutumière, le P. Hervé y a coupé court. Sans doute, préférait-il l’accueil réservé au bon serviteur de la parabole évangélique.

     

    Désormais, sa tombe est voisine de celle du P. Delaby, dans le cimetière chrétien de Hakodaté, face à la mer. Le jeune missionnaire fauché la quarantaine et le patriarche centenaire ont été réunis tous les deux, en un bel exemple de don total « usque ad mortem », sans retour en arrière, sans « bavure ». comme on dirait en argot moderne. C’est avec des vocations de cette trempe, des pierres d’angle, bretonnes ou autres, de cette qualité que s’est édifiée et continuera à progresser la jeune église du Japon.

    • Numéro : 2308
    • Pays : Japon
    • Année : 1897