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Jean-Marie HERVAGAULT (1858-1936)

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    La Préfecture Apostolique du Sikkim vient de perdre son co-fondateur, M. Jean-Marie Hervagault, né le 15 novembre 1858 à la Hallerie en Erbrée, du diocèse de Rennes. M. Hervagault issu d’une famille très honorable et très pieuse apprit vite sur les genoux de sa vénérable mère à aimer le bon Dieu et à vénérer la Sainte Vierge ; ces deux amours, M. Hervagault les a pieusement conservés toute sa vie. En voyant leur fils aîné croître en âge et en piété, les parents pensaient, sans aucun doute, voir en leur enfant le futur maire d’Erbrée, fonction exercée depuis déjà long­temps par les membres de la famille Hervagault. Mais l’enfant avait entendu dire que son vénéré et saint curé, en lui adminis­trant le baptême, lui avait donné une bénédiction toute spéciale et ajouté aux noms proposés par le parrain et la marraine celui de Martin, afin qu’il devienne un convertisseur d’âmes. Cette idée de travailler à la conversion des âmes prenant fortement racine dans l’esprit de ce tout jeune enfant. De bonne heure il manifesta le désir d’aller au séminaire-collège de Saint-Méen. Le consente- ment de ses bons parents obtenu, le petit Jean-Marie entra tout joyeux dans cette maison d’éducation où il se fit bientôt remar­quer par sa piété et son intelligence.

    La rhétorique terminée, M. Hervagault demanda son admission au Séminaire des Missions-Etrangères et l’obtint facilement. Pen­dant les quelques années qu’il y demeura, il fit l’édification de tous ses confrères par sa ferveur et sa piété, il attira surtout l’at­tention de ses supérieurs qui, constatant son exactitude à obser­ver le règlement, lui confièrent la charge de réglementaire.

    Le 19 mai 1883, M. Hervagault était ordonné prêtre et le soir même M. Rousseille, alors Supérieur, lui donnait sa destination pour le Thibet indien afin de tenir compagnie à M. Desgodins qui depuis six mois s’y était installé. Le 8 juillet 1883, il s’em­barquait à Marseille et disait pour toujours adieu à la France qu’il n’a jamais revue pendant ses cinquante-trois années de mission. Le 16 août, il faisait son entrée dans la misérable hutte que M. Desgodins s’était construite dans un vrai trou sur le bord de la route qui mène à Lhassa. Depuis Calcutta jusqu’à Darjeeling notre jeune missionnaire avait voyagé seul. A son arrivée dans cette dernière ville, il fut reçu à bras ouverts, par les bons Pères Capucins qui, à cette époque, étaient chargés de cette région des Hima1aya. Après un repos de deux ou trois jours, M. Hervagault prit la direction de Pedong où il trouva le Provicaire de la Mission du Thibet, occupé à lithographier des livres thibétains. Ce pre­mier contact de deux cœurs qui surent se comprendre ne se refroi­dit jamais ; trente ans après, seule la mort du vétéran brisa cette union réalisée lors de la toute première entrevue.

    De 1884 à 1891, M. Hervagault, passé maître en langue thibé­taine, parcourut en tous sens la vallée de Pedong et ses environs, cherchant à amener des brebis au bercail du divin Pasteur il ne réussit à recueillir que quelques âmes d’enfants moribonds auxquelles il eut la joie d’ouvrir les portes du ciel ; ce furent nos premiers intercesseurs auprès du bon Dieu pour obtenir de lui le développement de la Mission et la conversion de leurs parents et compatriotes. Pendant ces huit ans passés en randonnées conti­nuelles, il comprit de suite que les Himalaya n’étaient pas un pays où il suffit au missionnaire de se présenter aux infidèles avec la croix en main pour faire des conversions en masse. La pêche au filet est inconnue dans ces régions, seule la pêche à la ligne a eu jusqu’à ce jour quelques succès. C’est sans doute pour cela que M. Desgodins avait dit à M. Hervagault le jour de son arrivée : « Mon cher ami, faites feu qui dure et surtout tenez bon » ; ce qui signifiait : allez toujours de l’avant et ne vous découragez pas.

    Le 11 novembre 1891, il quitta son cher Pedong en compagnie de quelques familles chrétiennes et alla planter sa tente au milieu de la forêt. Dans les clairières M. Hervagault éleva des huttes coquettes qui devaient servir d’abri à ses chrétiens. En 1892, la saison des pluies approchant, il dut abandonner sa tente pour se construire une hutte. Oh ! quelle hutte, un vrai pigeon­nier élevé sur pilotis : 6 pieds de large sur 10 de long et à peine 5 de haut. Une porte de 3 pieds carrés, à laquelle on parvient au moyen d’une échelle, donnait accès à l’intérieur de ce presbytère dénué de tout confort. Et cependant telle fut durant près de trois ans la résidence du co-fondateur de la Préfecture du Sikkim. Grâce au zèle de notre confrère, la population chrétienne aug­menta. Il jeta alors les fondations d’une belle et grande église qui

    fut la première élevée dans ce petit coin des Himalaya. Elle fut livrée au culte le 29 juin 1894. Qui pourra jamais énumérer tous les sacrifices consentis, toutes les privations et souffrances éprou­vées par le fondateur du village de Marie (Mariabasti) ? Le vénéré missionnaire bâtit de ses propres deniers : un presbytère pour rem­placer son pigeonnier, où il faisait si bon cependant, une église pouvant contenir au moins 500 personnes, un orphelinat et une école.

    De 1891 à 1936, M. Hervagault ne quitta plus son village de Mariabasti. C’est là qu’il vécut et se dépensa entièrement pour ses chrétiens pendant quarante-cinq ans. Il se privait sou­vent du nécessaire afin de pouvoir aider ses enfants adoptifs qui étaient dans la misère. Son viatique, ses honoraires de messes, les dons reçus étaient bien vite distribués pour le soulagement des malheureux. Je me souviens qu’étant allé lui faire visite alors qu’il habitait encore son pigeonnier l’avoir vu, le soir, assis avec ses chrétiens auprès d’un grand feu, sur lequel cuisaient des pommes de terre. De temps en temps, il soulevait le couvercle de la marmite et en retirait une qu’il mangeait. Il répétait ainsi deux ou trois fois ce même geste et son souper était terminé.

    M. Hervagault avait une grande dévotion envers la Sainte Vierge. Il découvrit par hasard en contrebas de son église un rocher. Monté sur une longue échelle et une barre de fer à la main il réussit après plusieurs semaines de travail à creuser une niche pouvant recevoir une statue de Notre-Dame de Lourdes. Dans le ravin boisé il fit un sentier jusqu’à la grotte et tout au pied il aplanit un terrain qui pouvait contenir 200 personnes. Des prie-Dieu rustiques et de toutes formes étaient disposés pour les pèlerins. Quand tout fut terminé, M. Hervagault plaça dans la niche la statue de Notre-Dame de Lourdes qu’une âme généreuse de France lui avait offerte et convia son troupeau à la bénédic­tion. Personne ne manqua à l’appel. Depuis ce moment-là, M. Hervagault alla tous les jours réciter son chapelet devant l’image de la bonne Mère.

    Le 19 mai 1933, on résolut de fêter en même temps les noces d’or sacerdotales de M. Hervagault et le cinquantenaire de la fon­dation du poste de Pedong survenu le 11 novembre précédent. La cérémonie eut lieu à Mariabasti. Tous, missionnaires et chrétiens, ayant à cœur  de fêter leur bon Père, lui apportaient des présents et venaient prier pour lui. Le vénéré jubilaire célébra la sainte Messe assisté de MM. Gratuze et Alazard. Après avoir expliqué aux chrétiens ce qu’est le prêtre et retracé en quelques mots la vie de notre confrère, le Préfet Apostolique lui annonça que le Saint Père avait eu la paternelle bonté de lui envoyer la bénédiction aposto­lique. De retour au presbytère, M. Hervagault, très ému, ne put répondre que ces simples paroles : « mes Pères, mes enfants, je vous remercie de tout cœur, priez pour moi, de mon côté je prierai tous les jours pour vous. » Puis se tournant vers son Supé­rieur, il lui dit : « maintenant vous me donnerez la permission de m’en aller, car je suis un homme inutile. »

    Pendant les trois dernières années de sa vie, M. Hervagault a rarement pu célébrer la sainte Messe, ses jambes refusant de le porter ; mais tous les jours il recevait la sainte Communion. Peu à peu ses forces l’abandonnèrent et le samedi 23 mai 1936, un télé­gramme annonçait au Préfet apostolique que son missionnaire était décédé. Le Supérieur de la Mission arriva le lendemain matin pour présider les funérailles qui furent fixées au lundi 25. Trois religieux de Saint-Maurice, récemment installés à Pedong, vinrent prendre part à notre deuil, et prier pour le regretté défunt. Après un service solennel la dépouille de notre vénéré et bien-aimé confrère fut transportée au cimetière. C’est là qu’il repose, au pied de la Croix en attendant la résurrection. « Beati mortui qui in Domino moriuntur. » La vie entière de M. Hervagault peut se résu­mer en ces deux mots : « il a donné aux pauvres tout ce qu’il pos­sédait, il s’est donné lui-même. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1559
    • Pays : Chine
    • Année : 1883