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Valentin HERRGOTT 1864-1936)

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    Mgr Herrgott vit le jour à Mitzach, diocèse de Strasbourg, le 11 octobre 1864 ; il est né le dernier de six enfants. Sa famille était foncièrement chrétienne : aussi reçut-il le baptême peu de temps après sa naissance et fut appelé Valentin comme le grand apôtre et patron de Saint-Amarin, paroisse à laquelle Mitzach resta annexé jusqu’en 1898. Il grandit au milieu de ses deux frères et de ses trois sœurs et fréquenta l’école du village dirigée alors par un maître chrétien modèle, dont on parle encore maintenant avec respect et vénération. Mitzach, n’étant pas alors paroisse indépendante, possédait une chapelle placée sous le patronage de Saint Dominique et, une fois seulement par semaine, elle était desservie par un vicaire de Saint-Amarin. Le dimanche, il fallait aller aux offices de la paroisse et quatre fois le jeune Valentin devait parcourir, en compagnie de toute la famille, les quatre kilomètres qui séparaient la maison paternelle de l’église parois­siale.

    Tous les membres de la famille étaient des travailleurs achar­nés et le futur missionnaire se trouvait là à bonne école : la pas­sion du travail qui fut vraiment la sienne pendant ses quarante­-six années de mission, montre combien il sut profiter des bonnes leçons et des exemples reçus dans son enfance. Le père, cultivateur, devint maire de Mitzach en 1872 ou 1873 : ce qui, après l’annexion de cette région à l’Allemagne était une charge assez délicate à remplir. Valentin connut à l’âge tendre de 9 ans l’amer­tume de la plus douloureuse sépa-ration : il perdit sa mère et c’est la sœur aînée, Marie-Agathe, qui prit la direction de la maison et continua l’éducation des plus jeunes. Pour s’acquitter de cet office de dévouement, elle dut renoncer à son projet de se consa­crer à Dieu ; mais son sacrifice porta ses fruits, car les deux der­niers de la famille, Suzanne et Valentin, se sentirent de bonne heure attirés vers la vie religieuse.

    Valentin s’était déjà signalé à l’école de son village natal comme un bon écolier, intelligent et studieux. Après sa première communion en 1878, il fut placé au collège des Frères des Écoles Chrétiennes à Matzenheim, où il séjourna jusqu’en 1880. A cette époque, il entra au petit séminaire de Zillisheim et ne tarda pas à sentir naître dans son cœur le désir de consacrer sa vie à l’apos­tolat missionnaire. Ses professeurs lui conseillèrent d’aller faire sa rhétorique en France afin de se perfectionner dans la langue française. Il entra ainsi, en 1884, à la petite communauté des Clercs de Saint-Sulpice à Issy et l’année suivante au Séminaire des Missions-Étrangères. Le cycle des études théologiques ter­miné, il fut ordonné prêtre le 21 septembre 1889 et reçut sa destination pour la Mission du Cambodge.

    A son arrivée en mission, Mgr Cordier l’envoya à Russey-Keo, l’une des paroisses de Phnom-Penh, pour y apprendre la langue annamite ; il ne devait y rester que quelques mois, car bien vite jugé capable de diriger une paroisse, il fut chargé de la petite chrétienté de Talok, dans le district de Soai Riêng au Cambodge en remplacement de M. Jacquemard. Il s’y perfectionna dans la connaissance de l’annamite qu’il devait plus tard posséder à fond et se mit aussi à l’étude du cambodgien. Il aimait à rappeler plus tard les souvenirs de cette existence dans la brousse lointaine où les voyages à cheval ou en charrette à bœufs, si différents de nos modernes moyens de transport, n’étaient pas sans charmes et lui permettaient de rendre visite aux confrères de la Mission de Saïgon qui étaient ses plus proches voisins. A leur école, il put comparer les méthodes d’apostolat et s’édifier au contact de plusieurs saints missionnaires qui ont laissé la réputation de grands convertisseurs.

    Il y resta environ deux ans et prit ensuite la direction. de la chrétienté de Culaotay en Cochinchine, dont le titulaire, M. La­vastre, malade, venait de rentrer en France. Il était à quelques kilomètres de Culaogien où se trouvaient alors réunis en un seul les petit et grand séminaires de la Mission ; les relations qu’il put entretenir avec le Supérieur de cet établissement, M. Grosgeorge, lui permirent de se documenter et d’étendre son champ d’obser­vation auprès de celui qui devait, bientôt après, être mis à la tête de la Mission. Mgr Grosgeorge apprécia sans tarder son jeune confrère et sûr déjà de ses qualités, de son intelligence et de sa discrétion, le fit le confident de ses pensées et de ses projets. Aussi à la mort de Mgr Cordier, en 1896, quand Mgr Grosgeorge fut nommé Vicaire Apostolique, il s’empressa de nommer M. Herrgott  Supérieur du séminaire de Culaogien et de l’établissement des Sœurs de la Providence de Portieux qui lui est voisin.

    C’est là, à Culaogien, pendant trente-deux ans, c’est-à-dire pen­dant tout l’épiscopat de Mgr Grosgeorge et de Mgr Bouchut son successeur immédiat, que M. Herrgott devait se dépenser et don­ner à ses Supérieurs toute sa mesure de collaborateur sage et fidèle. L’œuvre  considérable qu’il y édifia reste sous nos yeux pour témoigner de la somme énorme de travail et de soins qu’il y accumula. A ce moment, les élèves du séminaire étaient encore peu nombreux : une douzaine de prêtres environ en étaient sortis depuis 1888 ; mais l’extension de la Mission demandait un plus grand nombre d’auxiliaires. Le nouveau Supérieur, continuant et intensifiant l’œuvre de ses devanciers, devait si bien réussir, qu’en 1936, au moment de sa mort, 80 prêtres annamites travaillaient dans notre Mission aux côtés des Missionnaires.

    Le provicaire de la Mission, M. Gazignol, ayant été obligé de rentrer en France pour cause de maladie, Mgr Grosgeorge, dont la santé était aussi gravement atteinte, accepta sa démission et à sa place nomma M. Valentin Herrgott. Quelques mois plus tard, Monseigneur descendait dans la tombe et tout le poids de l’admi­nistration d’une vaste Mission incombait au nouveau provicaire.

    Mgr Bouchut, nommé Vicaire Apostolique en juillet 1902, quitta le Séminaire de Bièvres où il était Supérieur et arriva au Cambodge au mois de novembre de la même année ; de suite il s’empressa de maintenir M. Herrgott dans ses fonctions de Provicaire et de Supérieur du Séminaire, fonctions qu’il devait gar­der jusqu’à sa nomination comme Coadjuteur en 1928. En 1902, les bâtiments du Séminaire, construits dans la hâte de l’improvi­sation, devenaient insalubres et menaçaient ruine : il fallait donc tout reprendre à la base. Le Supérieur qui devait se révéler, au cours de sa longue vie, comme un constructeur et un architecte de premier ordre, commença alors les nouvelles constructions conçues par lui dans un style simple, solide et pratique, dont nous pouvons voir les exemplaires non seulement à Culaogien mais un peu partout dans les différents postes de la Mission.

    Pour arriver à ses fins, il construisit un four à briques et forma des équipes d’ouvriers : scieurs de long, menuisiers, charpentiers et maçons. Combien d’entre eux purent-ils ainsi apprendre auprès de lui un métier que bien souvent ils croyaient ou étaient répu­tés savoir, alors que jusque-là ils n’étaient pour la plupart que des apprentis bien prétentieux. En effet, avec M. Herrgott, on le savait, il ne fallait pas badiner et se contenter d’à peu près. Armé de ses plans qu’il avait établis lui-même, un mètre à la main, comme un bâton de comman-dement, le Supérieur évo­luait au milieu des équipes et dans les échafaudages ; aussi, gare aux paresseux ou aux maladroits incorrigibles ! car, sans éclat de voix, mais d’un geste impératif, ils étaient bien vite invités par lui à passer à la caisse et priés d’aller exercer ailleurs leurs pré­tendus talents. Qui dira toutes les longues visites faites aux chan­tiers sous le soleil ardent des tropiques, toutes les siestes man­quées, toutes les veilles prolongées pour dessiner des plans, faire des calculs et des comptes ? Qu’on essaie de faire la liste de toutes les constructions élevées par ses soins, soit au séminaire qu’il fal­lut reconstruire complètement, soit dans les différents établisse­ments des Sœurs situés à Culaogien, à Sadec, à Chaudoc, à Soc Trang, à Battambang, à Phnom-Penh. Ajoutez à cela tous les plans d’églises, de chapelles, de maisons, d’ameublement qu’il fit à la demande de ses confrères qui avaient recours si souvent à ses talents ; on demeure stupéfait de leur nombre et de leur va­riété.

    Et cependant cet aspect extérieur de son activité n’entravait en rien son action sur les intelligences et les âmes. Avec le concours de maîtres dévoués et éclairés, les élèves du séminaire recevaient la véritable formation sacerdotale : ses lectures spiri­tuelles sont encore souvent rappelées par les prêtres annamites ses anciens séminaristes. Il encouragea ses confrères dans leurs travaux de professeurs, entre autres M. Ackermann, qui édita une série d’ouvrages classiques bien conçus, à la portée de l’intelli­gence de ses élèves pour leur faire connaître les beautés de la lan­gue latine. Les Sœurs de la Providence ayant fondé dans la Mis­sion un grand nombre d’écoles, M. Herrgott voulut que les Reli­gieuses indigènes de la même Congrégation, appelées à en être les institutrices, fûssent à la hauteur de leur tâche. Il releva le niveau de leurs études faites au grand couvent de Culaogien, et les fit préparer aux examens requis, afin qu’elles pûssent ensei­gner avec toute l’aptitude voulue et en conformité avec les pro­grammes officiels.

    Tous les jours, son enseignement catéchistique chez les Sœurs, les longues séances au confessionnal, l’administration des bap­têmes, l’assistance aux malades et les sépultures, auraient suffi, semble-t-il, à absorber une activité ordinaire ; mais pour lui, il s’en acquittait sans précipitation, comme presque sans s’en aper­cevoir. Pour alimenter les fonds où il devait puiser sans cesse pour d’innombrables lectures spirituelles, sermons, retraites, il savait se livrer à des études solides et précises : il suffisait de l’entendre pour constater qu’il ne se contentait pas de banalités ni de lieux communs et que toutes ses instructions, soit en français, soit en annamite, avaient été méditées dans le silence.

    Entre temps, il accueillait cordialement les confrères qui venaient chercher auprès de lui les bons conseils d’un homme expérimenté et pondéré, recevoir des encouragements dans leurs difficultés et aussi, bien souvent, une aide discrète dans la gêne qui est le lot de beaucoup de missionnaires. Il savait pratiquer la charité envers ses confrères et les personnes de l’extérieur ; on ne quittait Culaogien qu’avec regret, car il était le maî­tre de maison parfait, sachant intéresser ses hôtes sans aucune ostentation et avec l’idée bien arrêtée de faire ressortir l’œuvre de dévouement de ses collaborateurs. Il profitait de ces contacts avec les personnes pour parfaire sa connaissance des hommes, ce qui le mettait à même d’apprécier chacun à sa juste valeur : il acquit ainsi un rayonnement de sympathie dont il usa pour le plus grand bien de la Mission et de ses œuvres.

    Les années s’écoulaient sans que son activité subît de ralentissement, aussi quand en 1927, Mgr Bouchut, dont la maladie affaiblissait lentement les forces, demanda un Coadjuteur, les suf­frages des missionnaires fixèrent sur son Provicaire le choix de la Cour de Rome. Mgr Herrgott reçut la consécration épiscopale dans la chapelle du séminaire le 1er mai 1928 et, quelques semai­nes plus tard, il quittait Culaogien où il avait passé trente-deux ans pour aller s’établir à Phnom-Penh, centre de la Mission. Bien que la séparation ne fut pas définitive, cependant, tous comprirent la grandeur du sacrifice qu’il dut faire à cette occasion. Au mois de décembre suivant, à la mort de Mgr Bouchut, il devenait Vicaire Apostolique de notre Mission.

    Il ne tarda pas à entreprendre de grandes tournées de confir­mation pour se rendre compte sur place des travaux et des besoins de ses missionnaires et de ses prêtres indigènes ; car il ne se contentait pas d’encourager l’effort de chacun, de se réjouir des suc­cès, de consoler dans les échecs, il donnait aussi une direction sûre et prudente. Non seulement il dirigeait et soutenait ses mis­sionnaires en subvenant spontanément aux besoins de toutes les entreprises utiles, mais son grand désir était de rendre son clergé de plus en plus digne de sa vocation ; et pour atteindre son but, il prêcha lui-même des retraites sacerdotales ajoutées à toutes celles qu’il avait prêchées déjà ou s’adressa à des prédicateurs étrangers dont la doctrine pouvait encore servir davantage son idéal. Dans ses lettres pastorales, il se révéla le docteur et surtout le pasteur du troupeau confié à ses soins. Il lança des ouvrages de propagande en annamite et en cambodgien pour atteindre l’élé­ment païen. Saisissant rapidement une situation, débrouil-lant avec facilité une affaire, il trouvait toujours la solution juste qui lui conciliait le cœur de ses missionnaires. Il était réservé sur les choses qui le concernaient et spécialement dans les soucis qui parfois l’accablaient. Seul à seul avec Dieu, il lui confiait ses déboires ou ses appréhensions et c’est à peine, si une fois ou l’au­tre un observateur averti pouvait deviner le poids de la Croix qu’il portait. Il aurait volontiers recherché l’effacement et pour­tant il réclamait sa place partout où elle lui semblait nécessaire ou utile. Il était un chef et voulait s’affirmer comme le véritable chef de la religion. C’est ce qui explique ses relations suivies avec les représentations de l’autorité civile, parmi lesquels il compta de nombreuses et solides amitiés.

    Pendant son long séjour à Culaogien, il s’était contenté d’une cellule semblable à celle de ses confrères ; arrivé à Phnom-Penh, sa chambre ne connaissait comme luxe que ses nombreux livres. Pour l’honneur de la Mission, il désira mieux que l’ancien évêché qui ne répondait plus aux exigences nouvelles ; après avoir pris l’avis des missionnaires et sollicité le concours de tous les fidèles, il fit édifier en 1932, un évêché vaste et confortable où les prêtres de passage, français et annamites, peuvent maintenant se reposer agréablement.

    Mgr Herrgott devait passer quarante-six ans en mission ; il ne serait jamais rentré en France si la réunion générale des Évêques de la Société, en 1930, ne lui avait donné l’occasion de revoir la mère-patrie. Il retrouva l’Alsace redevenue française et eut la consolation d’y rencontrer son frère aîné et la plus jeune de ses sœurs dont il avait gardé toujours un vivant souvenir. Il aurait pu jouir plus longtemps des joies bien légitimes de la famille ; mais il ne resta en France que six mois. Il nous revint florissant de santé, reprit sa tâche journalière et connut encore les grandes randonnées dans son vaste Vicariat. Dès les premiers jours de son long supériorat à Culaogien et de son épiscopat à Phnom-Penh, il fut l’homme de la situation et cette maîtrise sur les hommes et les choses s’accentuait toujours davantage. Constatant qu’il restait encore beaucoup à faire pour l’œuvre de l’évangélisation, il ne cessait de stimuler le zèle de ses collaborateurs. Aussi, à son re­tour de France en 1930, tout nous laissait espérer de Monsei­gneur un long et bien fécond pontificat.

    En 1935 pourtant, cet homme qui n’avait pas voulu jusque-là connaître la fatigue, qui pendant quarante-six ans n’avait pas pris un jour de repos, on le voyait s’affaiblir. Son intelligence était sans doute toujours aussi vive, toujours en quête d’œuvres nou­velles, mais les symptômes de l’épuisement général se manifes­taient de jour en jour. Il n’en continua pas moins son travail si absorbant et dans un dernier sursaut d’énergie, il prit part au Congrès Eucharistique de Saïgon, en décembre 1935. Rentré à Phnom-Penh, il eut encore la force de présider la retraite an­nuelle de ses confrères et de donner ses derniers conseils à ses chers missionnaires qu’il aimait tant à revoir ainsi réunis chaque année. Chacun de nous put encore être reçu en particulier dans sa chambre. Ce devait être pour la dernière fois, car, malgré les soins les plus judicieux qui lui furent prodigués, les forces de notre vénéré malade allèrent s’affaiblissant de plus en plus et dès les premiers jours de mars 1936, il fut visible que c’était la fin. Pendant plus de vingt jours, il lutta contre la maladie, et le 23 mars il rendit sa belle âme à Dieu. Ses funérailles, auxquelles toute la population de Phnom-penh assista, marquèrent la place qu’il tenait dans le pays et la somme de regrets qu’il laissait après lui. Que son exemple reste vivant parmi nous pour l’édification de tous.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1881
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1889