Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Jea HERR (1863-1934)

Add this

    D’une famille foncièrement chrétienne, M. Herr avait 7 ans quand l’Alsace fut arrachée à la France. Ses parents ne quittèrent pas l’Alsace, mais le jeune Fridolin fut envoyé en France pour y faire ses études. Dès le début du grand séminaire, il manifesta à son directeur de conscience son désir d’entrer à la Trappe ; mais celui-ci qui le connaissait bien lui dit sur un ton prophétique que ce n’était pas là que le bon Dieu le voulait, et le dirigea vers le Séminaire des Missions-Étrangères. Pendant les deux années qu’il passa à Paris, il fut l’aspirant régulier, laborieux et pieux. Ordonné prêtre le 22 septembre 1888, il reçut sa destination pour la Birmanie septentrionale dont le Vicaire-Apostolique était alors Mgr Simon de grande et regrettée mémoire. Doué de très éminentes qualités d’esprit et de cœur, ce jeune évêque de 33 ans s’employait avec succès à réorganiser son Vicariat saccagé partiellement par les bandes de brigands qui s’étaient  formées à la suite de la conquête anglaise en 1885. M. Herr arrivait à point avec sa santé florissante, sa robuste constitution, son amour du travail, sa droiture de caractère, sa foi inébranlable, son jugement calme et éclairé, il était vraiment le Missionnaire que rêvait son évêque. Aussi fut-il reçu à bras ouverts, quand, vers la fin de janvier 1889, il arriva à Mandalay par la voie fluviale, la ligne de chemin de fer de Rangoon à Mandalay n’étant pas encore terminée.

     

    Après quelques mois passés à l’évêché pour apprendre l’anglais, M. Herr fut envoyé à Monhla, village de vieux chrétiens que les brigands n’avaient pas épargné. C’est là qu’il devait s’initier aux beautés de la langue birmane, et il le fit avec ardeur, comme tout ce qu’il faisait. Peu après, nous le trouvons à Yeu avec M. Giraud, construisant de leurs mains : église et presbytère, car tous deux savaient manier la scie et le rabot. Mais tout cela n’était pas dans les desseins de Dieu qu’un apprentissage, notre cher Confrère était trop bon apprenti pour ne pas bientôt passer maître. Comme la Macédoine à Saint Paul, le vaste district de Shwebo lui tendait les bras. Il y fut dès l’année 1891 et devait y passer 38 ans de sa vie de missionnaire. Il y fonda tous les postes dont la ville de Shwebo, ancienne capitale des rois birmans, devint le centre. A son arrivée il y bâtit une chapelle et une résidence en bois et bambous tressés. L’année suivante tout était détruit par un incendie et M. Herr y perdait tout son avoir : calice, ciboire, ornements, etc… ; mais son malheur lui attira bien des sympathies. Un riche chrétien de Mandalay lui offrir de quoi bâtir une église et une résidence en briques. Voilà le centre du district pourvu… A l’autre extrémité de la ville se trouvaient les casernes des troupes anglaises ; il fut nommé chapelain militaire, y fit construire par le Gouvernement une petite chapelle où chaque dimanche il allait dire la Messe de 7 heures pour revenir chanter celle de paroisse à  8 heures et demie.

     

    Il travailla si bien qu’en moins de 15 ans, il fonda une dizaine de chrétientés, villages absolument neufs, séparés de païens, où il rassemblait les néophytes et les catéchumènes pour les mieux instruire et les soustraire à l’ambiance païenne. Dire tout ce que ces fondations lui coûtèrent de démarches, de courses, de déboires et d’avanies est chose impossible. M. Herr n’en a jamais tenu compte ; mais le bon Dieu l’a fait pour lui. Ces chapelles et résidences n’étaient au début que des paillotes ; peu à peu, il arriva à se procurer quelques ressources et à les remplacer par des constructions en maçonnerie. Il allait de l’une à l’autre de ses chrétientés à pied, à cheval, à bicyclette, en chemin de fer. A force de courir dans son  district et hors de son district, il tomba gravement malade. Une fièvre typhoïde le conduisit aux portes du tombeau. Grâce au prières de son troupeau, il recouvra la santé, mais un retour en France s’imposait. Le Patriarche de Shwebo (c’est ainsi qu’on l’appelait) se mit donc en route pour l’Alsace, ce qui ne lui fit pas perdre contact avec son peuple. Chaque semaine  arrivait de là-bas une épître à la Saint Paul qui était lue et commentée par les catéchistes  dans les églises et chapelles. Ce fut une véritable ovation que ses enfants lui firent quand en 1906 il revint parmi eux.

     

    Le Patriarche reprit son travail avec une nouvelle ardeur. Les choses marchaient bon train, quand survint la grande guerre de 1914. En sa qualité d’alsacien allait-il tomber sous le coup du décret ordonnait l’internement de tous sujets allemands ? Il y eut dans les sphères gouvernementales un moment d’hésitation. Un Confrère alla plaider sa cause devant le Préfet de la Division, lui démontrant que notre Confrère, né avant 1870, était né sujet français, qu’il avait fait toutes ses études en France et qu’il était membre d’une Société française. Ces explications firent tomber toutes les hésitations et le cher Missionnaire fut laissé en liberté. Il put donc continuer en paix l’administration de son vaste district pendant toute la durée de la guerre et jusqu’à la fin de 1928, date à laquelle la divine Providence lui demanda un de ces sacrifices qu’elle ne demande guère qu’à de Saints. Shwebo était le tout de sa vie ; il y avait  travaillé, lutté, souffert pendant 38 ans. Or, voici que Dieu, par la voix du Chef de la Mission lui demandait d’abandonner Shwebo pour aller s’établir à la tête du district de Bhamo comme vicaire forain. C’était pour lui un champ tout nouveau. A 66 ans, il fallait se mettre à l’étude d’une langue nouvelle. Le sacrifice était dur, et pour le père et pour les enfants. Mais si les enfants protestèrent et pétitionnèrent avec larmes pour le conserver, lui, le père, faisant taire toute considération humaine, ne protesta point et malgré un grand serrement de cœur, il prononça son « fiat » aussi simplement qu’il faisait toutes choses.

     

    Pour suivre M. Herr dans son nouveau champ d’action, il faudrait des bottes de 7 lieues. Est-ce une illusion ? Le Patriarche semble revivre ces années de jeunesse où il fondait de nouvelles chrétientés. Il court, court, plus peut-être que jamais. C’est que la moisson promet et les ouvriers sont peu nombreux. En peu de temps, il possède suffisamment la langue Katchine pour pouvoir catéchiser et administrer les sacrements. Son dernier compte rendu accuse 200 baptêmes d’adultes  et 1.000 catéchumènes dispersés dans 18 villages. Mais  a-t-il donc oublié qu’il a 71 ans ? On le dirait, à le voir faire de longues courses à pied dans la montagne. A ce jeu pourtant, les plus fortes constitutions s’usent. Brusquement la machine s’arrête ; c’est la panne de moteur. Dès le mois de juin 1934, le valeureux travailleur est averti par des suffocations pendant la nuit que le cœur fonctionne mal. Il écrit à un confrère qu’il ne peut rester couché et il ajoute : « Je crois que le bon Dieu  commence à frapper à la porte ; mais je suis prêt à lui ouvrir et à répondre à son appel quand il voudra ».

     

    Néanmoins il essaie de lutter encore ; il s’embarque pour une tournée apostolique, la dernière, à Myitkyina. En rentrant à Bhamo, il trouve une lettre de son évêque lui enjoignant de descendre  à Mandalay. Il arriva à l’évêché dans la matinée du 28 août, mais dans quel état ! le Patriarche  vaincu a peine à respirer. Le jour même on l’emmène à Maymyo où il est admis d’urgence à l’hôpital. Les soins qu’on lui prodigue semblent le ranimer ; les étouffements cessent et au bout de 15 jours il quitte l’hôpital pour l’hôtellerie du Bon Samaritain, le si charitable M. Jarre. Mais un jour au cours d’une de ses promenades, il est surpris par la pluie ; une pneumonie double se déclare ; le voilà de nouveau à l’hôpital, cette fois sans espoir d’en sortir. Pendant huit longs jours, c’est la lutte contre la mort ; le malade se recueille, prie, fait de fréquentes oraisons jaculatoires ; il édifie grandement le personnel de la maison par sa patience, son calme, sa simplicité et sa gratitude. Au médecin-chef  qui lui demanda un matin comment il va, il répond : « Ça va bien, je vais vers l’éternité ». A un de ses amis intimes accouru à son chevet, il dicte ses dernières recommandations, donne l’adresse de ses parents et lui fait ses adieux ; puis il entre dans le coma et expire doucement le 3 octobre, en la fête de Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus.

     

    Le lendemain tout le Maymyo catholique défila devant le corps exposé dans la salle des fêtes du Couvent. La messe des funérailles fut célébrée le vendredi 5 octobre à 9 heures du matin au milieu d’une affluence considérable, et l’inhumation eut lieu dans le petit cimetière que M. Jarre vient d’ériger à deux pas de l’église pour les missionnaires, les religieux et les religieuses.

     

    Notre regretté Confrères a été et restera pour nous le modèle du Missionnaire fidèle à ses exercices de piété. Tel il fut au séminaire, tel il resta pendant ses 46 ans de mission. Modèle de zèle, véritable apôtre ne rêvant que la gloire de Dieu et l’extension de son royaume. Enfin modèle d’esprit de foi et de confiance en la divine Providence. Du haut du ciel il continuera à prier pour ses Confrères qui restent à la peine et pour notre Mission.

     

    • Numéro : 1822
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1888