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Henri HERBRETEAU (1898-1926)

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    Le 24 septembre 1925, Henri Herbreteau partait joyeux, plein de force et d’espérance pour la mission de Canton et le 8 juin 1926, il trouvait une mort tragique à la léproserie de Sheklung. Une vie si courte, entièrement consacrée à l’ascension au sacerdoce et à l’apostolat, ne saurait offrir une longue série d’événements et de travaux ; mais l’homme vaut moins par ses œuvres que par sa vie intérieure et à ce point de vue nous pouvons dire du jeune missionnaire de Canton : « Consummatus in brevi, explevit tempora multa. »

    Marcel-Henri-Jean Herbreteau, avant-dernier de six enfants, naquit le 31 janvier 1898, à Chavagnes-en-Paillers, dans ce bocage vendéen qui aujourd’hui encore conserve les mœurs simples et la foi profonde des ancêtres. Sa première école fut celle du malheur : Henri n’avait que trois ans lorsqu’il perdit sa mère, quatre ans plus tard, la mort de son père le laissait complètement orphelin.

    La Providence veillait sur lui et le confia ainsi que ses frères à une pieuse tante qui protégea son innocence avec un soin jaloux ; elle disait un jour qu’Henri « fuyait jusqu’à l’ombre du mal. » Il continua aux Brouzils ses premières études commencées à Chavagnes. Les témoins de ces années d’écolier assurent qu’Henri était très aimé de ses maîtres : « Elève très exact, il partait de son village — La Gendrelière, assez éloigné des Brouzils — à l’heure dite, laissant même parfois son dîner à la maison si celui-ci n’était pas préparé à temps. Heureusement, un grand frère complaisant et moins pressé sans doute attendait et emportait le dîner des deux écoliers. »

    Le 6 juin 1909, Henri faisait sa première communion dans l’église des Brouzils. C’est ce jour-là qu’il entendit, dira-t-il lui-même dans son sermon d’adieu, « résonner dans son cœur l’appel angoissé du Christ : « Sitio ». J’ai soif des âmes, de toutes les âmes, non pas seulement de celles de ton pays et de ta race, mais des autres aussi, de celles qui ne me connaissent pas encore. »

    Quelques jours après sa première communion, prenant sa bonne tante à part, il lui confiait son secret : « Je veux être prêtre. Et les premières leçons de latin commencèrent à la cure des Brouzils. Au mois d’octobre 1910, Henri Herbreteau entrait au petit séminaire de Mirville à La Roche-sur-Yon. Il devait passer quatre ans dans cette maison et achever ses humanités au séminaire de Chavagnes, racheté et réorganisé. Ses supérieurs louent volontiers « sa piété très grande, sa nature très droite et sa belle intelligence qui ont laissé au petit Séminaire un vif souvenir. A partir de la quatrième, il fut constamment à la tête de sa classe et jamais il ne mérite de reproche public. »

    En octobre 1916, l’abbé Herbreteau, qui vient de prendre la soutane, doit préparer à l’Institution Richelieu sa deuxième partie du baccalauréat, mais l’année scolaire n’est pas achevée qu’il doit partir pour l’armée. Ce n’est qu’au printemps de 1918, que le sergent Herbreteau monta en ligne. Il ne connut pas longtemps la vie de tranchée ; le 27 mai, au point du jour, sa compagnie cernée par les Allemands est attaquée de tous les côtés à la fois. Quand la dernière cartouche fut tirée, il fallut bien se rendre. « Son commandant de compagnie étant disparu, dit la citation dont il fut honoré, (le sergent Herbreteau) a pris le commandement de son unité et s’est défendu toute la journée contre une puissante attaque ennemie. A donné un bel exemple de bravoure et de sang-froid. »

    Le séminariste prisonnier connut quelques jours de dure captivité, mais bientôt il obtint d’entrer au Séminaire de Notre-Dame de la Merci, reconstitué à Limbourg, où professeurs et élèves étaient prisonniers. Un « ancien de Limbourg, » Vendéen lui-même, raconte ce que fut là-bas le nouveau venu. L’abbé Herbreteau s’installa à l’étude près de moi, à une modeste table où nous travaillions, quatre. Il commença de suite à suivre le cours de philosophie, et notre professeur, M. l’abbé Courtan, aujourd’hui directeur au grand Séminaire de Rouen, remarqua bien vite les heureuses dispositions de son nouvel élève. L’abbé Herbreteau fut au séminaire de Limbourg ce qu’il fut ensuite à Luçon, et ce qu’il dut être aux Missions-Étrangères, simple et bon, sans éclat, toujours pondéré, faisant son devoir sans bruit. Mais à l’examiner de près, on était frappé de la justesse de son jugement, de la facilité, de son intel-ligence et de la richesse de son cœur. »

    L’armistice mit fin à la captivité, mais il dut reprendre la vie banale de caserne à la Roche-sur-Yon. Enfin, il rentra en octobre 1920 au grand Séminaire de Luçon. Il se donna dès lors tout entier à sa formation sacerdotale et aux études ecclésiastiques. Les œuvres de saint Thomas et de ses commentateurs, surtout du cardinal Billot, ne restèrent point pour lui une mine aux richesses inaccessibles, et l’on conserve encore à  Luçon le souvenir de ses brillantes argumentations. Mais là comme ailleurs, sa supériorité incontestable n’était pas une humiliation pour ses confrères. « Il aimait, a-t-on écrit, à se faire tout à tous sans jamais être banal et sa belle intelligence ne se traduisait jamais en jets éblouissants capables de voiler l’éclat moindre de ceux à qui il s’adressait. »

     

    Cependant que devenaient ses aspirations à la vie apostolique ? Il l’a écrit lui-même plus tard à un ami : « Bien qu’étant décidé à entrer aux Missions-Étrangères au sortir de la rhétorique, je n’y voyais guère plus clair que toi après ma caserne et c’est pourquoi je n’ai fait aucune difficulté à rentrer à Luçon pour mieux étudier encore ma vocation... J’étais un peu hésitant entre le départ aux Missions et la solution contraire, trouvant d’un côté le sacrifice très dur, mais de l’autre, sentant comme un remords et m’accusant moi-même de lâcheté si je n’obéissais pas à ce sentiment qui devenait de jour en jour une conviction intime : que le bon Dieu me voulait aux Missions-Étrangères et que mon rêve de jadis n’était pas un produit de mon imagination... Un jour, je me dis à moi-même : coûte que coûte tu seras missionnaire. Et alors, cette pensée qu’un jour je serais missionnaire me venant tous les jours à l’esprit et me faisait beaucoup de bien... » Lui aussi, comme le P. Dorie, il envisage sa vocation « avec sa foi et sa raison » et il ajoute :  « Pour ma part, je n’ai jamais considéré comme signe infaillible de vocation apostolique cet esprit d’emballement que certains pourraient croire nécessaire. Sans doute, il est bon d’avoir quelques illusions qui d’ailleurs tombent vite devant la réalité ; mais mieux vaut encore, quand on en a la force, envisager froidement la réalité, et cette réalité, c’est une vie pleine de sacrifices et d’abnégation, mais aussi une vie combien méritante si on l’envisage au seul point de vue qui compte, celui de Dieu. »

    C’est donc pleinement conscient que, pendant sa deuxième année de grand séminaire, Henri Herbreteau entra au Séminaire de la rue du Bac, le 13 septembre 1922. Il se trouva tout de suite dans son élément. « Je suis ici comme dans un paradis terrestre »,écrivait-il. Tous ne reconnurent pas au premier abord ses rares qualités car, à la rue du Bac plus qu’ailleurs, il fut modeste et humble, non pas de cette humilité qui fait du bruit et se traduit par des paroles de mépris pour soi-même mais, comme la Petite Thérèse, il avait trouvé que l’oubli est le plus « vrai » et il s’était passionné pour lui. Quelqu’un a dit de lui : « Sous sa douceur, son humilité, on devinait la force, et il aurait pu écrire après sa petite sainte de prédilection :

     

     

    Je veux rester comme un petit enfant

    Je veux lutter comme un guerrier vaillant.

     

    Le jour de sa première messe, une de ses sœurs, revenue du Canada, usée par treize années d’apostolat, mourait en Vendée. La douleur du nouveau prêtre fut grande. « Ce nouveau et pénible sacrifice, écrivait-il, je l’offre pour la fécondité de mon futur apostolat ; ma vie de missionnaire est inaugurée par la Croix ; après tout n’est-ce pas bon signe ? »

     

    Le 26 septembre 1925, M. Herbreteau s’embarqua enfin pour sa chère mission de Canton. Au mois de novembre, après une assez heureuse traversée il arrivait à Hongkong. Ce fut confiant et plein d’ardeur qu’il salua cette terre de Chine, mais pourrait-il entrer dans sa Mission bouleversée par la révolution ? Toute communication entre Hongkong et Canton était interrompue. Aussi quelle fut sa joie quand il reçut une lettre de son évêque, Mgr Fourquet, lui permettant de se mettre en route. Ses bagages, il ne pourrait les emporter à l’évêché, mais il devrait les laisser sur la concession française de Shameen où il lui serait possible d’aller de temps en temps chercher les objets nécessaires.

    L’étude de la langue occupa ses journées, que ne distrayaient pas les mauvaises nouvelles ni les coups de fusil. Il n’avait que plus de courage à vite apprendre pour plus vite se mettre à l’ouvrage. Au bout de trois mois, Monseigneur le confia aux soins de M. Pierrat, pour l’initier à la pratique de l’apostolat. Il fut bientôt à même de confesser, et la joie qu’il ressentit le dédommagea de bien des peines. Aux fêtes de Pâques, il vint à la léproserie de Sheklung, asile de corps en lambeaux, mais où l’on trouve des âmes d’élite sous les chairs meurtries. Pendant plusieurs heures il remplit son ministère de prêtre, le sourire sur les lèvres et la joie plein le cœur.

    A quelque temps de là, il revint à cette même léproserie pour une cérémonie de première communion. Il exhorta ces pauvres malheureux à se souvenir que Dieu était mort et s’était fait Hostie pour eux. Sa parole simple et suggestive fut comprise de tous les assistants. Aussi ce jour-là il était heureux, lui qui avait écrit : « Je trouve que la vocation de missionnaire est vraiment assez belle pour que l’on fasse généreusement tous les sacrifices qu’elle exige ; et devrais-je mourir après avoir sauvé, ne fût-ce qu’une seule âme de païen, eh bien ! je devrais encore estimer ma vocation au-dessus de toute autre. »

    Dieu devait agréer ce généreux sacrifice. Le 8 juin dans l’après-midi, après sa visite au Saint-Sacrement, M. Herbreteau voulut prendre un bain dans la rivière. Il nageait depuis quelque temps lorsqu’on l’entendit appeler au secours. M. Lévêque qui passait à proximité se précipite dans une barque et se dirige en hâte vers notre jeune confrère ; arrivé à un demi-mètre, il tend la main pour le saisir, mais au même moment M. Herbreteau disparaît, succombant, croit-on, à une congestion. Aussitôt une cinquantaine de lépreux et quelques soldats se jettent à l’eau, mais toutes les recherches restent inutiles. Ce n’est que trois jours après, le vendredi 11, que le corps fut découvert à un kilomètre en aval de la léproserie. Les obsèques eurent lieu le soir même.

    M. Herbreteau repose maintenant à côté du P. Tchao, et il aura sa part des prières que les lépreux viennent répandre sur la tombe de leur Père tant aimé et tant regretté.

     

    • Numéro : 3286
    • Pays : Chine
    • Année : 1925