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Joseph HENRY (1820-1907)

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    Cette notice a été composée d’après les notes d’un ancien élève de M. Henry.

    M. Joseph Henry (1) est né à Méligny-le-Grand, au diocèse de Verdun, le 10 janvier 1820. Entré prêtre au Séminaire de la rue du Bac, le 23 avril 1850 ; après quelques mois passés aux Missions-Étrangères, il reçut sa destination avec un de ses confrères, M. Bordereau, pour Pondichéry. Ils quittèrent la France le 6 février 1851. En 1881, nous les retrouvons tous les deux au trentième anniversaire de leur arrivée en mission, assistant comme diacre et sous-diacre, le vénéré M. Mousset, qui célébrait ses noces d’or sacerdotales à la cathédrale de Pondichéry. M. Henry n’était guère alors qu’à la moitié de sa carrière apostolique. Car c’est après cinquante-six années de mission qu’il a quitté cette terre, pour aller recevoir la récompense promise au bon serviteur. Il avait quatre-vingt-un ans.

    « Sa taille avantageuse, son visage ascétique et noble, son regard profond et sympathique, ses cheveux abondants et, comme sa barbe, d’une blancheur de neige, faisaient du vénérable doyen de la mission de Pondichéry un beau vieillard.

    « Malgré son grand âge, il se tenait droit. Il marchait à grands pas et lentement, la tête légèrement inclinée en avant. Il s’en allait, récitant à haute voix le Gloria Patri, le Pater, le Salve Regina, le Sub tuum et d’autres prières chères à sa piété. Ils répétait les mots qu’il ne croyait jamais avoir assez bien prononcés, car cet homme de Dieu a porté toute sa vie une lourde croix : il était scrupuleux. Comme il priait tout haut, ceux qui vivaient avec lui pour leur édification l’enten­daient se préparant à la célébration de la sainte messe, fixant ses intentions, faisant son action de grâces, et parlant à Notre-Seigneur comme s’il l’eût vu de ses yeux.

    « Ces quelques mots suffiront pour nous laisser entrevoir ce que fut la vie intime du bon M. Henry : une vie de souffrance, de crucifiement. On comprendra dès lors que le ministère actif ne lui fût guère possible, et, de fait, la Providence lui avait ménagé une autre carrière.

    « A son arrivée à Pondichéry, 1851, il fut chargé de la classe de rhéto­rique. Deux ans plus tard, envoyé dans le district de Salem, il n’y resta qu’une vingtaine de mois, juste le temps requis pour se former au tamoul, et revint comme professeur de philosophie au petit séminaire. Il avait trouvé sa voie.

    Les précieuses qualités qu’il déploya dans l’enseignement le firent bientôt remarquer, et la direction de l’établissement lui fut confiée.

    M. Henry s’attacha tout spécialement à former des maîtres capables et dévoués.

    Par des exhortations fréquentes, par ses exemples plus encore que par ses paroles, il développe chez eux les qualités requises dans les éducateurs de la jeunesse. Chez tous, c’est l’application à la tâche prescrite ; c’est l’acceptation joyeuse des devoirs minutieux, souvent monotones et pénibles : c’est une noble émulation pour imiter l’abnégation et l’esprit de sacrifice de leur supérieur. Ses manières douces et affables lui ont conquis tous les cœurs. Chez lui, jamais un mouve­ment brusque, jamais une parole dédaigneuse, jamais un reproche dicté par l’impatience.

    «La modestie, l’humilité de M. Henry se montraient malgré lui. Dans la distribution des cours, il se réservait toujours les petites classes, les classes préparatoires. Et avec quel soin, quelle patience, il s’en acquittait, parce qu’il en voyait clairement l’utilité. Un jour, au sortir d’une conférence où M. Henry avait donné un libre cours à son élo­quence, je me hasardai à lui demander pourquoi, au lieu de professer la rhétorique, il s’obstinait à faire toujours la classe de huitième, la plus fastidieuse de toutes, à coup sûr. « La plus fastidieuse ! s’écria-t-il. « Mais, mon enfant, une telle parole est une sorte de sacrilège, que ne vous pardonneraient ni « Montaigne, ni Fénelon, ni le bienheureux Jean-Baptiste de la Salle. La plus fastidieuse ! et « l’explication de chaque mot qui vous permet d’ouvrir des mondes à nos jeunes élèves, et les « anecdotes, les excursions fictives, les divers incidents scolaires, qui doivent éveiller les « jeunes esprits.., le comptez-vous donc pour rien ? » M. Henry parla avec une conviction telle, que, de ce jour, je me vouai à l’enseignement.

    « Le zélé missionnaire ne prenait pas une minute de repos dans la journée, qui ne se terminait, pour lui, qu’après 10 heures du soir. Il était surveillant d’étude, allait faire lui-même l’appel des élèves dans chaque classe, matin et soir, et remplissait les fonctions de préfet de discipline. Il était à la fois le directeur et l’économe de son pensionnat, recevait les parents des enfants, allait les voir lui-même au besoin. Il percevait les rétributions scolaires et proclamait les notes hebdoma­daires encourageant l’un, et réprimandait l’autre. Outre sa classe de huitième, il enseignait les mathématiques et donnait des répétitions particulières aux enfants en retard. Il faisait les cours de catéchisme aux élèves des hautes classes. Toujours il préparait les leçons, et ses explications étaient précises, intéressantes, bien à la portée de son auditoire. Aux heures d’étude ou de récréation, on le voyait avec un livre classique à la main ou une liasse de devoirs qu’il corrigeait, tout en surveillant son petit monde.

    « Le catéchisme et les conférences spirituelles étaient ses deux sujets préférés, et nous y assistions toujours avec plaisir, car il y apportait beaucoup d’entrain et d’érudition. En trois ans, il nous donnait la substance de la théologie dogmatique et de la morale du cardinal Gousset ; il nous en dictait un résumé ainsi que les pages les plus importantes.

    « Faire la classe, enseigner, se multiplier pour les élèves, telle était son unique préoccupation. Pour M. Henry, il n’y avait pas de vacances. Pendant ces jours qu’il aurait pu consacrer à un délasse­ment bien mérité, il restait invariablement à son poste : du matin au soir, sa chambre était ouverte aux nombreux enfants qui venaient lui demander des leçons. Alors surtout il se faisait tout à tous, répétant, répétant encore, et finissant par triompher des intelligences les plus rebelles.

    « Avec quelle bonté il nous accueillait au séminaire, et dès lors nous devenions vraiment ses enfants. Il nous suivait dans nos classes, nos leçons, nos devoirs, nos jeux, dans nos rapports avec nos maîtres, nous encourageait dans nos échecs et nous félicitait dans nos succès. Et quand venait le moment de la séparation, quel trésor d’affectueuse prévoyance nous découvrions dans son cœur ! Il ne nous oubliait pas ; et c’était pour lui une véritable fête chaque fois que nous allions lui faire une visite. Tout ce qui nous concernait l’intéressait lui aussi ; il écoutait, il interrogeait, il approuvait, reprenait, donnait ses avis. C’était véritablement le bon père de famille qui ne songe qu’au bien et à la joie de ses enfants. Oui, M. Henry nous aimait, et nous le payions de retour. On le vit bien à l’occasion de ses noces d’or : elles furent un véritable triomphe. Tous ses anciens élèves, catholiques, hindous, musulmans, étaient là pour lui dire leur reconnaissance, pour le fêter et le complimenter, pour entendre une fois encore sa bonne et chaude parole, pour contempler ce visage dont ils portaient les traits gravés dans leur cœur.

    « Après de longues années de supériorat, M. Henry, trouvant la charge trop lourde, réussit enfin à la mettre sur des épaules plus jeunes ; il ne quitta pas la maison pour autant. Il y continua son ensei­gnement, se contentant d’une toute petite classe. Son humilité était ainsi satisfaite, et il avait aussi plus d’occasions de réaliser à la lettre sa devise : « Se taire, souffrir et aimer. »

    « En 1890, le professeur de philosophie du grand séminaire étant mort, M. Henry le remplaça, et, pendant une dizaine d’années, c’est-à-dire aussi longtemps que ses forces le lui permirent, il continua sa vie de dévouement et d’abnégation.

    « Vers 1900, ses infirmités le rendant incapable de professer la philosophie, il ne voulut pas cependant se résigner au repos ; il consacra son temps et ce qui lui restait de force aux enfants arrivés récem­ment des districts de l’intérieur, et s’efforça de leur inculquer les premiers éléments. A la fin, le vieux M. Henry était presque sourd ; il n’y voyait plus guère.

    « Bon gré, mal gré, il fallut dire au vénérable vieillard qu’il ne pou­vait plus rester au grand séminaire. En janvier 1905, à a fin des vacances de Noël, Monseigneur lui intima aussi doucement que pos­sible qu’il devrait dorénavant rester dans la chambre qu’il occupait à la mission. Ce fut pour lui un vrai bouleversement : « Je ne suis donc plus bon à rien », s’écria-t-il tristement. Pour le consoler, le supérieur du petit séminaire essaya de lui donner un semblant de travail, mais, au bout de deux mois, le bon vieux dut renoncer même à cela. Il n’a plus alors qu’une seule occupation : prier et se préparer à la mort.

    « Dès 4 heures du matin, il est debout, et fait oraison jusqu’à 6 heures. Il va alors s’agenouiller sur un prie-Dieu, devant le maître-autel, et entend la sainte messe, à laquelle il communie tous les jours. Durant l’action de grâces, c’est dans les termes les plus touchants qu’il parle au bon Jésus ; il n’oublie personne, ni les nouveaux chrétiens, ni les missionnaires qui en sont chargés. Il les nomme successivement. Tou­jours priant, il s’en va de la cathédrale au réfectoire. En entrant il salue tout le monde, puis il se recueille, se tourne vers le mur ou se cache dans l’embrasure d’une fenêtre pour réciter le Benedicite et les grâces. Vers 8 heures, il s’enferme dans sa chambre pour réciter un ou deux chapelets. Il lit ensuite le mois du Sacré-Cœur d’après les écrits de la bienheureuse Marguerite-Marie : sa dévotion pour le Sacré-Cœur  a toujours été grande, et il ne songeait qu’à la répandre. Que de statues il a données aux missionnaires ! « Pourquoi, me demandait-il un jour, ne chante-t-on jamais les litanies du Sacré-Cœur ? Il ne faut pas seulement les réciter, mais il faut les chanter. »

    « Vers 10 heures, il quitte sa chambre, il s’en va à la cathédrale, se cache derrière l’autel et, à haute voix, commence sa conversation avec Jésus au tabernacle ; il s’en donne à cœur joie, récite d’interminables Pater et Ave, fait de longues prières vocales, puis il fait le chemin de la Croix, visite parfois les sept autels, pour gagner l’indulgence plé­nière attachée à cette visite. Ce n’est qu’à 11 h. ¾  qu’il rentre chez lui pour l’examen particulier. Après le dîner, les confrères restent à causer sur les bancs pendant une petite demi-heure : M. Henry est dans son coin, silencieux. Quand on lui parle des événements du jour, il hausse les épaules : il n’est plus de ce monde.

    « L’après-midi, c’est de nouveau la récitation du rosaire, puis une visite d’une heure ou deux à la cathédrale, la lecture de 1’Écriture sainte, et enfin la lecture du compte rendu des missions. Telle a été la dernière année de sa vie, chaque jour passé dans la méditation, la prière, les exercices pieux.

    « Quatre ou cinq jours d’une indisposition en apparence légère, et la fin arrive. Il reçoit les derniers sacrements dans les sentiments de la plus vive piété, n’ayant qu’une seule inquiétude : « Est-ce que ma maladie est sérieuse ? » demande-t-il. Le 21 février, à 8 heures du soir, il s’endort paisiblement du dernier sommeil, en cherchant son chapelet. Il avait tant pensé à la mort, il avait tant demandé la grâce de bien mourir, que le bon Dieu lui épargna toute angoisse à ce moment suprême. Ses funérailles furent un vrai triomphe.

    « Soixante années de la vie sacerdotale la plus édifiante, mais aussi soixante années de martyre, auront valu à notre vénéré doyen le repos et la couronne promis par le bon Maître au serviteur fidèle. A son exemple, soyons fidèles envers et contre tout ! »

     

     

    • Numéro : 605
    • Pays : Inde
    • Année : 1851