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Auguste HENRIOD (1857-1888)

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    « Le bon Dieu vient de nous imposer un nouveau sacrifice, nous écrivaient, le 21 juillet, les directeurs de Pinang ; le 9 de ce mois, vers les neuf heures du matin, le cher P. Henriod nous quittait  pour une vie meilleure.

    « Pour être prévue depuis longtemps, cette mort n’a pas laissé de nous surprendre et de nous attrister : aprés plusieurs années passées dans des craintes continuelles, nous nous étions habitués à l’espérance, et les longues souffrances que M.Henriod avait si patiemment et si noblement endurées, nous l’avaient rendu doublement cher.

    « Nous ne pouvions cependant nous faire illusion sur son état, surtout depuis la grave rechute qu’il avait eue à Béthanie au mois de novembre dernier , et dont il ne s’était relevé que comme par miracle. Un nouveau crachement de sang survenu vers la fin de juin avait augmenté nos inquiétudes ; mais il avait été assez léger, et le cher Père pouvait continuer son petit train de vie ordinaire; il avait même voulu faire sa retraite avec nous à Mariophile ; rien ne pouvait faire pressentir un dénouement si prochain.

    « Le 9 juillet était notre premier jour de vacances. Après un court déjeuner, que notre cher défunt avait partagé avec nous, et qu’il avait égayé, selon son habitude, de quelques fines réflexions, nous prenions gaîment, en compagnie des élèves, le chemin de notre maison de campagne. Lui-même avait fait ses petits paquets , et devait partir en voiture avec trois élèves malades. L’un d’eux va au-devant de lui, et, en approchant de sa chambre, entend le Père vomir; il entre, et le voit couvert  de sang. Vite, il appelle au secours : et, par un heureux hasard, ou plutôt  par une disposition spéciale de la Providence, deux confrères se trouvaient encore au collège. Ils accourent auprès du malade ; celui-ci, après avoir vomi une grande quantité de sang, faisait de pénibles, mais vains efforts pour se débarrasser de quelque chose qui l’oppressait : c’étaient sans doute les derniers restes de ses poumons. Voyant l’imminence du danger, un Père court chercher les saintes huiles, et le cher malade recoit l’Extrême-Onction, avec l’indulgence plénière. A quelques faibles signes donnés en réponse à des suggestions, on a cru remarquer qu’il conservait encore au moins en partie sa connaissance ; mais il n’a pu prononcer une seule parole. L’agonie du reste n’a pas été longue; la respiration devenait de plus en plus lente et faible ; et une demi-heure environ après l’attaque, pendant qu’on récitait les prières des agonisants, notre cher confrère, sans la moindre secousse, cessait de respirer. Sa belle âme était déjà devant son Dieu, et recevait la récompense promise à ceux qui, après avoir renoncé à tout et surtout à eux-mêmes, ont pris généreusement et porté jusqu’au bout la croix de Jésus-Christ.

    «Dès le premier instant, des messages furent expédiés à Mariophile; les confrères accoururent, mais trop tard ; seul, le Père de Pulo-tikus se trouvait là avant la fin. Le corps de notre cher défunt, revêtu des ornements sacerdotaux, a été exposé dans sa chambre convertie en chapelle ardente. Les cloches de l’église de l’Assomption ont aussitôt annoncé aux chrétiens qu’un Père était mort, et pendant toute la journée ils sont venus en grand nombre au Collège, pour voir une dernière fois celui qu’ils connaissaient tous sous le nom de « Père malade » , et réciter une prière pour le repos de son âme ; plus d’un sans doute aura joint à son De profundis une invocation ou une recommandation, tant ils l’estimaient et le vénéraient tous. Nos élèves se sont succédés auprès de lui jusqu’au lendemain matin, récitant tour à tour le chapelet et l’office des morts.

    « Les funérailles ont été rehaussées par la présence de Mgr Gasnier, en tournée pastorale à Pinang. Sa Grandeur a bien voulu célébrer la messe pontificale et donner l’absoute. Tous les Pères de l’île étaient accourus, suivis d’un grand nombre de chrétiens, qui s’étaient fait un devoir de venir accompagner le Père à sa dernière demeure.

    « ll repose maintenant dans le sanctuaire de notre chapelle, entre le tabernacle, auprès duquel il aimait tant à aller prendre force et courage, et l’autel de la sainte Vierge qu’il priait avec tant de confiance. C’est là qu’après de si longues souffrances, il attend en paix le jour du Seigneur. Invocantem exaudivit Dominus sanctum suum …. et constituit eum in pace.

    « M. Auguste-Séverin Henriod était né, le 8 janvier 1857, à Chambave, dans la vallée d’Aoste. Ses parents n’étaient pas riches, mais ils ils lui avaient légué ( ce qui vaut bien des millions ) une piété douce et franche, une foi vive et forte, et une parfaite innocence de mœurs. Encore jeune, il fut admis à la maîtrise nouvellement érigée à la cathédrale d’Aoste. Là, dans une vie toute de famille, toujours sous les yeux de ses maîtres dont il conservera jusqu’à la fin un si bon souvenir, il développa rapidement les magnifiques germes des vertus que le Saint-Esprit lui avait départies. En même temps que son cœur se formait au bien, son esprit fin et pénétrant s’ouvrait à toutes les connaissances qui doivent être l’apanage du vrai séminariste ; et, quand le moment arriva, il entra sans hésiter au grand séminaire.

    « A cette époque, était déjà en vigueur en Italie, la trop fameuse loi du service obligatoire pour tous. M. Henriod ne manquait ni de cœur ni de dévouement, il le prouva bien plus tard; mais la perspective de perdre à la caserne son innocence et même sa foi, peut-être aussi le désir de partir au plus tôt pour les Missions, lui firent prendre une résolution qui devait avoir de graves conséquences. Grâce à diverses industries suggérées par ses condisciples, il réussit à se faire exempter du service militaire, comme faible de constitution, mais ce fut aux dépens de sa santé qui avait toujours été assez délicate et qui dès lors fut sérieusement compromise. Cela ne l’empêcha point cependant de partir après sa philosophie pour le Séminaire des Missions- Étrangères, où il arriva sur la fin de 1877.

    « Par ses manières douces et avenantes, son caractère ouvert et enjoué, il y devint bientôt l’ami de tous, et fut dans toute la force du terme un charmant aspirant. Ordonné prêtre en 1880, il partait bientôt pour le Collège Général, où il allait remplacer M. Chibaudel, rappelé à Paris comme directeur.

    « Dès son arrivée à Pinang, on lui confia une classe de latin et le cours de liturgie, ce dont il s’acquitta avec le plus grand succès. Les élèves ne tardèrent pas à reconnaître en lui plusieurs des qualités qu’ils avaient su apprécier dans celui dont il tenait la place; et un certain nombre ne tardèrent pas à lui confier la direction de leur conscience. Sa piété, sa douceur, son affabilité attiraient involontairement à lui; il suffisait de le connaître pour l’aimer, et cette affection que tous, Pères et élèves, avaient pour lui, ne fit que s’accroître avec le temps et avec ses souffrances.

    « Le soin qu’il prenait de bien préparer ses classes, ne l’empêchait point de se livrer avec ardeur à l’étude du chinois; et il le parlait déjà passablement, quand le 1er novembre 1881, moins d’un an après son arrivée, un grave crachement de sang vint tout d’un coup nous faire craindre pour sa vie. Plusieurs autres suivirent et le réduisirent bientôt à toute extrémité ; il ne restait plus d’espoir de guérison. Grâce néanmoins à des soins prudents et à un climat toujours égal, nous pûmes le conserver bien plus longtemps que tout d’abord nous n’eussions osé l’espérer. Il s’était même assez bien maintenu jusqu’à la rechute de l’an dernier; et; malgré son état de faiblesse, il aimait à donner des répétitions à quelques élèves un peu en retard ; par intervalles, il faisait  même une petite classe. Tout en se perfectionnant dans la langue chinoise, il avait encore trouvé moyen d’apprendre l’anglais et le malais; jusqu’à ces derniers temps, il ne passait guère de jour sans lire quelques pages de théologie, de liturgie ou de droit canonique, et lorsque parmi nous une question douteuse était soulevée, il était bien rare qu’il n’y donnât pas une sage solution, avec preuves à l’appui.

    « Cependant ses souffrances étaient continuelles, la plupart de ses nuits se passaient sans sommeil, la respiration devenait de plus en plus pénible, la fièvre de plus en plus fréquente, et Dieu seul sait combien il souffrait de ne pouvoir travailler, comme il l’aurait voulu, au bien de nos élèves. C’est pendant ces longues années d’épreuves qu’il nous a été donné d’admirer sa patience, sa résignation, son esprit de foi, et, ce qui n’était pas moins digne d’admiration, la douce gaité qui ne l’a pas abandonné un seul instant.

    « Dès le commencement de sa maladie, on avait dû lui interdire la récitation du bréviaire, mais jusqu’à l’année dernière, il avait pu célébrer la sainte messe. Il passait ses journées dans un commerce constant avec Dieu, récitant de nombreux chapelets, surtout celui des Sept Douleurs qu’il affectionnait particulièrement, visitant régulièrement le Saint-Sacrement, faisant souvent le chemin de la Croix, ne laissant passer aucune occasion d’offrir èrement le Saint-Sacrement, faisant souvent le chemin de la Croix, ne laissant passer aucune occasion d’offrir à Dieu ses douleurs et d’acquérir des mérites, renouvelant constamment l’offrande de sa vie pour le bien du Collège et des Missions, et, au milieu d’un si grand recueillement et d’une  vie si sainte, faisant encore de fréquentes retraites et purifiant tous les trois jours son âme, au moins ces derniers temps, dans les vivifiantes eaux du tribunal de la  Pénitence ; c’est de la sorte que notre cher défunt s’est disposé pendant près de sept ans à paraître devant Dieu. Ah! Puissions-nous tous être aussi prêts quand notre heure sonnera!……Fiant novissima nostra horum similia ! »

     

     

     

    • Numéro : 1477
    • Pays : Malaisie
    • Année : 1880