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Ferdinand HÉBRARD (1876-1943)

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    Hébrard Ferdinand-Jean-Pierre, né le 21 septembre 1876, à Lacépède, diocèse d’Agen. Gascon par sa naissance, M. Hébrard était de souche béarnaise. Il se réclamait volontiers de cette ascendance et, en fait, son tempérament, ses goûts, son extérieur même accusaient le montagnard pyrénéen plutôt que le riverain de la Garonne. Son père était gendarme. Les besoins du service l’amenèrent, dans la suite, à Auch où s’écoula une bonne partie de sa carrière et où, retraité, il s’établit définitivement avec sa famille. Chrétien convaincu et pratiquant, à une époque où il n’était pas toujours sans danger de le paraître, loyal, consciencieux, il jouissait de l’estime de ses chefs et de ses camarades. Il eut en Mme Hébrard, femme de solide piété, dévouée et diligente, une compagne en tous points digne de lui. Leur intérieur dans la caserne de la gendarmerie d’abord, plus tard en ville, était cité pour l’union et l’ordre qui y régnaient, comme un foyer modèle. Tous deux vécurent jusqu’à un âge très avancé.

     

    Dieu leur donna trois enfants auxquels ils surent inculquer d’excellents principes et qui leur firent honneur. Ferdinand, notre futur confrère, était l’aîné. Son cadet, Paul, embrassa la carrière des armes, fit vaillamment son devoir comme lieutenant puis capitaine aviateur de 1914 à 1918, et mourut quelques années après la guerre. Ernest, le plus jeune, a fondé à Auch une importante maison. de commerce qu’il dirige encore avec succès, tout en prenant une part très active à l’évolution de l’Action catholique.

     

    Ferdinand se fit remarquer de bonne heure par sa vigueur physique, son entrain et en même temps par son application à l’étude et son esprit de discipline. Il nous racontera plus tard que certaines influences cherchèrent alors à l’orienter vers l’état militaire avec promesse même d’un très honorable avenir. Mais Dieu avait d’autres desseins sur lui. Ayant entendu l’appel d’en-haut, l’enfant n’hésita pas à y répondre et la tentation n’eut point de suite.

     

    Sa piété, déjà prononcée, sera désormais la vertu maîtresse qui contrôlera et dirigera ses activités tant intellectuelles que corporelles. Acquérir des connaissances profanes, ce qui est nécessaire à un ministre de l’autel, mais cultiver de préférence les sciences religieuses, s’aguerrir en vue des fatigues futures de l’apostolat en pays infidèles sera son double objectif, car ce qu’il désire de toute son âme, c’est de devenir prêtre et missionnaire. M. et Mme Hébrard avaient trop de générosité chrétienne pour mettre obstacle à la vocation de leur fils. Il suivit donc les cours du petit séminaire diocésain, puis ses humanités terminées, demanda et obtint, en 1895, son admission au Séminaire des Missions-Étrangères.

     

    A Bel-Air d’abord, rue du Bac ensuite, le jeune aspirant trouve l’atmosphère de forte piété ; de travail consciencieux, de gaieté,­ voire d’exubérance juvénile qui convient à sa nature. Intelligence réfléchie sinon brillante, il acquiert une connaissance plus qu’ordinaire de la théologie et des autres sciences sacrées. Il aime le chant, les rubriques, et son bonheur sera de remplir les fonctions de son ordre aux cérémonies du séminaire ou dans les paroisses et communautés qui font appel au concours des aspirants. Dédaigneux des lectures profanes, celle de quelques livres édifiants lui procure toutes les jouissances, tous les aliments que réclament son esprit et son cœur. La détente nécessaire, il la demande pendant les récréations, soit à l’exercice des fonctions d’aumônier des pauvres, de commissionnaire, de « ministre », que l’on a confiées à son dévouement, soit au jeu de pelote basque où il excelle, et surtout, les jours de congé et au cours des grandes vacances, à des courses sous bois, des pèlerinages, de longues excursions qui le trouvent toujours aussi infatigable qu’ardent, et le classent au premier rang de ceux que nous appelions les « chevaliers ». Bref, ces années de séminaire furent des années bien remplies, heureuses, dont il aimera jusqu’à la fin de sa vie, à évoquer le souvenir. Elles eurent leur couronnement le 24 juin 1900, jour où M. Hébrard reçut avec 43 de ses confrères, l’ordination sacerdotale et sa destination de missionnaire.

     

    Le rêve avoué du jeune partant était d’être envoyé dans une contrée aussi retirée et peu civilisée que possible, sans routes empierrées, sans chemin de fer ni bateaux à vapeur — on ne parlait pas encore beaucoup des automobiles —, afin d’y travailler et, si Dieu lui en faisait la grâce, d’y mourir comme aux temps héroïques. La Chine, alors en pleine persécution des Boxers, l’attirait. On l’affecta au Tonkin occidental. Cependant, si désappointement il y eut le souvenir du passé glorieux de cette Mission, ravivé par la récente Béatification du premier groupe de nos martyrs, la présence au séminaire du Vénérable Mgr Gendreau, que M. Hébrard avait eu le bonheur d’approcher en qualité de diacre assistant et qui l’avait ordonné, par-dessus tout son grand esprit de foi, eurent vite fait de dissiper ses regrets. Il n’eut plus qu’un désir : voguer au plus tôt vers l’Extrême-Orient.

     

    Une grave maladie contractée durant le séjour des adieux dans sa famille l’empêcha de partir avec les deux groupes de juillet et d’août, et ce ne fut que le 24 octobre suivant qu’il put s’embarquer. Parvenu à pied d’œuvre, ses débuts furent ceux de tous les « nouveaux » : étude élémentaire de la langue du pays à notre communauté de Ke-so, puis premier envol dans la « brousse » : paroisse annamite, résidence d’un confrère, pour y achever leur formation missionnaire. C’est à Son-miêng que notre ami est envoyé ; M. Durand, son doyen d’une année seulement mais déjà expérimenté, sera son mentor. Le voici au centre d’un vaste district ; il a devant lui la plaine et la montagne, beaucoup de néophytes, de catéchumènes, beaucoup plus encore de païens. Il est enchanté ; on prétend même qu’en quittant Ke-so, il s’est muni d’une bonne provision de sel, en prévision des futurs baptêmes.

     

    Qui souffla sur ce bel enthousiasme ? Le Vicaire apostolique lui-même, en nommant M. Hébrard en janvier 1902, à l’issue de la retraite pastorale, professeur au petit séminaire de Hoàng-Nguyên. « C’est provisoire », avait ajouté Monseigneur pour le consoler. De fait, il n’occupa sa chaire que trois ans et demi, consciencieux et ponctuel toujours, mais, on peut le dire, rongeant son frein.

     

    En 1905, après l’année scolaire et les vacances, le poste de chef de district de Bai-vang, voisin du séminaire, lui est confié. Il s’installa d’abord à Bai-vang même, ensuite à Cham-khé, station importante, mais dépourvue du temporel, qu’il commença à organiser pour qu’elle devint le centre d’une nouvelle paroisse. Son genre de vie, son ordinaire, tant chez lui qu’au cours des nombreuses missions qu’il donna dans les autres chrétientés du district, étaient des plus simples, et c’est par pure taquinerie que nous l’appelions alors le « richissime curé ». Il s’accommodait fort bien d’ailleurs, au physique comme au moral, de sa situation.

     

    Or, voici qu’en 1909, Mgr Gendre-au, dont la vigueur commence à décliner, estime nécessaire pour le travail de bureau et les tournées épiscopales, de s’adjoindre un secrétaire fidèle et discret. Naturellement, peut-on dire encore, il songe à M. Hébrard, le fait venir et lui remet les registres, l’écritoire et l’appareil à polycopier de l’évêché. Il n’aura qu’à s’applaudir de son choix. Notre confrère, de son côté, en prendra son parti. Les séjours à Hanoï ou à Ke-so lui pèsent bien un peu, mais ils ne se prolongent guère que pendant les mois d’été, le reste de l’année étant consacré aux tournées dans les paroisses du Vicariat, et encore lui est-il donné de s’échapper de temps en temps, grâce à l’appel à l’aide d’un confrère de l’intérieur, pour l’instruction à faire sur place d’une cause matrimoniale, voire une promenade à bicyclette qui lui rappelle ses randonnées d’aspirant.

     

    Une région l’attire de préférence. Située à l’ouest du Vicariat à la limite de la plaine et des montagnes, elle est peuplée d’Annamites et de Muongs, et nouvellement ouverte à l’Evangile. M. Le Page, l’apôtre du pays, secondé par MM. Marty et Fourneuve, y use ses dernières forces. M. Hébrard avait-il un pressentiment ? En tout cas, son désir de toujours va enfin se réaliser. A la mort de M. Le Page, survenue en 1919, Mgr Gendreau décide, mais à contre-cœur, de se priver de son secrétaire et le désigne pour le poste vacant.

     

    A Thuong-lâm, où sera sa résidence officielle, le nouveau chef du district trouve, construits par son prédécesseur, une belle église et un honnête presbytère. Les stations muongs, déjà groupées en paroisses distinctes ou qui vont l’être, sont à la charge de MM. Marty et Fourneuve ; il n’aura sous sa dépendance directe que les Annamites de Thuong-lâm et des villages environnants, soit quelque 1.500 âmes, néophytes ou catéchumènes. Ils sont encore peu instruits, d’un naturel assez turbulent et, en général, très pauvres. Les catéchiser, grands et petits, les maintenir dans les limites de la probité et de la concorde, plaider parfois devant les autorités civiles leurs causes qui ne sont pas toujours nettes, les aider enfin matériellement, partie sur les maigres revenus du district, partie sur ses ressources personnelles, tels seront désormais son travail, son souci de chaque jour, durant les 24 années qui lui restent à vivre. Il n’y faillira pas et, le secours divin aidant, aura le bonheur, non seulement de maintenir au bercail la presque totalité de ses ouailles et d’y ramener beaucoup de brebis égarées, mais encore celui d’ouvrir à la foi huit stations nouvelles et de porter jusqu’à plus de 2.700 le chiffre de ses néophytes et catéchumènes.

     

    Au cours de cette longue période d’un ministère difficile, notre confrère donna vraiment toute sa mesure. Ses qualités naturelles l’y aidèrent, complétées, tempérées au besoin par des vertus acquises. Supportant mal, en particulier, la négligence, l’indiscipline, le désordre sous toutes ses formes, les circonstances l’obligèrent souvent à exercer la patience et la mansuétude. « Vous, M. Hébrard, lui avait dit, dès ses débuts, un missionnaire à qui il demandait conseil, vous ne serez jamais trop doux. » Si les efforts persévérants qu’il s’imposa en ce sens ne réussirent pas à faire de lui, comme on l’assure de St-François de Sales, un modèle de douceur, ils assouplirent du moins notablement la sévérité de son caractère. Comme d’autre part il n’usait de cette sévérité qu’en vue de la gloire de Dieu, du bon renom et des progrès de l’Evangile et pour le propre bien de ceux qui en étaient l’objet, qu’il était foncièrement bon, sensible même sous un extérieur austère, et que tout manquement regretté le trouvait disposé au pardon ; qu’enfin tout ce qu’il demandait à autrui il l’exigeait plus strictement encore de lui-même, on ne lui tenait point rigueur d’un reproche un peu vif ou de quelque saillie d’humeur. Loin de là, tous ceux qui l’approchèrent de près : simples fidèles, catéchistes, prêtres annamites, missionnaires, une fois rompue la glace du premier abord, l’eurent en confiante estime, beaucoup en affection filiale ou confraternelle. En un mot. M. Hébrard fut de ceux qui gagnent à être connus et qu’il y a profit à connaître.

     

    Edifiante fut sa vie intérieure. Sans dédaigner les dévotions personnelles, il eut particulièrement à cœur celles que l’Eglise impose ou recommande à ses prêtres : dignité recueillie, exacte observation des rubriques dans la célébration de la sainte messe, la récitation de l’office, les cérémonies, le culte du Saint-Sacrement dont il fut un adorateur fidèle, piété envers la Sainte-Vierge dont il égrenait chaque jour le rosaire. Les pratiques et exercices en honneur dans notre Vicariat et dans la Société des Missions-Étrangères lui lurent également chères. Enfin, très mortifié, il ne cessa de lutter aussi avec générosité contre les tendances excessives ou défectueuses de son humaine nature.

     

    Il nous reste à le voir aux prises avec la souffrance. Elle ne lui fut point épargnée. Déjà, lorsqu’il prend la direction du district de Thuong-lâm, il est atteint de la maladie grave et pratiquement incurable, le diabète, qui minera peu à peu sa forte constitution. Il résistera longtemps, grâce à l’exactitude qu’il met à suivre le régime prescrit, grâce surtout à l’énergie de sa volonté. Au cours de l’année 1928, il parvient à surmonter une forte crise de dysenterie dont un séjour en France, et les soins reçus dans sa famille, achèvent de le remettre. Vite il nous revient et reprend le harnais. Cependant, le mal ancien n’a point disparu. Après quelques années de bonne santé relative, le cher patient voit même s’en aggraver de jour en jour les effets : ankylose des membres inférieurs, plaies infectieuses, affaiblissement général de l’organisme nécessitant de fréquents et longs séjours à la clinique St-Paul à Hanoï. A plusieurs reprises, alors que nous l’avions cru perdu, nous le vîmes se relever et repartir pour « sa brousse », emportant avec lui l’indispensable provision d’insuline. Mais vers le milieu d’octobre 1943, on dut le transporter à Hanoï d’urgence, ayant déjà reçu les derniers sacrements. Durant toute une semaine, son état ne fit qu’empirer. Nous comprîmes, et lui-même ne tarda pas à se rendre compte que, cette fois c’était bien la fin. Alors « chevalier » jusqu’au bout, il exprima le désir qu’on le ramenât à Thuong-lâm, afin d’y mourir à son poste. Son évêque, le médecin consulté, accorda au vaillant missionnaire cette suprême consolation.

     

    Le voyage, on le conçoit, lui fut très pénible, les jours qui, suivirent très douloureux, malgré les soins dévoués dont ne cessèrent de l’entourer catéchistes et fidèles. A la souffrance aiguë succéda le coma, puis ce fut l’agonie, et enfin le soir de la Toussaint, M. Hébrard entra dans l’éternité. Il venait de commencer sa 68e année d’âge et allait inaugurer sous peu la 44e année de son apostolat.

     

    Toute la journée des Morts, les chrétiens, par groupes ininterrompus, prièrent près du cercueil, et le lendemain, à l’issue de la messe solennelle des funérailles, sept missionnaires, treize prêtres annamites, les catéchistes du district, toute la paroisse en larmes conduisirent le défunt à sa dernière demeure. Il repose près de M. Le Page, à l’ombre du calvaire édifié par ses propres soins sur un tertre dominant le village, sa sainte âme continuera de veiller sur le champ qu’il défricha avec tant de zèle et arrosa si abondamment de ses sueurs.

    • Numéro : 2535
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1900