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Frédéric HAROU (1906-1983)

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    Enfance et jeunesse

     

    Frédéric Harou naquit à Forest-Bruxelles le 10 mars 1906. Son père était avocat et juge suppléant. Président de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, membre très actif du Comité d’Alimentation de la Commune de Forest pendant la première guerre mondiale, il donna à ses enfants un bel exemple d’attention aux besoins des plus déshérités. Sa mère se consacrait entièrement à l’éducation de ses enfants. « Je ne puis que remercier Dieu de m’avoir donné une maman aussi admirable » devait dire le P. Harou, en sanglotant, le jour où il apprit sa mort, en 1969. Elle était la belle-sœur de Louis de la Vallée-Poussin, éminent professeur de Langues orientales à l’Université de Gand, mais aussi chrétien fervent qui eut un grand rayonnement spirituel.

     

    Aîné de cinq enfants, Frédéric grandit dans un climat familial particulièrement propice à l’épanouissement de tous ses dons. Il fit ses études au collège Saint-Pierre à Uccle. Très vite, Frédéric se fit remarquer par sa belle intelligence, mais très vite aussi il manifesta son tempérament passionné. Il est encore très jeune lorsqu’il se passionne pour la chasse, puis pour le violon. Mais, en même temps, il prend très au sérieux son engagement chrétien. C’est ainsi qu’il se lève très tôt le matin pour aller tirer des grives avant d’aller servir la messe

     

    Entré à l’Université de Louvain, il s’intéresse à la philosophie. Il se met à l’école de très grands maîtres envers lesquels il gardera toujours beaucoup de reconnaissance. A 20 ans, il obtient le grade de docteur en Philosophie.

     

     

    Départ pour les Missions Étrangères de Paris

     

    Frédéric était très profondément attaché à sa famille. Il avait beaucoup apprécié les études universitaires, il réussissait merveilleusement. Son oncle, Louis de la Vallée-Poussin, lui proposa de le guider dans sa carrière intellectuelle et lui offrit sa bibliothèque personnelle très riche.

     

    Mais Frédéric avait décidé de répondre à un autre appel. Sa mère et ses éducateurs lui avaient inculqué le sens de l’Absolu de Dieu et la valeur du sacrifice. Il choisit donc de quitter sa famille, de renoncer à toute carrière universitaire et de demander son admission au séminaire des Missions Étrangères de Paris. Comme Frédéric ne fait pas les choses à moitié, il décide, par surcroît, de renoncer aussi une fois pour toutes à son violon. Il part pour Paris et le séminaire de Bel-Air, à Bièvres.

     

    « C’est en octobre 1926, écrit l’un de ses condisciples, que le Père Harou nous arriva à Bel-Air, grand Belge, svelte, blond comme il se doit, avec un savoureux accent bruxellois. Mais ce qui attira surtout l’attention sur lui, ce fut son auréole de docteur en philosophie de l’Université de Louvain. Cela faisait sensation dans la communauté de tout jeunes collégiens que nous étions pour la plupart. D’autant plus que ce doctorat précoce — il avait 20 ans — s’accompagnait d’une maturité qui nous dépassait. Malgré sa simplicité et son effort d’intégration dans ce milieu nouveau pour lui, il restait à part. Sans qu’il en ait jamais rien révélé, il ne pouvait pas ne pas garder la nostalgie du milieu universitaire qui l’avait formé pour la vie.

     

    Sa distinction innée, point recherchée, devait souffrir des frottements quotidiens dans une communauté qui cultivait plutôt le genre bohème. Le « cantique des voyous » était à l’honneur. Et s’il pouvait apprécier la ferveur missionnaire indéniable de ses nouveaux confrères, il pouvait être tenté de regretter le niveau intellectuel de Louvain. »

     

    Frédéric Harou passe seulement une année à Bièvres. Il est alors envoyé faire sa théologie à l’Université grégorienne de Rome. Il retrouve donc le milieu universitaire. Sa formation philosophique l’a bien préparé pour une étude approfondie de la théologie. L’un de ses professeurs est le P. Vermeersch qu’il choisit comme père spirituel. Jusqu’à la fin de sa vie le P. Harou devait citer le P. Vermeersch et se référer à son enseignement.

     

    Il fut ordonné prêtre à Louvain, le 13 juillet 1930. Il célébra sa première messe dans l’église de Saint-Augustin-de-Forest le 20 juillet. Mgr de Guébriant y assistait.

     

    De retour à Rome pour y terminer son doctorat en théologie, le P. Harou subit deux épreuves de nature très différente.

     

    Tout d’abord un doute sur la validité de son ordination ! A l’époque la remise du calice et de la patène était considérée par toute une école théologique comme partie essentielle du rite de l’ordination. Dans le calice il devait y avoir du vin. Or, son ami beige qui avait fait fonction de maître de cérémonies à son ordination lui avoue qu’il se demandait s’il y avait du vin dans le calice au moment de la « remise des instruments du sacrifice » ! Dans un premier temps, le P. Vermeersch consulté essaie de rassurer le jeune prêtre. Mais le P. Harou était toujours inquiet. Alors le P. Vermeersch fait les démarches nécessaires pour que l’ordination soit réitérée sous condition. Au moment voulu, l’évêque, d’un geste large, découvre le calice pour montrer au P. Harou que, cette fois, il y avait effectivement du vin dans le calice. A l’époque cette réitération de son ordination fut tenue secrète. Mais plus tard le P. Harou devait confier son secret à quelques amis. Il y voyait l’illustration de la bonté de l’Église. « Plutôt que de me laisser à mes doutes et à mon inquiétude, l’Église a consenti à m’ordonner une seconde fois. Je ne l’oublierai jamais. »

     

    La seconde épreuve du jeune prêtre fut la mort subite de son père, le 13 décembre 1930, à l’âge de 55 ans. Ce fut une très grande souffrance pour le P. Harou, mais aussi, bien sûr, pour sa maman, son jeune frère et ses trois sœurs. Il passa plusieurs semaines chez lui avant de repartir pour Rome où il termina son doctorat en théologie, le 23 juin 1931.

     

     

    En mission

     

    Le P. Harou s’embarque pour l’Inde le 7 septembre 1931. Il rejoint la Mission de Salem. Il commence sa vie missionnaire au sud du diocèse, dans la région de Namakkal. C’est là qu’il commence l’étude du tamoul et découvre ce que nous pourrions appeler l’Inde profonde : une très grande pauvreté avec tout son cortège de souffrances, mais aussi une richesse humaine qui faisait son admiration. Témoin d’une terrible épidémie de choléra, il décrit cette tragédie dans un article publié dans le n0 208 (novembre-décembre 1932) des « Annales de la Société des Missions Étrangères ». Ces quelques pages reflètent admirablement la personnalité du jeune missionnaire : ses dons d’observation, ses talents pour s’exprimer, sa grande sensibilité, sa foi.

     

    « Quelques grand-mères vieilles et cassées, toutes blanches dans leurs toiles de veuves, président aux ébats des bébés, qui grimpent et se roulent délicieusement dans le sable ; les plus bar dis essayent leurs premiers pas maladroits dans la pose verticale et tombent lourdement, petites grenouilles noires et gigotantes, il pivotent sur leur ventre ballonné, brassant l’air de leur quatre membres et pleurnichant jusqu’à ce qu’une main secourable le remette en équilibre.

     

    Tout est gai et riant dans la cour de Namakkal : tout respire le bonheur de vivre, la joie tranquille, la belle insouciance. Pourquoi s’inquiéter ?...

     

    On ramasse les enfants tombés épuisés au milieu de la cour ; des jeunes gens sont atteints et, se sachant perdus, se traînent vers quelque coin pour s’y coucher, les uns stoïques, d’autres qui san­glotent, ne voulant pas mourir et nous suppliant de les sauver. La peur augmente le mal et met dans leurs yeux une indicible angoisse, une terreur de bête traquée ; on a l’impression d’être entouré de condamnés à mort... la mine sombre et douloureuse des mères, tout cela déchire le cœur du missionnaire, l’impuissance dans laquelle il se trouve lui met les larmes aux yeux...

     

    Ce petit Indien qui gît sur une natte mouillée, au seuil de son éternité, participe à la vie de son sauveur et devient fils de Dieu ; un nouveau rameau prolonge la vie divine, le mystère de vie est accompli, encore un peu de souffrances, quelques crampes, et, comme au printemps un papillon abandonne sa chrysalide au sein du terreau pour éclore à une vie qu’il n’a jamais soupçonnée, l’âme de l’humble paria, se détachant du corps de boue, s’épanouira dans le ravissement du face à face avec son Dieu dans une éternelle extase d’amour...

     

    Mais les pauvres croix sont là, qui forment le nouveau cimetière et qui gardent les blessures ouvertes au cœur du missionnaire. »

     

    Au mois d’août 1932, le P. Harou est envoyé au petit séminaire de Bangalore où étudiaient à l’époque les petits séminaristes du diocèse de Salem. Il y enseigne le latin, tout en perfectionnant son anglais. En mars 1934, il est nommé supérieur du petit séminaire de Salem dont l’ouverture est imminente. Mais, en fait, le petit séminaire de Salem ne commencera à fonctionner qu’en juin 1935, avec un autre supérieur. Entre-temps, le P. Harou a été nommé curé de Krishnagiri, au nord de Salem. C’est une petite paroisse. Les chrétiens ne sont pas nombreux. Mais l’évêque de Salem espère développer ce centre. Il invite des sœurs françaises, les Franciscaines Servantes de Marie, à s’y établir. C’est le P. Harou qui les accueille en novembre 1934.

     

    « Dès notre arrivée à Krishnagiri, écrit l’une d’elles, nous fûmes en contact avec le P. Harou, responsable de la paroisse. Tout était nouveau pour nous, car c’était notre première mission. De suite, nous avons trouvé dans le P. Harou, et malgré son jeune âge, un Père, un frère et un ami... Il allait au-devant des difficultés, pour nous les éviter ou au moins pour nous aider à les surmonter...

     

    Quel dévouement il eut pour nous ! Se privant même des choses qui lui étaient nécessaires pour nous rendre service. Un exemple : quelques jours après notre arrivée, nos bagages qui avaient été envoyés en petite vitesse tardaient à venir. Le P. Harou arrive au couvent nous apportant une demi-douzaine de ses mouchoirs pour nous permettre d’attendre les nôtres...

     

    C’est ainsi qu’il nous initia à la vie missionnaire, à ses joies comme à ses exigences, et son exemple nous guidait autant que ses paroles. Mais ce sont surtout nos contacts avec lui, en tant que prêtre, surtout au confessionnal, qui furent l’une des plus grandes grâces du début de notre mission. On sentait en lui une âme toute consacrée au Seigneur, cherchant à le faire aimer et à procurer sa gloire, ne recherchant pas la sienne propre...»

     

    Les religieuses de Krishnagiri apprécient le P. Harou, comme père spirituel, comme prédicateur de retraites. Elles le disent à d’autres religieuses. Très vite, d’autres couvents de la région font appel à lui. C’était le début de son ministère auprès des religieuses.

     

     

    Le Séminaire Saint-Pierre de Bangalore

     

    En 1936, le P. Harou est nommé professeur au grand séminaire régional de Bangalore. Il y restera jusqu’à sa mort, le 26 février 1983. 47 ans dans la même institution ! Certes, il ne confinait jamais son ministère à l’enclos du séminaire. Il avait de nombreuses activités en dehors de cette institution. Mais pendant 47 ans, il s’adonna, en priorité, à la formation des séminaristes. Il compte parmi ses anciens élèves une bonne douzaine d’évêques et environ 800 prêtres ! Pour tous, il fut un professeur apprécié et respecté. Il impressionnait ses élèves par sa compétence, mais aussi par l’ardeur et la passion avec laquelle il enseignait. Il y mettait tout son cœur . Il savait intéresser ses élèves grâce à une multitude d’exemples et à un langage imagé. On ne s’ennuyait pas pendant les classes du P. Harou. Malheureusement, ses efforts pour faire comprendre la philosophie à ses élèves n’étaient pas toujours couronnés de succès. Il lui arrivait de sortir de classe très mortifié. Pour illustrer un principe ou une théorie, il avait donné un bel exemple, provoqué l’hilarité générale. Mais quelques questions lui avaient révélé que les élèves n’avaient pas su faire le lien entre l’exemple et la vérité à démontrer. « Et pourtant, j’avais expliqué, expliqué ; me disait-il. C’est à désespérer ! Je devrais renoncer une fois pour toutes à l’enseignement de la philosophie. » En fait, les meilleurs de ses élèves assimilaient bien son enseignement ; mais d’autres, par manque de préparation, avaient du mal à le suivre dans ses exposés métaphysiques d’autant plus que, trop souvent, son enseignement n’était pas accompagné de notes écrites.

     

    Ses conférences spirituelles, en revanche, étaient comprises de tout le monde. Avec sa double formation philosophique et théologique, le P. Harou savait puiser aux meilleures sources de la spiritualité ; mais il avait un talent remarquable pour parler des mystères de la foi, en termes simples, à l’aide d’expressions percutantes qui se gravaient dans les esprits et dans les cœurs. Dieu seul peut évaluer tous les services que le P. Harou a rendu aux séminaristes en leur parlant, avec chaleur et conviction, de la Sainte Trinité, de Jésus, de la Messe. Beaucoup parmi eux le choisirent comme père spirituel.

     

    Cependant, plus encore que son enseignement ou les avis qu’il pouvait donner individuellement à quelques-uns, c’est certainement sa personnalité et sa façon de vivre qui faisaient de lui un directeur spirituel extrêmement précieux. Vers la fin de sa vie, se rendant compte qu’il ne pouvait plus enseigner et qu’il avait du mal à assurer une direction spirituelle régulière, en raison de sa mauvaise vue et de ses trous de mémoire, il avait songé plusieurs fois à quitter le séminaire. Les évêques ne consentirent jamais à son départ. ils estimaient que, par sa seule présence, le P. Harou formait les séminaristes. Effectivement, pour beaucoup d’entre eux, il représentait en quelque sorte le prêtre idéal. Ils étaient profondément impressionnés par sa foi, sa simplicité, sa pauvreté et son amour des pauvres, l’authenticité de sa vie, son zèle.

     

    Il dirigeait ce qu’on avait convenu d’appeler la « Medical Mission ». Pendant les sorties du jeudi et du dimanche, il organisait la visite des bidonvilles de Bangalore. Avec des séminaristes il partait à la recherche des malades, des personnes âgées. Ils emportaient quelques remèdes. Les malades étaient soignés. Dans certains cas, ils étaient transportés à l’hôpital. Mais les soins physiques n’étaient pas le seul objectif de ces visites. Les malades entendaient le P. Harou et les séminaristes leur parler de Dieu, d’un Dieu qui les aimait et qui leur avait préparé une place avec lui au ciel. Il n’était pas rare que ces visites aboutissent à un baptême. Bien des séminaristes ont découvert auprès du P. Harou les joies de l’évangélisation.

     

    Il leur donnait aussi un bel exemple de pauvreté. Il ne dépensait quasiment rien pour lui-même. Doué d’un robuste appétit, il avait fait sienne la devise de saint Paul : « Scio et abundare et penuriam pati.» Il faisait volontiers honneur aux plats qu’on lui présentait, mais il ne prenait jamais l’initiative de s’offrir un extra et, lorsqu’il voyageait seul, il omettait habituellement de s’arrêter en route pour ses repas. Sa façon de s’habiller, le dépouillement de sa chambre, tout dénotait un souci de pauvreté authentique. Il refusa jusqu’au bout de posséder un moyen de locomotion autre que sa bicyclette, même lorsque les doc­teurs lui eurent déconseillé de faire du vélo.

     

    L’influence du P. Harou sur les séminaristes fut considérable. Il passa presqu’un demi-siècle dans cette institution. Comme toutes les institutions de ce genre, le séminaire Saint-Pierre connut toutes sortes de situations. Les relations entre élèves et directeurs ne furent pas toujours au beau fixe. Plusieurs fois, quelques mots du P. Harou suffirent à désamorcer une crise, à rétablir la confiance. En dépit de sa discrétion, il jouait souvent un rôle décisif. Le lendemain de sa mort, l’un des directeurs du séminaire, qui a lui-même passé 28 ans dans cette institution, écrivait à juste titre : « Avec la mort du P. Harou, c’est une page de l’histoire du séminaire qui est tournée. »

     

     

    Ministère auprès des prêtres

     

    Les séminaristes n’étaient pas les seuls à apprécier la présence du P. Harou au séminaire. Ses confrères du corps professoral considéraient, eux aussi, qu’ils avaient besoin de lui. Il tenait une place de premier plan dans l’équipe des directeurs du séminaire. On le respectait, sans le redouter, car il savait faire prévaloir son point de vue sans écraser. On aimait son humour et ses boutades. On savait pouvoir compter sur ses sentiments fraternels. Pour ses confrères du séminaire, comme pour bien d’autres prêtres ou évêques, en Inde et ailleurs, le P. Harou était le prêtre ami qu’on consultait volontiers.

     

    C’est pour cela qu’il fut invité à prêcher des retraites à ses confrères en Inde, mais aussi en Birmanie, au Vietnam, au Cambodge. Il prêcha de même plusieurs retraites sacerdotales dans divers diocèses de l’Inde, Il avait presque 75 ans lorsqu’il accepta pour la dernière fois, de prêcher une retraite à des prêtres, à Coimbatore.

     

     

    Ministère auprès des communautés de religieuses

     

    Non loin du séminaire Saint-Pierre, sur la colline avoisinante, il y avait une autre institution qui occupait une grande place dans le cœur de P. Harou : le Sanatorium Sainte-Thérèse. Des religieuses Salésiennes Missionnaires de Marie Immaculée y accueillaient des malades pauvres et en particulier des tuberculeux. Le P. Harou était aumônier de cette institution, un aumônier attentif et extrêmement dévoué, comme en témoigne l’ancienne supérieure de cette institution :

     

    « Sa messe était toujours très recueillie. Toutes les paroles étaient priées. Il aimait ajouter aux oraisons du jour celles pour « les amis fidèles » et pour « demander la charité ». La consécration était le sommet de cette messe. Sa parole en devenait trébuchante et, lorsqu’il élevait la sainte Hostie, sa foi et son amour étaient visibles. Il murmurait à ml-voix sa prière...

     

    Je pense que son ministère au Sanatorium était pour lui un délassement après ses journées au séminaire, car il revenait encore le soir. On le voyait poindre depuis le pont du chemin de fer, grande silhouette blanche, toujours accompagné de sa bicyclette et coiffé de son casque ou de son béret.

     

    Ce qui m’a toujours frappée, c’est que sa vie d’union à Dieu, si visible, s’alliait à un très grand réalisme et qu’il était à la fois très surnaturel et extrêmement humain. Il avait l’art de lire sur les visages, la fatigue qui creusait une ride ou la joie qui brillait dans les yeux. Il était toujours plein d’humour et aimait à plaisanter, heureux de raconter une histoire, un calembour, un jeu de mots...

     

    Et puis, presque sans transition, il partageait avec nous une pensée profonde sur Dieu. Quand il trouvait quelqu’un qui comprenait sa réflexion philosophique, sa joie était visible et il devenait intarissable... A tel point qu’au cours d’une grave maladie où la fièvre l’avait fait délirer, son infirmière s’est rendue compte d’un mieux lorsqu’il se mit à lui expliquer comment « Jésus est le fils bien-aimant et bien-aimé du Père » : il sortait de la brume pour retrouver son Dieu tant aimé.

     

    Il avait l’art d’écouter et de comprendre : rien ne semblait lui être inconnu ou indifférent... Il pouvait aussi bien reconnaître un oiseau à son chant, son vol ou son plumage que vous expliquer la théorie d’Einstein !

     

    Son attention aux personnes était grande. Il connaissait chaque malade par son nom, était attentif à ses joies ou à ses problèmes familiaux, suivait sa maladie... Il avait un cœur aimant et délicat. Chacun avait la certitude d’être précieux à ses yeux...

     

    Sa bonté et sa compréhension étaient sans égales. On pouvait tout lui avouer. Pourtant, il avait de saintes colères rentrées devant certains actes tortueux ou malhonnêtes, certaines théories qui risquaient d’égarer les âmes... Il se sentait prêt à « étrangler » les fautifs et il en souffrait très profondément.

     

    Il nous laisse le souvenir d’un prêtre transparent à Jésus-Christ. A son contact, on recevait lumière, on reprenait courage. Il rayonnait Dieu par la façon dont il en parlait et par son immense bonté, reflet de celle de Dieu. »

     

    Le dernier paragraphe de ce témoignage serait signé bien volontiers par des centaines de religieuses. Il était très demandé pour prêcher des retraites dans de nombreuses communautés. Des liens se créaient. Le P. Harou est devenu ainsi un guide pour de nombreuses personnes qui cherchaient son appui dans leur marche vers Dieu. Les témoignages abondent. Ils vont tous dans le même sens :

     

    « J’ai perdu un ami personnel et mon confesseur. Depuis que j’avais fait ma retraite avec lui, j’avais souvent recours à lui.

     

    Nous rendons grâce à Dieu d’avoir mis le P. Harou sur notre route. Nous n’avons pas oublié les conseils qu’il nous a donnés et nous nous y référons souvent.

     

    Il venait souvent chez nous pour des causeries, des retraites, pour entendre nos confessions. C’était pour nous une lumière dans l’obscurité...

     

    On avait l’impression qu’il aurait voulu porter les difficultés des autres avec eux ou à leur place, si c’était possible, dans l’angoisse que quelque chose puisse les séparer de l’amour de Jésus...

     

    On sentait qu’il vivait ce qu’il conseillait aux autres, en particulier lorsqu’il nous disait de nous jeter dans le cœur de Jésus avec une confiance aveugle en sa Toute-Puissance et sa Miséricorde infinie...

     

    On le sentait intéressé par-dessus tout par les personnes ou, plutôt, par chaque personne qu’il avait en face de lui pour lui communiquer l’amour inconditionnel de Jésus.

     

    Ces derniers mois surtout, j’ai remarqué combien il était de plus en plus impatient de communiquer ce message. Il aurait tout fait pour faciliter chez les autres une réponse de confiance et d’abandon total envers Jésus.

     

    On pouvait aller à lui n’importe quand pour lui demander son aide et ses avis. C’était un homme de foi et de prière. C’était une joie d’assister à sa messe. Il la célébrait avec tout son cœur  et toute son âme... Quelques jours après sa mort, je me sentais très déprimée. Je luttais, mais le secours du ciel n’arrivait pas. J’étais découragée... Et puis, tout à coup, je me suis adressée au P. Harou, dans ma prière. Je lui ai dit : « Ne voyez-vous pas dans quel état je suis ! Faites quelque chose pour moi. » Quelques instants plus tard une paix profonde et une grande joie envahissait mon âme. Le P. Harou ne m’avait pas oubliée.

     

    Nous étions frappées par sa grande union à Dieu, son amour de l’eucharistie et du Sacré-Cœur,  le respect et la foi profonde dans la Parole de Dieu. Nous n’oublierons jamais ce qu’il répétait si souvent : « Il y a quelque chose de merveilleux... Il y a quelque chose de bouleversant » au sujet d’une attitude de Dieu ou du Christ... Quand il nous parlait des épousailles du Christ avec son Église et nous-mêmes, on sentait combien il vivait cela et voulait nous amener à le vivre.

     

    Il avait des intuitions qui lui permettaient de deviner les problèmes et les souffrances avec un amour si chaleureux, si simple et si humble, qu’il ne pouvait pas ne pas se faire aimer de tous ceux qui avaient des contacts avec lui.

     

    Il s’oubliait lui-même et était généreux envers les autres. Nous étions très pauvres et dépendions de l’aide des autres. Alors, il donnait de l’argent aux séminaristes et leur disait d’aller au Carmel, chez nous, acheter des ornements pour leur ordination. »

     

    Ce dernier témoignage peut servir de transition pour rappeler brièvement un autre chapitre des activités du P. Harou : l’aide financière qu’il a prodiguée à plusieurs institutions. Il arriva plusieurs fois que sa famille et ses amis de Belgique mettent à sa disposition des dons. Il était hors de question qu’il utilise cet argent pour ses besoins personnels. De petites sommes étaient distribuées en aumônes, en aide ponctuelle à des familles pauvres. Mais il disait lui-même : « En bon Belge que je suis, j’ai toujours peur de gaspiller l’argent ou de me faire rouler. » Il préférait donc utiliser les sommes plus importantes pour créer ou développer des institutions au service des pauvres.

     

    Avec les dons qu’il reçut à l’occasion du 25e anniversaire de son ordination, il fit bâtir une belle chapelle pour le Sanatorium Sainte-Thérèse, à Bangalore.

     

    Puis il consacra une grosse somme d’argent à la construction d’une vaste école et de bâtiments pour des œuvres sociales et caritatives à Bhadravathi, en collaboration avec les sœurs de Saint-Charles. Plus tard, il aida les Franciscaines Servantes de Marie à s’établir à Hosur. Mais le P. Harou ne se contentait pas d’envoyer de l’argent. Il aimait se rendre compte, sur place, de ce qui se faisait.

     

    Ceci entraînait de nombreux déplacements qui s’ajoutaient aux voyages motivés par son ministère auprès des prêtres et des religieuses. Dès que son programme de travail au séminaire le lui permettait, il n’hésitait pas à passer des journées et des nuits entières, dans des trains ou des autobus, pour aller prêcher une retraite, encourager un prêtre ou rendre visite à une religieuse âgée et infirme qui avait demandé à le voir.

     

    Jusqu’au bout le P. Harou est resté très actif. Pourtant, au cours des années, il avait accumulé plusieurs handicaps physiques : en 1933, il est atteint par une première crise de malaria. En septembre 1949, il est menacé de cécité totale. Il rentre en Europe. Les docteurs ne réussissent pas à sauver son œil droit. Son œil gauche, malade lui aussi, est sauvé de justesse. Dès lors, il doit ménager son œil unique dont la vision est déjà bien au-dessous des normes. La lecture le fatigue. Il a des difficultés à reconnaître les visages, si les personnes sont un tant soit peu éloignées de lui. Ces difficultés augmenteront peu à peu. En 1963, c’est son cœur qui flanche. Les docteurs lui interdisent de faire du vélo, de monter des escaliers. En fait, peu après, il recommence à utiliser sa bicyclette sur terrain plat. Quelques années plus tard, il a des ennuis avec ses reins. Le P. Harou aurait eu bien des raisons de se ménager. Jusqu’au bout il refusa de le faire. Quelques détails sur les derniers jours de sa vie en disent long sur ce point.

     

    « Le P. Harou n’est plus, écrit le Supérieur régional de l’Inde. Il a quitté ce monde hier samedi, 26 février 1983. Le dimanche précédent, il m’avait accompagné chez les Petites Sœurs  de Jésus. Il était alors alerte, plein d’esprit. Une chose cependant me frappait : sa maigreur. C’est le mercredi 23, à midi, lors du repas qui réunit à la maison régionale les conseillers de la Région et les confrères MEP présents à Bangalore, qu’il nous surprit par la pâleur de son visage, par son manque d’appétit, par ses efforts pour cacher un malaise oppressant. Ce soir-là, il fit encore une conférence spirituelle aux séminaristes, mais avec une telle verve que ces derniers ne soupçonnèrent rien. »

     

    Les séminaristes devaient dévoiler plus tard qu’il avait terminé sa dernière conférence par ces mots : « Chers amis, demain matin j’offrirai la messe pour vous. Je prierai pour vous. Je serai toujours ici pour vous. » Il avait dit ces mots avec une telle chaleur qu’ils avaient spontanément applaudi.

     

    Le lendemain, jeudi 26, à 6 heures 15 du matin, il était à la chapelle pour concélébrer avec tous les directeurs du séminaire et tous les évêques, qui en assument conjointement la responsabilité et qui se trouvaient réunis ce jour-là pour leur rencontre annuelle. Mais le P. Harou était très fatigué. Pendant cette messe, qui devait être sa dernière messe, il dut s’asseoir à plusieurs reprises. Il prit un petit déjeuner très léger, demanda qu’on lui laisse une petite heure pour ranger ses affaires personnelles, puis, d’un pas fatigué, se dirigea vers la voiture qui l’emmena à l’hôpital Sainte-Marthe, en vue d’un bilan médical. Mais le vendredi soir son état empira. Il reçut le sacrement des malades et mourut le samedi 26 février 1983, à 14 heures 15.

     

    Ses obsèques eurent lieu le lendemain. Bien que ce fût un dimanche, trois évêques et environ 80 prêtres étaient venus de divers diocèses du sud de l’Inde. Il y avait aussi 400 grands séminaristes, de très nombreuses religieuses et une foule de laïcs. La cérémonie dura deux heures.

     

    Désormais le P. Harou repose à l’ombre des trois étages d’un vaste bâtiment en granit. Sa tombe n’est pas située dans un cimetière, mais dans un jardin, le jardin du séminaire Saint-Pierre. Il n’y a que deux tombes dans ce jardin, celle du P. Gayet qui fut supérieur du séminaire pendant 36 ans et celle du P. Harou qui servit ce même séminaire pendant 47 ans.

     

     

    Extraits de ses lettres

     

    Au cours de sa vie, le P. Harou a écrit bien des lettres. Une religieuse carmélite a conservé les lettres qu’elle avait reçues de lui. En Voici quelques extraits :

     

    « Vous vous êtes offerte à Notre Seigneur, pour devenir sous la grâce de l’Esprit Saint, son complément humain de l’Incarnation...

     

    Et le Père vous crée à son image, à la ressemblance de ce Verbe qu’il contemple comme « possible » depuis l’éternité. Le Père vous a créée, vous appelle à vivre comme l’écho créé de cette Parole, de ce Verbe incarné. Vous êtes créée aujourd’hui dans le Verbe. Pour vous, vivre, c’est recevoir de Jésus...

     

    En Jésus, vous serez et vous êtes déjà béatifiée, contemplant et aimant le Père à travers l’humanité du Christ Ressuscité...

     

    La figure de Jésus crucifié est votre théologie. « Mon Jésus, regardez bien Sœur..., que votre regard la crée, la purifie, la sanctifie. » C’est ce regard de Dieu contemplant son Verbe qui nous pose devant lui. Dieu est le Tout Autre, mais le Tout Vôtre. Il vous pénètre et vous habite.

     

    La foi n’est pas une théologie. La foi est une lueur divine.

     

    Il y a des prêtres qui montent à l’autel, sans entrer dans le sanctuaire, c’est-à-dire sans un effort ascétique qui implique avant tout une préoccupation mystique et un souci d’une union intime avec le Christ, une fusion de pensée et de vie avec Lui.

     

    Je voudrais montrer que la personne de Jésus est le centre de gravité de notre existence et de notre vocation chrétienne et sacerdotale. Il nous possède par l’intérieur. Nous devons l’écouter et nous rapporter à Lui par amour.

     

    Il ne faut jamais séparer Jésus de son Église.

     

    La vraie connaissance de foi est conditionnée, liée à l’intuition amoureuse. C’est parce que Pierre aimait plus qu’il a pu saisir la réalité objective et prononcer son acte de foi fondamental.

     

    Tous les sacrements Sont une référence au corps du Christ, il y a sacrement parce qu’il y a eu une Histoire sainte, à la fois créatrice et rédemptrice, dans laquelle Dieu s’obstine à chercher l’homme sur cette terre, au lieu que l’homme doit s’évader par en haut pour trouver Dieu.

     

    C’est dans la lumière de la Révélation que nous avons accès, en Jésus-Christ, au vrai visage de Dieu et que nous découvrons l’intensité de son amour pour nous. C’est dans cette lumière que nous pouvons évaluer les incapacités ou les refus que nous opposons à l’appel divin qui vient nous frapper au cœur.

     

    La révélation du péché nous est donnée en même temps que celle de notre salut. Nul ne peut dire : « Je suis pécheur » s’il dire en même temps « Je suis sauvé ».

     

    Chaque matin, allez à la communion avec l’Église dans votre cœur.

     

    Nous avons la foi comme unique horizon.

     

    Être sûr de Dieu et ne rien lui refuser. C’est à vous de vivre votre idéal en profondeur. Combien l’Église a besoin de personnes pour qui, seul, Jésus importe. »

     

    • Numéro : 3430
    • Pays : Inde
    • Année : 1931