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Albert HAROSTEGUY (1883-1946)

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    Le 19 mars 1946, le bon Dieu rappelait à lui pour recevoir la récompense, M. Albert Harostéguy, depuis deux ans retiré à l’évêché à la suite d’une congestion cérébrale et de paralysie des membres inférieurs : la maladie l’avait condamné à une inaction complète. Peu à peu cette infirmité faisant des progrès, son impotence lui était devenue de plus en plus à charge et, depuis plusieurs mois, il aspirait à cette mort libératrice. Quelques missionnaires ont pensé que d’avance il en avait prévu l’échéance : ne l’avaient-ils pas entendu au début de mars, de ses lèvres malhabiles... « 1er mars, 2 mars, 3 mars » et ainsi de suite jusqu’à 19 qui devait être le jour de son envol vers le ciel. Quoiqu’il en soit, rarement rencontre-t-on, en pays de mission, si belle couronne cléricale autour d’un humble cercueil : trois Vicaires apostoliques, un Préfet apostolique, une quarantaine de prêtres, une cinquantaine de séminaristes ; l’affluence des fidèles n’était pas moins imposante. La Providence qui ne laisse rien au hasard faisait concorder la mort et la sépulture de son serviteur avec la retraite annuelle des confrères et les préparatifs du Centenaire de la Mission.

    M. Harostéguy était d’une de ces familles basques qui, par goût de l’aventure ou l’appât d’une fortune rapide, s’exilent « aux Amériques », décidées d’ailleurs au retour au pays, dès que leur situation pécuniaire leur apparaîtra suffisante. C’est à Mulchen, au Chili, que naquit notre missionnaire, le 16 novembre 1883, de parents foncièrement chrétiens. Il y demeura jusqu’à l’âge de six ans, époque où, son père étant décédé, sa mère impuissante à mener de front l’éducation de ses quatre enfants et la gérance de ses biens-fonds, se décida à réaliser sa petite fortune et rentra au pays natal, à Urrugue, dans les Basses-Pyrénées. Elle s’installera, quelques années plus tard, à Laressore, afin de suivre de plus près l’éducation des trois fils confiés au petit séminaire de cette localité, un des berceaux de l’élite du pays basque. C’est là que notre Albert coudoiera beaucoup de futurs médecins, officiers, avocats, prêtres et religieux qui le suivront par la pensée en pays de mission et l’aideront dans ses réalisations apostoliques.

    Plein d’entrain pour tous les jeux, recherché comme partenaire pour son agilité et son adresse, il savait aussi, le soir venu, profi­ter des facilités de l’externat pour prolonger ses veilles, souvent au delà du raisonnable, afin d’étudier ses auteurs, élucider les difficultés que peut-être, plus que d’autres, il rencontrait.

    Entré au grand séminaire de Bayonne en 1903, dès la première année, il sentit l’impérieux appel aux missions lointaines et demanda à être admis à la rue du Bac. Ce ne fut pas sans crève-cœur qu’il en fit part à sa mère. Sans doute il la savait généreuse, admirablement chrétienne, surnaturelle dans ses affections, mais il comprenait aussi que cela serait humainement une poignante déception pour elle qui, jamais depuis son retour du Chili, n’avait voulu entretenir ses enfants de la vie sud-américaine, tellement elle redoutait pour eux la fascination des pampas ou des brousses exotiques. Elle n’hésita pas cependant devant le sacrifice, de même qu’elle ne s’opposera pas, deux ans plus tard, à l’entrée au cloître de sa fille, ni à la vocation sacerdotale d’un autre de ses fils.

    À la rue du Bac, il fut ce qu’il avait été à Laressore et à Bayonne : élève studieux, appliqué au règlement, oratorien modèle par sa piété et son amabilité. A la fin de 1906, par suite des menaces qui pesaient sur les Congrégations religieuses en France, il fut envoyé avec ses condisciples au Collège général de Penang (Malai­sie) où il’ acheva ses études. Il y fut ordonné prêtre le 7 juillet 1907 et reçut sa destination pour le Kweichow et arriva à Kweiyang le 3 janvier 1908. Il étudia la langue chinoise au petit séminaire de Loutchongkouan. Malheureusement cette initiation à la langue du pays est toujours un peu précipitée, la moisson est si abondante et les ouvriers si peu nombreux que, une année après son arrivée, il faut que le nouveau missionnaire vole de ses propres ailes, administre un district vaste et peuplé, soit à la fois curé, prédicateur ambulant, architecte, etc...

    C’est à T’ouan p’o que M. Harostéguy fit ses premières armes. Il y travaillera 18 ans, et sans doute son cœur y demeura t-il toujours, car il aimait à y revenir par le souvenir et la conversation. A peine arrivé, il étudie la mentalité de ses gens, il parcourt les montagnes et les vallées à la recherche des brebis un peu oubliées ; il en refait la liste minutieuse, il enseigne, exhorte, se dévoue. Sa patience, sa compassion bienveillante, sa bonté inépuisable lui gagnent tous les cœurs. Résidence et oratoire sont insuffisants, délabrés, à la merci de la première tempête ; il rêve d’une demeure plus digne de son Dieu. Son esprit pratique le garde cependant de projets trop prétentieux, il connaît la mesure du réalisable et s’y tient. Il prépare donc les matériaux nécessaires : tel mois ce sont les briques, tel autre les planches, les poutres, la chaux. Ses réserves pécuniaires épuisées, il attend qu’elles se reforment pour entreprendre les constructions. Ainsi, entre 1913 et 1919, il dote son district d’une église propre et décente, d’une résidence convenable. Il s’intéresse aussi à l’avenir du district, il prévoit l’entretien d’écoles et constitue des revenus pour les religieuses catéchistes.

    Les soucis matériels du district ne le distraient d’ailleurs pas de son zèle pour les âmes. Il se voit confier par intérim le district, de Hlouanp’in. Chaque année, il fait la visite de toutes les chrétientés, veillant à l’instruction des enfants, faisant ce qu’il peut pour que tout soit en ordre dans chaque famille.

    Les répercussions immédiates de la révolution en Chine avaient été les brigandages, la rapine, l’insécurité des routes. Des localités démunies de murailles protectrices, comme T’ouanp’o, étaient davantage exposées aux convoitises des bandes de malfaiteurs. De là, pour notre missionnaire, des alertes continuelles : que de nuits passées sur la montagne, dans les bois, couchant sur la dure, transi de froid, partageant la pauvre pitance de ses chrétiens, leur toit et souvent leur terreur !

    En 1924, sa santé réclame un milieu plus paisible, et M. Grimard lui offre l’hospitalité au petit séminaire. Ragaillardi par un an de repos, il se dispose à regagner son poste, quand on vient lui annoncer le pillage de sa résidence et de son église. Il n’hésite pas cependant à rejoindre ses ouailles, persuadé qu’elles ont plus que jamais besoin de ses conseils et de ses encouragements. Arrivé à T’ouanp’o, il eut la douleur de constater que quelques-uns de ceux qu’il avait le plus aidés, avaient participé au pillage de son église. Découragé, il demanda son changement. Mgr Séguin lui confia le district de Kianglong. Il se remit au travail avec sa vaillance accoutumée, visitant et administrant les nombreuses stations dépendant de Kianglong, relevant les chapelles de secours, en construisant une nouvelle dans un village qui n’en possédait pas encore. Durant quatre années, il se dépensa sans compter. Mais 25 ans de labeur ininterrompu avaient affaibli sa robuste constitution ; périodiquement il se traînait courbaturé, contracté sous une douleur lancinante. Il se décida à un voyage en France.

    Dorloté par sa vieille misère, choyé par son frère, curé au pays basque, fêté par ses anciens condisciples, il reprit vite de nouvelles forces. Revenu, quelques mois après, au Kweichow, Mgr Seguin l’envoya dans le district de Houangkochou, où il ne resta pas longtemps, assez cependant pour être victime d’un nouveau pillage et courir beaucoup de risques au passage des communistes. Son expérience pratique, son esprit de concorde, son caractère avenant n’avaient pas été sans être remarqués par ses supérieurs. En 1936, lorsqu’il s’agit de choisir un procureur, Mgr Seguin n’hésita pas à le rappeler à l’évêché.

    Durant les six années de sa gestion, il ne se départit jamais ni de sa bonhomie ni de son bon cœur. Sa patience toutefois sera mise à dure épreuve. Pour ne parler que des hôtes laïques, que de fois il lui faut sacrifier ses heures de sommeil, ses lectures préférées, pour alerter un personnel indolent et peu empressé. C’est parfois des dizaines de passants, militaires ou autres, qu’il faut héberger et restaurer. Et comme ce ne sont pas toujours des compatriotes, il devient polyglotte : son secret, c’est de se faire tout à tous, de rendre service. Il remplit en même temps l’office d’aumônier auprès des Sœurs de Notre-Dame des Anges, et il fut sans contredit l’aumônier le plus fidèle, le plus empressé à remplir ses devoirs.

    Aux premières atteintes de paraplégie, Mgr Seguin l’enleva à ses œuvres et lui donna un successeur. Ce fut un sacrifice d’autant plus pénible qu’il espérait guérir ; l’inaction lui fut moins supportable encore que ses infirmités. Il comprit vite cependant que Dieu l’appelait : il se prépara à la mort, y aspirant comme à une délivrance.

    Regretté de tous ceux qui l’ont connu, prêtres et fidèles, il a reçu déjà, nous en sommes convaincus, la récompense promise au bon et fidèle serviteur.

     

    • Numéro : 2950
    • Pays : Chine
    • Année : 1907