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Nicolas HAMM (1848-1886)

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    Le 4 juin 1886, Mgr Colombert écrivait, au Séminaire des Missions Étrangères, la lettre suivante :

    « Chaque mission a ses épreuves. Le Bon Dieu vient de m'enlever subitement le cher Père Hamm, à l'âge de 38 ans et 3 mois.

    « Rien ne faisait prévoir ce coup de foudre. Dimanche dernier j'étais chez lui pour la Confirmation et la clôture du Jubilé. Il était sans doute un peu fatigué par le travail des derniers jours, mais quelques jours de repos devaient le remettre en route. Il était d'ailleurs gai et content, et il avait lieu de l'être : les exercices du Jubilé avaient été consolants, les confirmés nombreux.

    « Le lundi et le mardi, il ressentit les premières atteintes de son mal, par de violents maux de tête, auxquels il était sujet, et qui ne donnèrent aucune inquiétude. On était loin de soupçonner une méningite, maladie sans remède en Cochinchine.

    « Le mercredi matin, le P. Boutier, qui heureusement n'avait pas quitté Cho-Quan, le conduisit à l'hôpital militaire. Quelques heures après il perdit l'usage de la parole, et dÀs sa première visite, le médecin le condamna.

    « Je le vis dans la soirée, je ne sais s'il me reconnut. Il n'y avait plus d'espoir. On lui donna les derniers Sacrements à huit heures du soir. Il ne parlait plus, mais une poignée de main me dit qu'il comprenait. Il passa en agonie toute la nuit suivante et toute la journée de l'Ascension. Il rendit son dernier soupir à minuit.

    « Nous le déposerons demain dans l'emplacement de la future église de Cho-Quan, dont il venait de terminer les fondations. Il voulait élever là une belle maison à Dieu. Le Maitre s'est contenté de son bon désir et l'a rappelé à Lui.

    « S'il m'était permis de me plaindre à Dieu, je me plaindrais. Lé cher défunt était un des bons ouvriers de cette mission. Il était vraiment laborieux et avait du succès dans le saint ministère. Il était doué d'un bon esprit et d'un heureux caractère, il avait la sympathie de tous ses confrères et l'estime des chrétiens. Quoique d'une santé peu solide, j'espérais que, ayant tenu 14 ans en Cochin­chine, il travaillerait encore 12 ou 15 ans avec nous. Celui qui me l'avait donné me l'a repris, je ne puis que courber la tête avec une douloureuse résignation. ».

    L'éloge est complet, il est fait par un bon juge, tous ceux qui ont connu le P. Hamm seront heureux de cet hommage rendu à sa mémoire; rarement missionnaire en fut plus digne.

    Né à Ippling, dans le diocèse de Metz, le 3 mars 1848, le P. Nicolas Hamm fit ses études philosophiques au Grand-Séminaire, de Metz.

    Pieux, modeste, généreux, tel il se montra tout d'abord, et tel nous le retrouvons au Séminaire des Missions-Étrangères, où il passa trois ans. En 1874 il fut envoyé dans la mission de Cochinchine occidentale. Sur ce nouveau théâtre, ses qualités se déve­loppent, ses vertus s'affirment et prennent un plus brillant essor.

    Ce fut à Cai-Mong, sous la direction du Provicaire général, le P. Gernot, qu'il se forma à la vie apostolique. Jamais peut-être formation ne fut plus rapide et plus entière. Sous la main exercée du vieux missionnaire, le P. Hamm fut comme une de ces pâtes malléables avant le travail, fortes et résistantes après, et qui gardent ineffaçable l'empreinte de l'ouvrier. Dans l'élève on devait retrouver, jusqu'au dernier jour, moins brillantes à la vérité, mais avec les mêmes caractères principaux, les qualités du maître.

    Avant tout il était, comme le dit Mgr Colombert, vraiment labo­rieux; il l'avait promis à Dieu, lors de sa première visite à l'église de Cai-Mong; lui-même le racontait quelquefois à ses amis: « La première chose que j'ai faite en arrivant ici, c'est d'aller à l'église. Le P. Gernot m'y conduisit; à tout seigneur, tout honneur, me dit-il, venez à l'église. Je promis alors au Bon Dieu, de travailler de toutes mes forces, je l'avais promis autrefois sans doute, mais jamais ainsi. Oui, reprenait-il en accentuant ses paroles, de toutes mes forces ». On l'écoutait avec édification et l'on se disait qu'il tenait bien parole.

    Il commença par l'étude de la langue et y fit les plus rapides progrès; ce n'était pas cependant qu'il pâlit sur les livres, sa façon de travailler était autre; matin et soir il s'en allait à l'école paroissiale, écoutait lire les enfants; les faisait parler, puis partait à travers la campagne visiter les chrétiens et répéter, a fin de les graver dans sa mémoire, les mots et les phrases qu'il venait d'apprendre. Au bout de deux mois de ce système d'étude, il confessait et prêchait, c'est un succès que bien peu ont égalé.

    Quelques semaines plus tard, le P. Gernot allait au sanatorium de Hong-Kong refaire ses forces épuisées par treize années d'un incessant et fécond, mais souvent pénible apostolat. Le district qu'il administrait possédait plusieurs prêtres indigènes, un couvent de religieuses, des écoles, quatre ou cinq mille chrétiens, de nombreux catéchumènes; sans hésiter il le confia au P. Hamm. Pour un jeune missionnaire, la tâche était lourde, mais à l'obéissance rien n'est impossible, et quand le vénéré Pro vicaire revint après plusieurs mois d'absence, il retrouva le même zèle chez les prêtres indigènes, la même régularité chez les religieuses et la même ferveur parmi les chrétiens. Ainsi, au début de sa carrière apostolique, le P. Hamm avait été chargé d'un intérim, était-ce un présage ?

    À cette époque commença pour lui une vie nouvelle. Jusqu'alors, l'étude de la langue, l'administration d'une grande paroisse, le soin d'un couvent nombreux l'avaient retenu à Cai-Mong, désormais son zèle va s'étendre dans les petites chrétientés du district. A Mans-Tra au Mang-Thit, à Soc-Sai, il y avait plusieurs milliers de catéchu­mènes à instruire, des païens en plus grand nombre à convertir, ce fut la besogne du P. Hamm. Presque chaque semaine, il partait, joyeux à la pensée des âmes qu'il allait chercher; en quelques secondes il était prêt, son bréviaire, son chapelet, son livre de médi­tations, c'était tout ce qu'il emportait, puis il venait vous tendre la main, le front rayonnant d'un bonheur tout intime :  Au revoir, disait-il, je pars. - Quand reviendrez-vous? - Quand là-bas il n'y aura plus de travail.  »

    Arrivé dans les chrétientés, il recevait les fidèles, les entretenait de leur conscience, de leur famille, de leurs travaux, car il s'inté­ressait à tout. Le lendemain il célébrait la sainte Messe à une heure matinale, faisait une instruction, puis entendait les confessions; à dix heures il faisait le catéchisme aux enfants, après midi une seconde instruction, ensuite il se remettait au confessionnal, vers quatre heures il catéchisait de nouveau, à sept heures il donnait un troisième sermon et pour achever la journée il enseignait la doctrine aux catéchumènes; le surlendemain il recommençait, et ainsi chaque jour jusqu'à ce que, selon son expression, « il n'y eut plus de travail. » Alors, s'il ne devait pas revenir à Cai-Mong, il allait dans une autre paroisse se reposer de ses fatigues en recommençant les mêmes travaux.

    Sans doute c'est la vie ordinaire de tout missionnaire, mais le P. Hamm y mettait tant de vivacité, d'entrain, je dirais volontiers d'enthousiasme, qu'on en était immédiatement et profondément frappé; et si parfois l'on avait été tenté de chercher dans sa nature la cause de cette ardeur, en le voyant si doux, si calme, il eût fallu bien vite y renoncer et aller au delà, au fond du cœur où brûlait, sans cesse alimenté par la prière, le feu de l'amour des âmes.

    Telle fut pendant trois ans la vie de notre regretté confrère. En 1877 il fut envoyé à Bai-Xan remplacer le P. Leprince, que la maladie forçait de partir pour Hong-Kong. C'était la seconde fois qu'il faisait un intérim. La tâche était moins difficile qu'à Cai-Mong, cependant, ce n'est pas toujours aisé de remplacer un prêtre absent pendant quelques mois, de travailler pour lui, mais sans lui, de faire abstraction de ses idées personnelles et d'appliquer celles d'autrui, afinde conduire une paroisse dans une direction imprimée d'avance ; il faut pour cette œuvre une véritable habileté adminis­trative en même temps qu'une singulière abnégation. Ni cette qualité, ni cette vertu ne manquaient au P. Hamm, et son, évêque en l'appe­lant à ce poste de dévouement montrait qu'il le connaissait bien.

    Le P. Leprince était à peine revenu, que le P. Gernot prenait la route de Saïgon, d'où il allait diriger la mission pendant le voyage que Mgr Colombert faisait en France pour rétablir sa santé. Le P. Hamm était tout désigné pour diriger Cai-Mong.

    Après le retour de Mgr Colombert, le P. Gernot vint reprendre le gouvernement de sa chère paroisse et notre confrère alla de nouveau visiter les chrétientés du district dont plusieurs années de travaux avaient grandement augmenté le nombre et l'importance.

    Le jubilé qui suivit l'élévation de Léon XIII au souverain ponti­ficat donna au P. Hamm l'occasion de déployer tout son zèle. L'Evêque avait eu l'heureuse pensée d'inviter les missionnaires à se réunir par groupe de cinq ou six et à prêcher successivement dans leurs paroisses respectives. Les missionnaires acceptèrent avec empressement. Les travaux furent considérables; prédications, con­fessions, exhortations en particulier, visites aux récalcitrants, messes solennelles, saluts du Saint-Sacrement, rien n'était oublié pour fortifier les bons, ranimer les tièdes, ramener les égarés. Notre cher confrère excellait surtout dans cette dernière besogne.

    Il connaissait à fond l'art parfois difficile d'émouvoir les Anna­mites; tour à tour enjoué, sérieux, calme, véhément, parlant de la terre, de l'enfer, du ciel, de Dieu, priant, conjurant, menaçant, argumentant de son autorité de prêtre ou de son amour de père, il avait d'irrésistibles accents. Le malheureux, qui d'abord avait répondu par de mauvaises excuses, gardait bientôt le silence, puis, à la vue de ce prêtre qui voulait à tout prix le gagner à Jésus-Christ, qui lui deman­dait grâce pour son âme, comme s'il lui eût demandé grâce pour sa propre vie, il se sentait touché, vaincu, conquis; il se jetait à genoux, confessait sa faute, implorait son pardon; le missionnaire le relevait, le consolait, lui disait sa joie, sa reconnaissance, son affection. C'était une de ces scènes inénarrables comme la terre en présente quand elle se rapproche du ciel, et que ne sauraient jamais oublier ceux à qui Dieu a donné de les voir.

    Le jubilé était à peine fini que Mgr Colombert envoyait le P. Hamm à Tha-La, dans l'arrondissement de Tay-Ninh. C'était encore un intérim; mais c'était le dernier. Il fut nommé à Cho-­Quan en 1882. Située près de Saïgon, bien groupée, riche, popu­leuse, avec un couvent de religieuses, la paroisse de Cho-Quan est une des plus belles de la mission, son passé est glorieux, et les annales des persécutions contiennent plus d'une page dont elle a droit d'être fière; ses fils furent vaillants, et plusieurs ont su, sans faiblir, donner leur sang pour attester leur foi. Cho-Quan n'a garde d'oublier ces jours d'autrefois et souvent les mères racontent à leurs enfants les actes d'héroïsme chrétien de ceux qui furent leurs aïeux.

    Notre cher confrère se montra dans cette paroisse ce qu'il avait été partout, bon mais ferme, généreux mais clairvoyant, se dépen­sant tout entier non seulement pour ses chrétiens, mais encore pour les chrétiens des paroisses voisines. Qu'un missionnaire fût fatigué, qu'il désirât donner plus d'éclat à une fête, qu'il fallût pour ses ouailles un confesseur, un prédicateur extraordinaire, il appelait le P. Hamm à son aide, et celui-ci, toujours heureux d'avoir l'occasion de faire quelque bien, acceptait aussitôt. C'est au milieu de ses multiples travaux qu'il est mort, à son poste, au lendemain d'un jubilé où son cœur d'apôtre avait eu la joie de voir tous ses paroissiens s'approcher de l'autel.

    Heureux ceux d'entre nous qui auront l'honneur et le bonheur de mourir après avoir autant travaillé pour le salut des âmes et la gloire de Dieu.

     

    • Numéro : 1196
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1874