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Émile FROMENTOUX (1910-1995)

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    Quand les jeunes que nous étions alors sont arrivés en Corée après l'armistice de 1953 entre la Corée du Nord et celle du Sud, le Père Fromentoux était un "ancien" : il misssionnait en Corée depuis déjà une vingtaine d'années ; il était l'un des rares survivants de la guerre. Nous l'avons toujours respecté comme tel !

     

    Émile, Alphonse Fromentoux est né le 12 août 1910 à Nozières, canton de Lamastre, département de l'Ardèche, diocèse de Viviers, fils de Jérémie Fromentoux et de Mélanie Farre.

     

    Il fait ses études primaires à Molières de 1915 à 1921 et à Saint-Félicien en 1921-1922, puis ses études secondaires au collège du Sacré-Coeur à Annonay de 1923 à 1929. Il est ensuite au grand séminaire de Viviers de 1929 à 1931, fait son service militaire à Lyon en 1931‑1932 et entre au grand séminaire à Bièvres le 11 novembre 1932. En septembre 1933, il passe à la rue du Bac et est ordonné prêtre le 5 juillet 1936, destiné au vicariat apostolique de Séoul. Parti de Paris le 15 septembre 1936, il arrive à Séoul le 2 novembre suivant. La Corée avait alors perdu son identité propre : officiellement elle était devenue territoire japonais.

     

    Après avoir étudié les rudiments de la langue coréenne pendant quelque 6 mois, en mai 1937 il est envoyé à Pyong-taik, à 60 Km au sud de Séoul, pour assurer l'intérim du Père Molimard, parti en congé en France. Il y reste presque un an puis, en avril 1938, va aider le Père Julien Gombert à Non-San. Quelques mois seulement et le voilà curé de Keum-sa-ri, dans l'arrondissement de Pouyo, à 25 Km à l'ouest de Non‑san, dans la province du Chung-chong méridional, une paroisse qui date du début du siècle. Mais il n'y reste guère qu'un an et le voilà en 1939 à l'autre extrémité de la même province, à Tang-jin, chargé d'organiser une nouvelle paroisse détachée de celle de Hap-tok. Là encore, quelques mois seulement car la deuxième guerre mondiale vient d'éclater et il est appelé sous les drapeaux. Il se rend à Shanghai où il est réformé. Revenu à son poste, il reçoit un nouvel ordre de mobilisation en mai 1940. À nouveau il se rend à Shanghai où, à nouveau, il est réformé.

     

    À son retour il est envoyé à la paroisse de Yang-Ji que d'autres appellent Nam-gok-ri, dans l'arrondissement de Yong-In, à une quarantaine de kilomètres au sud-est de Séoul. Là, il reste quelques années mais, en raison de la méfiance croissante des Japonais et des restrictions qu'ils mettent aux déplacements, son activité missionnaire subit bien des entraves. Aussi accueille-t-il avec soulagement, et tous les Coréens avec lui, la capitulation japonaise de 1945 et le recouvrement de l'indépendance. En 1947, pour commémorer le premier prêtre coréen, le Bienheureux André Kim, martyr (et futur saint) qui a vécu sa jeunesse dans le voisinage avant d'aller se préparer au sacerdoce à Macao, il construit avec les chrétiens du lieu une "chapelle du souvenir".

     

    En 1948, les missionnaires MEP de Séoul et de Taegu se retirent de ces deux vicariats pour, sous la direction de Mgr Larribeau nommé administrateur apostolique, prendre la responsabilité de la nouvelle préfecture apostolique qui vient d'être établie à Taejon. Le Père Fromentoux quitte donc Yang‑ji et est nommé à la petite ville de Chang-hang, à l'extrémité sud‑ouest de la nouvelle mission où il restera jusqu'en 1952. Mais en août 1950, puis encore en janvier 1951, il a dû par deux fois chercher refuge à Pusan, dans le sud du pays, devant l'invasion des forces communistes de Corée du Nord. En 1952, il est nommé curé de la ville de Chon-an, à mi-chemin entre Séoul et Taejon et y reste jusqu'en 1956. Il prend alors son premier congé en France où il arrive vers la fin du mois de février et en repart en octobre.

     

    Il y a juste 20 ans qu'il est arrivé en Corée pour la première fois et il a souvent été muté d'un poste à l'autre. À son retour de congé, il est nommé économe régional et il y restera sans bouger pendant 29 ans ! Il réside désormais à Séoul où il commence par s'occuper de la liquidation de la trop grande maison régionale de l'époque et de la construction de maisons plus modestes à Séoul, Taejon et Andong. Il s'installe dans la nouvelle maison de Séoul, conçue à l'origine comme un simple lieu de passage. Son bureau est à l'entrée de la maison. Il est toujours là. Il ne sort pratiquement pas. Mais comment fait‑il pour être au courant de tout ce qui se passe dans la société coréenne et dans l'Église en Corée ? Les confrères l'ont taquiné dans une chanson de leur cru : "Qui sait tout ! Qui peut tout ! Fromentoux". De fait, il connaît énormément de choses. Et commente il est fin psychologue et plein de bon sens, il a un flair extraordinaire.

     

    Il a tout un réseau d'amis, dans toutes les branches de la société, surtout dans la police et surtout dans les milieux non chrétiens. Apparemment ce sont des gens auxquels bénévolement, généreusement et sans arrière-pensée, il a rendu service autrefois, et qui lui en sont profondément reconnaissants : ils viennent le voir régulièrement et le tiennent au courant de ce qui se passe. Si on prend le temps de s'asseoir chez lui, il sort une bonne bouteille, vous sert un verre et ne tarit pas : au bout d'une heure, on en sait davantage qu'à avoir lu tous les journaux de la semaine. Mais si on se laisse prendre au piège de ses réflexions un peu bourrues, la communication n'est pas facile. Si on arrive sans s'être annoncé, il commence par demander quand on va repartir : pour lui, c'est une question pratique parce qu'il faut prévoir le pain par exemple... mais certains s'en sont offusqués ! Et lui aussi en souffre mais il ne sait pas comment s'expliquer. Alors il ne dit rien. Et comme il ne parle jamais de lui, parfois le silence est lourd.

     

    Dans un groupe non plus, il ne dit rien ; il écoute. Nous nous sommes toujours demandé comment il faisait pour prêcher. Apparemment cela lui était très difficile. Il demandait souvent à son catéchiste de parler à sa place. Mais en entretiens particuliers, le dialogue est vrai, tellement vrai que les gens sont touchés, émus, conquis !

     

    Ses relations lui permettent, surtout dans les premières années, d'aider beaucoup les confrères à trouver les denrées alimentaires dont ils ont besoin et qu'il n'est pas facile de trouver en province. Par ailleurs, il aide matériellement beaucoup de gens mais incognito ; personnellement il n'a rien et dit n'avoir besoin de rien.

     

    En 1968, la maison de Séoul devient maison régionale. C'est une épreuve pour le Père Fromentoux qui est habitué à vivre seul et ce n'est pas toujours facile non plus pour les régionaux qui se succèdent.

     

    En 1985, il a 75 ans : il sait que c'est l'âge officiel de la retraite ; il doit aussi être opéré. Il décide alors de se retirer à Lauris. Il y restera 10 ans. Apparemment il n'a jamais été aussi heureux que là et son charme s'épanouit. Voici ce qu'écrit le Père Jean-Michel Cuny :

     

    "Je l'ai surtout fréquenté à Lauris à partir du mois d'août 93 jusqu'à sa mort. Il aimait que j'aille passer un moment avec lui. De sa voix rocailleuse, il me mettait au courant des petits potins de la maison. Il m'offrait alors un petit whisky mais ne buvait lui-même que du Perrier.

     

    "Atteint d'un cancer à la prostate, il ne parlait que rarement de sa santé. Il s'intéressait aux autres et, derrière un aspect un peu bourru, avait un cœur très sensible. Il avait en particulier un grand respect pour le personnel. Il ne supportait pas l'injustice et savait lui-même témoigner de la reconnaissance pour tous les services qu'on lui rendait. Il aimait faire plaisir.

     

    "Connaissant bien ses confrères, il lui arrivait de demander un service à tel ou tel, rien que parce qu'il savait que cela leur ferait plaisir. Comme il ne conduisait pas, il n'hésitait pas à demander à un confrère d'aller dans la ville voisine lui acheter tel objet, non point tant qu'il en ait eu besoin mais parce qu'il savait que ce confrère avait besoin de sortir et qu'il aimait lui en offrir l'occasion. Lors du départ de Micheline, l'employée de la maison qui travaillait à la lingerie, le Père Fromentoux, après m'en avoir parlé, a pris l'initiative d'organiser une collecte auprès des confrères, dans le but de lui offrir un cadeau. Quelques confrères ont refusé de participer à la collecte : il en a pleuré.

     

    "Il était très secret. Il vivait très pauvrement. Lors du passage de l'ancienne à la nouvelle maison, il n'a voulu aucun nouveau meuble. Il était par contre très attaché à son téléphone mural qui lui permettait de garder des liens fréquents avec ses amis, surtout avec sa famille qu'il adorait et qui le lui rendait bien, d'autant plus qu'il ne pouvait plus aller leur rendre visite. Tant que cela lui était possible, il aimait organiser des réunions de famille dans son village natal. Ces réunions ont rassemblé jusqu'à 200 personnes. Il en était l'initiateur, l'animateur, la vedette. Et que n'a-t-il pas fait pour son village natal ! Il m'a raconté qu'il avait pris de ses deniers pour aider à la remise en état du toit de l'église qui risquait de s'effondrer. Sa famille a très régulièrement continué à lui rendre visite à Lauris, en particulier sa sœur, sa nièce et sa petite-nièce, toutes trois religieuses dans la même congrégation, celle de St-Joseph. Une autre nièce est carmélite. L'attachement de sa famille s'est encore vérifié le jour de ses obsèques où plus de 60 de ses membres de sa famille sont venus de son Ardèche natale.

     

    "Il aimait m'accompagner dans mes tournées pour rendre visite aux confrères hospitalisés ou pour faire une promenade. C'est au cours d'une de ces promenades qu'il m'a confié que l'un de ses petits-neveux avait été tué de plusieurs coups de couteau par un drogué qui en voulait à son portefeuille. La nièce du Père Fromentoux, maman de la victime, a demandé à la police de garder le silence, pour ne faire de tort à l'assassin. J'ai à présent deux saints dans ma famille, me dit-il ému, ce petit-neveu et sa maman."

     

    "Tant que ses forces le lui permirent, il a participé aux concélébrations. Le jour où il n'eut plus la force de s'y rendre tout seul, il accepta - ce fut un moment dur à passer - de circuler en fauteuil roulant. Deux mois avant sa mort, il renonça à descendre et put encore célébrer la messe avec l'un ou l'autre des confrères de la maison dans sa chambre.

     

    "Le 2 novembre au matin, on le trouva inconscient au pied de son lit. Le médecin diagnostiqua un œdème au cerveau et une insuffisance cardiaque, qui s'ajoutaient au cancer de la prostate dont il souffrait. L'hospitalisation s'avérant inutile, on décida de le soigner à la maison. Il reçut le sacrement des malades le lendemain. Apprécié unanimement par ses confrères, il ne manqua jamais de visites. Début décembre, il m'invita chez lui pour faire le point et vérifier que ses affaires étaient bien en règle pour qu'il puisse partir en paix. Ce jour-là, lui qui ne possédait pratiquement rien, insista pour que le peu qu'il possédait soit mis à la disposition de la mission. Ma famille ne comprendrait pas que je leur donne quoi que ce soit," me disait-il.

     

    Le 3 décembre 94, il me dit :"Je me suis rendu compte que pour tenir il faut manger, alors bien que je n'aie aucun appétit, je mange."  À la mi-janvier 95,  il me dit : "je suis inquiet  - De quoi ?  lui ai-je demandé. - Je suis inquiet pour toi, tu en fais trop !" fut sa réponse. Le 24 janvier, un peu anesthésié par les médicaments qu'on lui donnait pour calmer la douleur  : "je deviens de plus en plus païen, me confia-t-il, je ne prie plus, je ne récite plus mon bréviaire.- C'est vrai, ai-je répondu, mais tu pries ton chapelet. Veux-tu que nous récitions ensemble une dizaine de chapelet ? - Non, me répondit-il, je veux profiter de ta présence auprès de moi. Quand je serai seul, j'aurai tout le temps de prier. - Tu souffres beaucoup ? lui demandai-je - Oui - Alors, n'oublie pas d'offrir ta souffrance pour l'Église, ta mission, tes confrères de Lauris - C'est ce que je fais et je suis heureux ......"

     

    Il nous quitta pour le paradis le 21 Février 1995.

     

     

    • Numéro : 3563
    • Pays : Corée
    • Année : 1936