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Louis Marie FROGER (1867-1916)

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    Le mercredi 28 novembre, à l’église Saint-Maurille de Chalonnes, un service solennel avait lieu pour le repos de l’âme du R. P. Froger, supérieur du collège Saint-Joseph de Bangalore, dans la mission du Maïssour, aux Indes anglaises. M. le curé de Saint-Lambert-du-Lattay, son ancien condisciple, célébrait la sainte messe, assisté comme diacre de M. l’abbé Pavie, et comme sous-diacre, de M. le vicaire de Bourg-­neuf-en-Mauges, neveu de Mgr Baslé, évêque de Bangalore, décédé il y a deux ans. Plusieurs autres confrères de cours et quelques prêtres du voisinage entouraient S. G. Mgr Pineau, évêque de Calama qui, malgré son grand âge et la rigueur de la saison, avait tenu à venir présider cette cérémonie funèbre, et prier pour ce vaillant mission­naire, membre comme lui, de la Société des Missions-Etrangères.

    Le P. Froger naquit à Beaupréau, dans une chrétienne famille de Vendée où Dieu eut toujours la première place. Il grandit à Chalonnes­-sur-Loire, près d’un père et d’une mère, d’une sœur et de deux frères tendrement aimés, sous la direction affectueuse de deux oncles, prêtres, vétérans du diocèse, M. le curé du Fief-Sauvin et M. le curé de Ver­nantes.

    Le coteau des Sablons, propriété de sa famille, est un des plus jolis sites que je connaisse. Cette belle nature eut sur l’âme de Louis Froger une heureuse influence et développa, sans aucun doute, ses goûts artis­tiques et le si vif attrait qu’il eut toujours pour la peinture.

    Dès sa plus tendre enfance se révèlent en lui un caractère très per­sonnel, une volonté de fer, qui bien dirigés, firent plus tard de lui un prêtre éminent.

    Il apprend l’A. B. C. au pensionnat Saint-Julien d’Angers où il échappe à une grave maladie. Il entre ensuite au petit séminaire de Beaupréau pour y commencer ses études de latin. Là, il laisse le sou­venir d’un élève intelligent, excellent cœur, un peu espiègle. Son pro­fesseur de quatrième, zélé pour l’œuvre des missions, érudit, mais trop débonnaire, ne réussissait pas toujours à dominer son petit monde et infligeait des punitions. Louis quittait alors sa place, traversait les rangs, faisait la quête et la portait à la chaire en disant : « Pour les missions ! » Et le maître, désarmé devant cette charité, levait les pensums.

    Louis arrive au collège de Combrée en 1883 et prend rang parmi les premiers de la classe de troisième. Doué d’une vigueur peu com­nune, d’un caractère ardent, d’un esprit vif, il excelle en tout, sans effort, comme en se jouant. L’étude des sciences naturelles et la litté­rature le captivent, et il fait partie de l’Académie combréenne. Au cours du bon M. Pinguet, il développe ses aptitudes pour le dessin et forme son goût. Dans les jeux, il est parmi les plus intrépides ; on redoute ses coups de balle, et, aux jours de fête de M. le Supérieur, sur la prairie, dans les courses, dans les sauts en longueur et en hauteur, très souvent il se place bon premier.

    Il est aimé de tous pour son entrain, sa franchise, sa grande égalité d’humeur. Sa piété ne parut jamais tendre, ni démonstrative. A la cha­pelle comme à la Congrégation du Sacré-Cœur  dont il était membre, nous, ses condisciples, nous remarquions son attitude sérieuse, recueil­lie, signe d’une foi profonde, déjà virile ; et, pour un observateur atten­tif, c’était le signe d’une future vocation religieuse. Lorsque au matin de notre dernière distribution des prix, réunis au complet, nous nous disions adieu et que certains parlaient du choix de leur carrière, lui ne dit mot, voulant sans doute, avant de révéler ses projets, obtenir l’assentiment de son père.

    Au sortir de ses humanités, après ses succès au baccalauréat, ses parents pouvaient rêver pour lui d’un brillant avenir ; mais l’homme propose et Dieu dispose. Cet avenir ne sera pas celui qu’ils espéraient ; plus humble aux yeux des hommes, mais combien grand et fécond aux yeux de Dieu ! « Ma vocation, dit-il plus tard à ses oncles, m’est venue des récits de mon professeur de quatrième sur les missions en pays infidèle et sur le dévouement qu’elles exigent. »

    Ses parents, trop chrétiens pour mettre un obstacle absolu à cette vocation, veulent cependant l’éprouver et diffèrent leur consentement. En fils soumis, Louis reste à Chalonnes, prend ses inscriptions à l’Uni­versité catholique, et pendant un an fait un peu de droit, un peu de notariat chez un maître qui lui a toujours témoigné un affectueux intérêt, et cultive surtout le dessin et la peinture, sa récréation favo­rite.

    Sa résolution persistant toujours, il renouvelle sa demande, et ses parents, qui s’en voudraient de retarder davantage l’œuvre de Dieu, sont heureux de lui offrir leur enfant. Il entre alors au séminaire de la rue du Bac où l’ont devancé deux Combréens, ses condisciples, Henri Delestre, mort après quelques années de mission, et Emile Toublanc toujours solide à son poste dans un district de l’Inde.

    Dans ce pieux asile, le jeune séminariste forme son âme à la vie apostolique.

    Le 27 septembre 1891, il reçoit l’ordination sacerdotale, et devant son heureuse famille dans la chapelle des Missions, il monte à l’autel le lendemain, pour la première fois.

    Le soir de ce beau jour, il reçoit sa destination pour la mission du Maïssour.

    Il revient à Chalonnes passer quelques jours, puis pour échapper aux moments si pénibles de la séparation, il brusque son départ. Vers le milieu d’octobre, il s’embarque à Marseille avec quatre autres mis­sionnaires angevins, MM. Brossier, Delestre, Martin et Marchand.

    Il ne séjourne aux Indes que deux années. Son évêque, Mgr Kleiner, qui a pu apprécier ses qualités de professeur et d’éducateur le renvoie en Europe pour prendre ses grades dans les Universités d’Angleterre. Rude besogne pour un Français !

    Perdant plusieurs années, il réside à Manchester, au collège de Saint-Bède, alors dirigé par M. Casartelli, aujourd’hui évêque de Sal­ford, qui témoigne au jeune missionnaire la plus paternelle affection.

    De Manchester où il se prépare à peu près seul à ses examens, il passe à l’Université de Cambridge et est honorablement reçu maître ès-arts. Il retourne ensuite à Bangalore. La santé du principal du col­lège Saint-Joseph ayant forcé Mgr Kleiner à lui chercher un successeur, il choisit M. Froger.

    Le collège était en pleine prospérité ; le nouveau principal le déve­loppa encore. Etudes et sports marchent de concert, et les succès des élèves aux examens attirent l’attention sur l’établissement, qui, à un moment donné, compte 700 élèves indiens et européens ; son principal est nommé fellow et examinateur à l’Université de Madras. M. Froger se dépense sans compter. Chargé du gouvernement de la maison, il professe en même temps dans les hautes classes. Pour agrandir son collège devenu trop étroit, il obtient 20.000 roupies du gouvernement anglais et se fait bâtisseur : il installe une salle de théâtre et reprend ses pinceaux pour l’orner, pour brosser les décors ; il compose des drames, et exerce les acteurs.

    Pour entretenir la prospérité de son collège, il garde contact avec ses anciens élèves disséminés partout, et pour eux il rédige un An­nuaire, volume de 150 à 200 pages, dans lequel son esprit averti traite les sujets les plus divers, toujours dans le but d’instruire, de former les volontés et les cœurs ; il reste dans son rôle de prêtre éducateur. Ce « perfect gentleman », comme l’appelaient les Anglais, gagne ainsi l’affection de ses élèves qui l’aiment comme un père, et l’estime des familles catholiques et protestantes qui lui confient leurs enfants.

    Sous la chaleur torride de l’Inde, un pareil surmenage use vite la santé la plus robuste. Aussi, il y a quatre ans, le cher Père tombe gra­vement malade ; mais les bons soins, et surtout les prières de ses pro­fesseurs et élèves le ramènent à la vie.

    Pour refaire ses forces, il revient en Europe, à l’entrée de l’hiver 1912. Le climat tempéré de France, l’air pur de Chalonnes, et la tendre affection des siens, lui redonnent, au moins en apparence, sa vigueur d’autrefois.

    Survient la guerre. Le Procureur des Missions-Etrangères à Marseille est mobilisé, et on prie M. Froger de le remplacer. Il accepte. Mais des Indes les nouvelles arrivent inquiétantes pour son collège ; plusieurs professeurs sont appelés à la caserne, et le principal, un Lorrain, doit résigner ses fonctions. On juge nécessaire la présence de M. Froger, on le rappelle par télégramme.

    Il s’embarque à Marseille le 4 octobre 1915. Sur le paquebot, par une nuit calme et claire, un bruit soudain, semblable à un coup de tonnerre, réveille tous les passagers qui se précipitent sur le pont. « Je me dresse sur ma couchette, écrit le Père et j’écoute... Aucun signal d’alarme, les machines fonctionnent avec régularité, alors dormons. » La torpille, s’il y en avait une, avait manqué son but.

    Par les professeurs et les élèves, il est reçu à Bangalore comme un sauveur. Il reprend aussitôt sa charge de supérieur, tout son travail d’autrefois ; il y ajoute encore un cours de français aux soldats anglais qui se préparent à venir en France combattre à nos côtés. En même temps que leur professeur, il est leur aumônier.

    Il abuse de ses forces. Il le comprend trop tard. En juillet dernier, une fièvre maligne s’empare de lui, et alors que ses parents et amis le croient plein de santé, il agonise pendant deux longs mois et meurt le matin du 4 octobre, au lendemain du 25e anniversaire de son ordi­nation sacerdotale.

    Voici le récit de ses derniers moments et de ses funérailles, envoyé de Bangalore à la famille du missionnaire :

     

    « Vers la fin de juillet, le Père se sent très fatigué, mais ne veut pas abandonner son travail. Deux ou trois jours plus tard, il est obligé de s’aliter. A l’hôpital Sainte-Marthe, où on le transporte, les docteurs diagnostiquent une fièvre typhoïde. Bien que la fièvre ne soit pas très élevée, le Père est presque constamment en délire. Il parle continuellement, mais sans suite, du collège, de ses travaux, de ses élèves.

    « Le 30 septembre au soir, le cher malade retrouve toute sa luci­dité. On en profite pour lui donner les derniers sacrements ; il les reçoit en pleine connaissance. Dans la nuit du 3 octobre, il entre en agonie, et s’éteint doucement le lendemain matin.

    « La consternation fut grande à la mission, au collège et dans Ban­galore, quand la triste nouvelle fut connue. Nous pûmes constater en quelle haute estime était tenu le P. Froger

    « Ses funérailles, à cause du climat, eurent lieu le soir de sa mort. Elles furent présidées par Mgr Teissier qui a perdu un aide d’un grand talent, d’une belle intelligence et d’une extrême ardeur au travail

    « La cérémonie funèbre, dit le Madras Mail, journal protestant, fut la plus impressionnante qu’ait peut-être jamais vue la cathédrale Saint­-Patrick. Le cercueil était recouvert du drapeau et d’un grand nombre de croix et de couronnes. L’église était comble, et la foule débordait jusqu’au dehors. Comme le Père était chapelain des volontaires, on lui rendit les honneurs militaires. Deux compagnies de cadets, précédées de la fanfare du régiment, accompagnèrent le corps placé sur l’affût d’un canon et traîné par six chevaux. Tous les officiers du régiment en uniforme étaient présents. Une immense foule de catholiques et de protestants ; le premier assistant du Président, plusieurs ministres an­glicans, les élèves du collège de l’évêque protestant, s’étaient joints au couvent du Bon-Pasteur, à l’orphelinat de Saint-Patrick, au couvent de Saint-Joseph, aux Petites Sœurs des Pauvres, aux Catéchistes de Marie, aux communautés de l’Immaculée-Conception et de Saint-Gabriel, aux élèves du collège Saint-Joseph, au clergé indigène et européen pré­sent à Bangalore, pour donner un dernier témoignage public d’estime et d’affection au si regretté défunt. Le cortège de la cathédrale au cime­tière des Pères était interminable.

    « Quand le cercueil fut descendu dans le caveau, on tira une salve de mousqueterie les clairons sonnèrent « The last Post » (le dernier Poste) et tous défilèrent devant la tombe.

    « Le lendemain, un service fut célébré par Mgr Teissier à la cathé­drale et l’assistance fut presque aussi nombreuse que la veille. »

    Le Madras Mail ajoute : « La situation du P. Froger à Bangalore, pendant un quart de siècle, n’a pu manquer de lui créer un grand nombre de relations et de l’y rendre lui-même très connu. Sa mort est un coup terrible pour une institution très florissante, et à tous il manquera beaucoup, cet esprit si éminent dans plus d’un genre.

    « Bangalore et la France sont en deuil aujourd’hui d’un vrai gent­leman. »

    Le Daily Post renchérit encore : « Le P. Froger était le plus charmant des amis. C’était un éducateur idéal, un superbe artiste, et qui possédait de nombreux talents. Personnellement nous avons perdu un ami, de bien des années, et la France a perdu un gentleman des plus accomplis. Mais quant à la perte éprouvée par le collège Saint-Joseph, elle ne peut être convenablement appréciée par ceux qui n’étaient pas au courant des relations existant entre le P. Froger et ses enfants. Il les aimait et ils l’aimaient ; et il est vraiment très difficile à rempla­cer. Plus d’un ancien élève de Saint-Joseph, combattant maintenant poux son pays, sentira son cœur brisé au souvenir du gentleman fran­çais qui lui enseigna tout ce qui est noble et viril. Qu’on nous per­mette de nous unir aux Pères et aux élèves du collège Saint-Joseph dans leur profond chagrin, avec la plus grande vénération pour la mémoire du R. P. Froger. »

     

    (Notice extraite en grande partie de la Semaine Religieuse du diocèse d’Angers 1916, 17 déc.,  nº 51, pp. 970 et suiv.).

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1972
    • Pays : Inde
    • Année : 1891