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Etienne FREYNET (1853-1918)

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    M. Freynet naquit à Lyon en 1853. Nous n’avons aucun détail sur ses premières années et jusqu’à son départ en mission. Il fut ordonné prêtre le 20 septembre 1879 et désigné pour la Birmanie Méridionale, en même temps que M. Cardot, maintenant vicaire apostolique. A son arrivée il fut placé chez M. Bernard pour apprendre l’anglais. Il se mit à l’étude avec ardeur, et au bout de quelques mois put être envoyé dans une mission de l’intérieur, à Thonzé, sous la direction de M. Gandon. En 1881, il resta seul chargé du poste.

    Thonzé était un beau champ d’activité et le zèle de M. Freynet put s’y donner libre carrière ; il ne s’arrêta même pas à la limite de son district. Son attention découvrit, à 47 milles de Thonzé, un centre qui lui inspira de belles espérances, il y créa une succursale. Il y avait bâti une maison-chapelle, et quelques amis le plaisantaient parfois sur ce qu’ils appelaient sa « maison de campagne ». Ce fut l’origine du district de Gyobingauk. Aujourd’hui la « maison de campagne » de M. Freynet compte 2.175 chrétiens, 13 écoles et 833 élèves avec 80 orphelins.

    En 1886, il fut mis à la tête de l’imprimerie de la mission à Bassein. On ne se représente pas très bien M. Freynet, gérant une imprimerie. Mais ce n’était qu’un moyen de le lancer dans un autre champ d’action. Il fit des voyages d’exploration sur toute la rivière entre Bassein et Kyonpaw, et en 1887, il recommença à se bâtir une nouvelle maison de campagne à Paukseinbe. Ah ! ces vieilles maisons de M. Freynet, combien ses successeurs les ont bénies. Elles n’étaient ni grandes ni belles, mais le moyen de construire des palais quand on n’est pas riche.

    En 1887, l’imprimeur quitta ses machines et prit en mains ce nouveau poste. Maison, chapelle, écoles tout fut bâti et organisé en huit ans. Paukseinbe est maintenant un poste de 1.287 chrétiens.

    Mgr Cardot, ayant formé le projet de fonder un asile de lépreux, fit appel au dévouement de notre cher confrère, et en 1895, le Père quitta Paukseinbe, au monent où ce poste, sortant des luttes et des difficultés des débuts, allait pouvoir lui donner des consolations.

    Une nouvelle vie s’ouvrait devant son zèle. La fondation d’un asile de lépreux faisait de lui un mendiant par profession, et le mettait en rapports incessants avec tous les officiers du gouvernement anglais. Il remplit et au delà les espérances que son évêque avait placées en lui. Il se fit fortement appuyer et aider par le gouvernement, et peu à peu la nouvelle œuvre prit forme. M. Freynet ne voulut pas faire de son asile un hôpital ordinaire. « On vient dans un hôpital disait-il, pour quelques jours et aussitôt la guérison obtenue on s’empresse de le quitter. Les pauvres lépreux, lorqu’ils rentrent dans un asile, y viennent ordinairement pour y finir leurs jours, il faut donc faire en sorte que la vie leur soit supportable, il faut qu’ils se sentent chez eux. » En conséquence le Père installa son asile par petits pavillons de quelques lits seulement, avec un espace libre sous chaque pavillon, pour que les lépreux eussent la liberté d’y rester pendant la chaleur du jour, et même de s’y préparer quelques petits extras à ajouter à leur ordinaire.

    L’asile se compose en ce moment de dix-huit à vingt bâtiments disposés en cercle autour de la chapelle et de la résidence du missionnaire. Cet hôpital ressemble à un village bien tenu.

    Tous ces travaux avaient fatigué M. Freynet. Il dut faire un voyage en Europe au mois d’octobre 1902 ; il ne s’y rétablit qu’imparfaitement. Après son retour, le gouvernement anglais pour reconnaître les services rendus aux lépreux par le missionnaire lui conféra la médaille du « Kaiser-i-Hind ». Cette distinction bien méritée lui valut une gracieuse attention du roi Georges V lors de sa visite en Birmanie. C’était le soir de l’illumination des lacs de Rangoon, le roi, accompagné de la reine, sortait de la place réservée aux personnages officiels pour se rendre à sa voiture. Près de la porte de sortie, il remarqua le Père, qui, dans cette occasion portait sa médaille, et aussitôt il s’avança vers lui, et le saluant lui serra la main.

    L’article suivant publié par un lépreux dans le Catholic Herald de l’Inde nous donnera sur les travaux du cher Père de très intéressants détails : « Que de difficultés le P. Freynet n’a-t-il pas eu à vaincre pendans les 25 ans qu’il nous a consacrés ! Celles du début surtout furent nombreuses ; elles lui venaient principalement des lépreux eux-mêmes. Il aimait à raconter comment, après avoir fait les arrangements nécessaires, il avait cherché et trouvé dans les rues, près des pagodes, sur les grands chemins, un premier groupe de 35 lépreux, et les avait amenés dans leur nouvel asile. Il leur avait donné des habits neufs, de la nourriture et les avait installés pour la nuit. Le lendemain matin tous avaient disparu. Ils s’en étaient allés sans un mot de remerciement, emportant naturellement les habits neufs qu’ils avaient reçus. M. Freynet en fut profondément peiné, mais il ne se découragea pas, et peu à peu les lépreux s’attachèrent à lui et à l’asile.

    « Aux débuts, le cher Père montrait un caractère sévère. Lorsqu’il était jeune missionnaire, les indigènes l’avaient surnommé le tigre. Il méritait encore son nom lors de la fondation de l’asile. Tous le craignaient, et personne ne se fut avisé de faire quoi que ce soit contre ses lépreux. Aucun voleur n’eut osé entrer dans l’asile tant été grande la peur du « Père Tigre ». On se rappelle encore à Kemmendine le fait suivant : Une nuit, le Père s’aperçut qu’un certain nombre de ses lépreux étaient allés sans permission passer la nuit dans une fête. Il partit aussitôt, tel qu’il était, en bras de chemise, manches relevées, un gros bâton à la main, à la recherche de ses enfants. Son apparition au milieu de la fête produisit un effet extraordinaire ; un cri général s’échappait de toutes les bouches : « Le Père Tigre! Le Père Tigre! » et tous, danseurs, musiciens et assistants prirent la fuite ; ce fut un sauve-qui-peut dans toutes les directions. Il n’était pas fâché qu’on eût de lui une crainte si vive, il voulait cependant qu’on l’aimât. Pendant les neuf ans que j’ai vécu avec lui, j’ai été bien souvent en butte à ses reproches ; mais en fin de compte, j’ai toujours trouvé qu’il avait un grand cœur et un cœur très aimant. Il aimait qu’on eût confiance en lui et qu’on se confie à lui. Il ne pouvait supporter de voir quelqu’un souffrir, et il ne reculait devant aucune difficulté pour soulager les souffrances et la misère de ses lépreux. Il était heureux de recevoir des visiteurs, et de leur montrer l’asile, insistant toujours sur ce fait, que les lépreux travaillaient beaucoup pour embellir leurs demeures. C’était son grand bonheur de voir légumes, fleurs et fruits croître par leurs soins. Chaque fois que les lépreux préparaient une petite fête, il ne manquait pas d’y inviter des amis afin d’augmenter la joie de ses enfants. Je ne puis oublier son dévouement lorsque j’étais bien malade et qu’il veillait à mon chevet passant de longues nuits avec son bréviaire et son rosaire. « Allons, patience, mon garçon, patience », me disait-il. Il ne trouvait jamais rien de trop bon ou de trop beau pour ses lépreux. On lui demandait un jour s’il ne ferait pas bientôt manger ses lépreux dans de la vaisselle d’or. « Et pourquoi pas? » répondit-il. Une autre fois il voulut faire plaisir aux lépreuses qui chantaient à la chapelle. Il alla trouver un de ses amis, homme riche et généreux. « Je sais que c’est une folie, lui dit-il, mais je voudrais cependant que vous m’aidiez à la faire. Eh laquelle? interrogea l’ami. Acheter des longyis de soie pour mes lépreuses qui chantent à la chapelle. » L’ami sourit et donna.

    « Notre bon Père passait une partie de ses après-midi devant le Saint-Sacrement. Dans les jours les plus chauds, il plaçait sa chaise dehors, du côté de l’Evangile, en vue du tabernacle, et là il méditait, récitait son bréviaire et son rosaire. Au confessionnal nous trouvions en lui un vrai Père, bon et aimant, donnant des conseils simples, mais solides. C’était un spectacle bien touchant de le voir recevant les malades les plus infirmes, les faisant asseoir près de lui, car souvent leur maladie ne leur permettait plus de s’agenouiller, et alors passant son bras autour de leur cou pour les soutenir il déversait de douces consolations dans leurs âmes affligées. Après avoir entendu de nombreuses confessions, il quittait la chapelle dans un grand état d’épuisement; je l’en plaignais quelquefois ; il me répondait: « Et si je ne pouvais pas faire ce petit travail, à quoi serais-je bon? »

    « Lorsque la maladie le força de nous quitter pour regagner définitivement la France, son cœur se brisa. Je n’oublierai jamais la scène d’adieux qui eut lieu il y a trois ans et demi. Un peu avant son départ, il me fit appeler, me donna sa bénédiction, et moi, un pauvre lépreux, il me prit dans ses bras paternels et m’embrassa, tandis que pouvant à peine parler, il me dit : « Partez, je ne veux plus vous voir. » La scène des adieux à ses enfants fut extrêmement pathétique. Enfin il donna une dernière bénédiction à son peuple et il se précipita dans la voiture qui devait l’emmener loin de nous. A la dernière fête de Noël, il nous fit parvenir une petite somme d’argent pour nous acheter des friandises au jour de sa fête. Dans sa dernière lettre, il nous disait qu’il se préparait à la mort. Qu’il repose en paix, votre bien cher Père, la prière de ses enfants lépreux de Kemmendine le suivra devant le trône du souverain Juge. »

    Telles sont les pages pleines de reconnaissance et d’affection tracées par un des malheureux, auxquels se dévoua le P. Freynet. Revenu en France notre cher confrère résida tantôt au sanatorium de Montbeton, tantôt dans son diocèse. Pendant l’hiver 1916-1917 il se dévoua au service paroissial de la commune du Point-du-Jour, près de Lyon. Ce travail, par un froid excessif acheva d’user le peu de santé qui lui restait. Il se rendit au sanatorium qu’il ne devait plus quitter. Il passa les derniers mois de sa vie dans la prière, la mortification de sa volonté toujours forte.

    « Les douleurs aigües de son mal, écrit le P. Sibers, finirent de façonner son âme ; elle fut comme sculptée à la fine pointe d’un impitoyable ciseau. Elle en sortit plus exquise et plus forte, et se prépara ainsi pour l’éternité une demeure meilleure et plus stable où elle se dilatera désormais sans mesure sous les rayons brûlants de l’amour divin. » Le 28 avril 1918 à 8 heures du soir, entre les bras du P. Holhann, supérieur par intérim du sanatorium, le cher P. Freynet rendit le dernier soupir.

     

     

     

     

    • Numéro : 1421
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1879