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Joseph FREYCHE (1873-1930)

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    Nous ne savons rien de bien précis sur les années de jeunesse de notre regretté M. Freyche, soit au sein de sa famille, soit au Petit Séminaire. Sans doute était-il déjà ce qu’il se révéla à Paris, un jeune homme très gai, très affable, très dévoué, toujours prêt à rendre service, qualités qui le désignèrent pour remplir les fonctions de commissionnaire des aspirants durant son séjour à la rue du Bac.

    Désigné pour la Mission du Kweichow, il partit le 27 juillet 1898. A cette époque encore, les missionnaires envoyés dans les provinces de la Chine occidentale prenaient la voie du Fleuve Bleu, d’abord par bateaux à vapeur jusqu’à Itchang, puis par barques chinoises tirées à la cordelle. Tout le long de la route, l’entier dévouement et l’affable gaieté de notre missionnaire ne contribuè­rent pas peu à maintenir le moral des confrères qui voyageaient avec lui. Distrait en même temps qu’audacieux, il eut sur le Fleuve Bleu maintes aventures, la plupart plaisantes, pas toutes pourtant : nous nous souvenons du terrible embarras où il se mit, et de l’angoisse éprouvée par ses confrères, le jour où, descendu à terre pour se dégourdir les jambes, il s’éloigna du Fleuve sans s’en aper­cevoir, tant et si bien qu’il s’égara à travers terres et rizières, trop heureux de trouver enfin, à la nuit noire, une masure chinoise, où il demanda comme il put gîte et couvert, au grand ébahissement des bonnes gens, qui ne s’attendaient guère à la visite d’un étranger à une heure aussi indue. Tout va bien qui finit bien ; le len­demain matin, il retrouvait le Fleuve dont il s’était éloigné, et ralliait sa barque.

    M. Freyche arriva à Kweiyang le 24 mars 1899. Après quel­ques jours de repos, il fut envoyé au Grand Séminaire, où il commença l’étude de la langue chinoise, que dans la suite il devait parler avec une rare perfection. A cette époque, un vent de xéno­phobie soufflait déjà sur toute l’étendue de l’empire chinois ; le jeune missionnaire n’en fut pas moins envoyé à Suyang comme second de M. Palissier ; celui-ci était alors réfugié à Tseny chez M. Poinsot, cette grande ville offrant plus de sécurité que la petite localité de Suyang. Et pourtant, durant trois jours, nos confrères furent assiégés dans la résidence par une affreuse populace, qui d’ailleurs n’osa pas enfoncer les portes sans le consentement des autorités et se borna à lancer des pierres ; la situation n’en était pas moins critique, quand une circulaire sévère des manda­rins de la ville de Kweiyang arriva à propos, enjoignant aux autorités locales de prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les personnes et les biens des étrangers. Les émeutiers se retirè­rent et M. Freyche put enfin se rendre à Suyang avec M. Palissier.

    Tout en se rendant maître de la langue par une étude conscienci­euse et raisonnée, M. Freyche rendit à son curé les plus signalés services, laissant deviner quel missionnaire il serait quand il lui serait donné de voler de ses propres ailes. Ce jour arriva plus tôt qu’il ne pensait : en 1901 en effet, il était nommé à Eul-Lang-Pa, en remplacement de M. Preynat appelé à d’autres fonctions.

    Pénible entre tous, ce district dont le territoire est immense, est situé à la pointe nord-est de  la province et touche sur une bonne longueur à la province du Setchoan : pays de hautes mon­tagnes, aux gorges, profondes et sauvages. Eul-Lang-Pa, ancienne résidence des roitelets de ce peuple Miao qui balança jadis la for­tune des conquérants chinois et s’obstine à ne pas vouloir mourir, donne asile à une population assez turbulente, dont le point d’honneur consiste à avoir participé un jour où l’autre, à quelque brigandage fameux ; la région est de plus, le rendez-vous des indésirables des deux provinces, qui, traqués dans l’une, passent tran­quillement dans l’autre. Grâce à sa connaissance de la langue, à son savoir-faire, à son aménité, M Freyche fut bientôt au mieux avec les autorités, et même avec les chefs de brigands ; par là il put rendre à ses ouailles de vrais services et lui-même circuler sans trop de danger dans son district pour visiter les chrétiens.

    La résidence d’Eul-Lang-Pa consistait en quelques masures délabrées, oubliées par les Boxeurs. Ce séjour n’était ni agréable ni sain ; aussi M. Freyche préféra-t-il choisir ailleurs son port d’attache, se réservant la résidence d’Eul-Lang-Pa comme pied-à-terre, en attendant qu’il pût y construire église, maison, écoles ; c’est ainsi que nous le trouvons quelques années durant tenant compagnie à Tong-Tse au digne M. J.-B. Ronat, à qui l’âge déjà avancé et les infirmités ne permettaient plus de visiter avec fruit les stations les plus éloignées de son centre ; M. Freyche s’en chargeait, et autant dire qu’il visitait les deux districts, s’octroyant seulement de-ci de-là quelques jours de détente chez ses voisins. Puis l’époque venue, il par-tait pour Kweiyang afin d’assister aux exercices de la retraite annuelle. Cette vie, M. Freyche la vécut jusqu’en 1906, époque où il put entreprendre la construction de l’église et de la résidence d’Eul-Lang-Pa, travaux qu’il mena à bonne fin dans l’espace de quelques années.

    L’effervescence révolutionnaire commencée en 1911, et qui depuis a pris les proportions que l’on sait, amena dans la région d’Eul-Lang-Pa maintes troupes de bandits, soldats déserteurs ou brigands de profession, qui n’étaient rien moins que disposés à se laisser amadouer. Le missionnaire eut à se défendre contre eux. Très habile de ses mains, d’une ingéniosité remarquable, il eut tôt fait d’organiser la défense : quelques moitiés de tonneaux, disposées aux bons endroits et agencées selon les exigences du cas, firent aux yeux des vagabonds figure d’artillerie, cependant que les jeunes gens, armés de clairons et disséminés dans la montagne, sonnaient au moment propice une charge éperdue annonçant l’arrivée imminente d’une troupe de secours. En 1913, quand il quitta Eul-­Lang-Pa pour Suyang, il laissait dans sa chrétienté une église, une résidence, deux écoles, et un revenu de dix piculs de riz pour l’en­tretien de celles-ci.

    Il était à peine installé à Suyang, quand la grande guerre éclata. Mobilisé, il se rendit à Tientsin : de longs mois durant, il fut préposé à la garde d’un pont. Il souffrit beaucoup, non point d’un service après tout peu pénible, mais de son inactivité forcée. Aussi les Saints du ciel, en qui il avait une confiance plus particulière, surtout saint Joseph, furent-ils, si l’on peut dire, importunés de ses prières. Il fut exaucé et, dans le courant de 1915, réformé, il s’empressa de rejoindre sa chère Mission du Kweichow et son poste de Suyang. Il s’y comporta comme à Eul-Lang-Pa, et, malgré les difficultés toujours croissantes des temps, ses efforts, que soutenait une vie surnaturelle intense, furent couronnés de succès. Mais l’horizon politique se chargeait de nuages : l’époque vint, qui n’est pas encore close, où les Gouverneurs provinciaux se succédaient avec une rapidité déconcertante, avec, comme corollaire, une recrudescence du brigandage. Bien des villes, bourgs ou villages, surtout dans le nord de la province, furent alors livrés au pillage ou mis à rançon. De toutes les préfectures de la région, Tseny et Suyang furent seules préservées, celle-ci grâce au dévouement de M. Freyche.

    Ville réputée riche, d’ailleurs à peu près sans défense, Suyang ne pouvait qu’exciter les convoitises des bandes qui sillonnaient le pays, et il semblait bien qu’elle devait tomber un jour ou l’autre entre leurs mains. Grâce à sa bonne entente avec les mandarins, avec les chefs de la municipalité, les bourgeois, et les artisans, M. Freyche réussit à persuader toute la ville que la résistance était possible : elle s’organisa, en effet, et, si M. Freyche ne fit pas lui-même le coup de feu, il en fut réellement l’âme, par ses conseils judicieux, par son habileté à créer presque de rien armes et autres moyens de défense, par son ingéniosité à les disposer aux endroits convenables, par sa bonne humeur comme par son dévouement de tous les instants. Trois années entières il resta enfermé dans Suyang ; sortir de la ville eût été pour lui une mort certaine, les brigands ayant juré de lui faire subir les pires tortures si jamais il tombait entre leurs mains. Enfin une ère de paix se leva sur notre province : le Gouverneur Tcheou-Si-Tchen donna aux brigands une chasse active, les chefs furent passés par les armes, d’autres, moins compromis, furent incorporés dans l’armée régulière, le reste disparut du pays.

    Mais voici que, sur des instructions venues de Rome la division de notre Mission en plusieurs Missions distinctes, entre dans la période de réalisation effective. Lanlong est déjà détaché et a son Vicaire Apostolique ; l’Est est confié aux missionnaires allemands du Sacré- Cœur d’Issoudun ; le Nord, dont fait partie Suyang doit être donné au seul clergé indigène sous la direction, pour commencer, d’un Vicaire forain en résidence à Tseny. M Freyche cède sa place au prêtre chinois et s’en va remplacer M. Naville qui vient de mourir à Tchatso. Son départ de Suyang donna à la population de la ville l’occasion de montrer sa reconnaissance envers celui qui fut son grand bienfaiteur en même temps que son sauveur. Le jour du départ, devant chaque maison de la rue que devait suivre le missionnaire, une table à thé, couverte de « délicatesses » chinoises, était préparée. Tandis que clairons et trompettes sonnaient, que boîtes et pétards éclataient dans les airs, le missionnaire devait s’arrêter un instant, devant chaque table et prendre une tasse de thé, ou tout au moins y tremper ses lèvres. Et cela dura toute une longue matinée. A quelque distance en dehors de la ville, était servi un banquet d’adieu, de quelque 50 ou 60 couverts, qu’il présida avec sa bonne grâce accoutumée, et auquel prirent place les mandarins et les principales notabilités de Suyang.

    Arrivé à Tchatso pour les fêtes de Noël, il se mit tout de suite au travail. Mais ses jours étaient comptés : il sentait la faiblesse l’envahir de jour en jour, et il avait comme le pressentiment que sa fin approchait. Mais ici encore, il lui était réservé, en des circonstances fort délicates, de sauver de la destruction ou tout au moins de la ruine matérielle, le gros bourg qu’il habitait. En 1929, après la mort tragique du Gouverneur Tcheou-Si-Tchen tué à la tête de ses troupes alors qu’il combattait contre les Yunnanais envahisseurs de la province, de durs engagements eurent lieu autour de Tchatso ; il y eut de nombreux morts et blessés. M. Freyche, n’écoutant que sa charité, fit enterrer les morts ; il soigna les blessés, à la grande satisfaction des deux partis qui n’avaient pas assez d’éloges pour magnifier sa grandeur d’âme, au grand contentement surtout de la population civile, à laquelle étaient ainsi épargnées des vexations de tout genre.

    Cet éminent service, d’autres encore d’intérêt général, lui avaient acquis une sympathie profonde et il comptait bien en profiter pour faire entendre à tous, avec bon espoir de réussite, la parole évangélique : Dieu en avait disposé autrement. Durant l’hiver de cette même année 1929, notre confrère fut atteint de la fièvre typhoïde. Les soins dévoués de M. Derouineau, de M. Solignac ensuite, le guérirent, mais ne purent le relever complètement. Il végéta, avec des hauts et des bas, jusqu’au mois de juin 1930. Il vint passer une dizaine de jours à Kweiyang : il se plaignait d’une fatigue générale, mais rien ne donnait à penser qu’il en fût à ses derniers jours. Le retour à Tchatso lui fut fatal : une forte averse le surprit en route, qui le mouilla complètement. A son arrivée à la résidence, il fut pris de frissons violents avec fièvre ; puis la dysenterie survint. Rien ne put enrayer la maladie. Enfin, dans la nuit du 1er au 2 juillet, la diarrhée devint cholériforme, puis survinrent les vomissements. Le malade essaya de prendre des remèdes chinois qu’on lui disait souverains, mais ce fut sans succès. Dès lors il comprit que la fin approchait, fit le sacrifice de sa vie, se remit entre les mains de la divine Providence et demanda à recevoir les derniers sacrements ; ils lui furent administrés par son vicaire chinois M. Bruno Oui. Ses confrères français de Kweiyang, appelés en toute hâte, ne purent arriver à temps pour recevoir son dernier soupir. Il expira dans la nuit du 3 juillet, vers onze heures.

    Et maintenant M. Freyche repose au milieu de ses chrétiens, dans le petit cimetière du district, à côté de MM. Desvoivres et Naville, morts eux aussi missionnaires de Tchatso.

    Notre regretté confrère s’était tout particulièrement occupédu recrutement du clergé indigène, et l’un de ses plus grands mérites devant Dieu sera certainement d’avoir favorisé par tous les moyens en son pouvoir, l’éclosion de vocations sacerdotales. Des enfants qu’il envoya aux écoles cléricales de la Misison, six sont aujour­d’hui prêtres, et dix autres, depuis l’école probatoire jusqu’à la théologie font leurs études, avec l’espoir fondé qu’à leur tour ils auront aussi l’honneur de monter un jour au saint autel.

     

     

     

    • Numéro : 2368
    • Pays : Chine
    • Année : 1898