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Jean FRAYSSE (1860-1907)

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    Jean-Stanislas-Hilarion Fraysse, dont la mission du Mysore pleure la mort, ne fut pas seulement un bon missionnaire ; ses heureuses qua­lités, son dévouement, ses travaux le placent au rang des meilleurs, et sa perte sera difficilement réparable.

    ll naquit le 17 septembre 1860, au hameau de Valencas, commune et paroisse du Viala-du-Tarn, dans le diocèse de Rodez, d’une famille d’honorables cultivateurs. Son grand-père et son père furent successivement et pendant longtemps maires du Viala-du-Tarn. Un de ses grands-oncles fut magistrat. Un autre était entré dans l’état ecclésias­tique, et y fut suivi plus tard par son oncle, M. le Chanoine Hilarion Fraysse, qui vit encore. Une de ses tantes fut religieuse de la Sainte-Famille de Villefranche. C’est dire qu’Hilarion appartenait à une famille profondément chrétienne, comme le vieux pays du Rouergue en compte encore beaucoup, en dépit du malheur des temps.

    C’est sur les genoux de sa mère que, tout petit, il apprit le signe de la croix, puis peu à  peu la prière du matin et du soir et les notions élémentaires du catéchisme. Ces pieux débuts contribuèrent à ouvrir la jeune intelligence, et quand, un peu plus tard, il fréquenta l’école du village, il n’eut pas de peine à briller au premier rang parmi ses pe­tits camarades.

    Durant toute sa vie d’écolier et d’étudiant, il demeura un des élèves les plus intelligents de sa classe ou de son cours ; et ce n’est pas, dans son cas, une banalité d’ajouter que, dès ses plus tendres années, à la grande-joie de sa pieuse mère, il se montra pieux lui aussi, et très docile aux maternelles inspirations. Cette piété se joignait à un carac­tère aimable, enjoué, franc et très alerte.

    À l’âge de douze ans, après sa première Communion et sa Confir­mation, il entra au petit séminaire de Saint-Pierre, en vue d’embrasser la carrière ecclésiastique. L’idée d’être prêtre un jour lui souriait, mais sa mère n’était pas étrangère à sa vocation.

    En son bas âge, vers deux ans, il avait été si gravement malade que son état semblait désespéré. Alors sa mère, déjà affligée par la mort de son premier-né, l’avait, dans une prière fervente, offert au bon Dieu en disant : « Seigneur, si vous lui conservez la vie, je vous le donne ; il sera vôtre ! » L’enfant, mis plus tard au courant de ce mé­morable incident, était entré pleinement dans les vues de sa mère et s’était donné au bon Dieu, avec toute la candeur de sa jeune âme.

    Au petit séminaire, sa franchise et sa bonne humeur lui attirèrent bientôt la sympathie de ses maîtres et de ses condisciples. Il était très populaire parmi ces derniers !...

    Le petit séminaire de Saint-Pierre comptait alors près de 300 élèves, et le cours auquel appartenait M. Fraysse est de­meuré célèbre dans les souvenirs des anciens, par son entrain, son exubérance de vie, qu’une forte discipline savait diriger vers le bien. Ce cours est un de ceux qui ont le plus fait honneur au cher petit séminaire, aujourd’hui fermé, hélas ! La Société des Missions-Étrangères lui doit deux autres missionnaires : M. Metge, mort à Bièvres, directeur du Séminaire de l’Immaculée-Conception, et M. Coudert, qui a consommé ses jours en Corée, la terre des Martyrs.

    Ici se place un singulier accident qui survint à notre futur mission­naire. Comme il revenait au pays natal prendre ses vacances, il lui restait à parcourir les derniers kilomètres. La route contournait une longue colline et il faisait presque nuit. La hauteur était escarpée, mais Hilarion n’hésita pas : il aimait tant les sentiers de chèvre ! Il prit donc à travers la colline, pour couper au plus court. Tout alla bien à la montée : mais quand il fallut descendre le versant opposé, les difficultés commencèrent. La nuit était venue ; il avait perdu le sentier. Deux heures durant, il erra à travers les rocs et les fondriè­res, ayant en face de lui les lumières du village, mais trop loin pour appeler du secours, il se recommanda à la sainte Vierge, en qui il avait une grande dévotion. La situation était assez critique : un faux pas pouvait le jeter dans un précipice. Enfin, il arriva assez près du bas de la colline pour apercevoir, à la lueur des étoiles, comme un large ruban qui serpentait dans la campagne. « Voilà la route, pensa-t-il ; d’un bond si je m’y élançais ? » Comme il délibérait, son pied se posa dans le vide et il dégringola.., dans les branches d’un arbre ! Cette chute extraordinaire lui valut quelques déchirures, mais lui sauva la vie, en l’empêchant de faire le bond qu’il méditait. En effet, quand il se fut remis sur pied, il ne tarda pas à s’apercevoir que ce qu’il prenait pour la route, c’était la rivière du Tarn, dangereuse en cet endroit.

    Un bond là-dedans l’aurait probablement déposé dans l’autre monde ; et le Mysore n’aurait jamais connu l’excellent missionnaire qu’il a été pendant vingt et un ans. Disons tout de suite, pour n’y pas revenir, que sa vie apostolique fut plus tard parsemée d’accidents multiples, moins pittoresques, mais tout aussi dangereux.

    Une nuit, il allait en voiture donner l’Extrême-Onction à une grande distance, lorsque le cheval heurta violemment contre une barrière inaperçue, fermée par un rail d’acier. La voiture fut brisée ; le cheval, grièvement blessé, périt au bout de quelques jours; seul, le missionnaire n’eut pas une égratignure.

    Un autre jour, une arche de maçonnerie, qu’il venait de faire bâtir dans son église de Champion-Reefs, s’écroula subitement avec un bruit effroyable, juste au moment où, monté sur l’échafaudage, il en examinait la partie intérieure. L’échafaudage brisé disparut sous les décombres, et le bon Père, par une sorte de miracle, s’en tira seulement avec deux côtes enfoncées.

    Une autre fois, ce fut une scolopendre de taille exceptionnelle et, croyons-nous, d’espèce non classée, qui se trouva sous ses pieds. Il ne sut jamais comment il put se débarrasser de cette bête sans être mordu. Une autre fois encore, ce fut un serpent de l’espèce redou­table des cobras, qui se dressa subitement devant lui. Il n’eut que le temps de bondir en arrière, en lui assénant rapidement un coup de bâton, qui lui cassa une des dernières vertèbres caudales. Le reptile resta dressé, mais, le point d’appui lui manquant, ne put s’élancer ; et un second coup, rude et bien dirigé, lui cassa les reins.

    Bon cycliste et bon cavalier, M. Fraysse eut de nombreux accidents de cheval et de bicyclette, récoltés, pour la plupart, en allant au secours des malades. Il s’en tira toujours sans dommage. On aurait dit que quelque puissance invisible était acharnée à sa perte, tandis qu’une autre puissance ne se lassait pas de protéger ses jours.

    Revenons au rhétoricien, il avait vingt ans. Un moment, il songea à Saint-Cyr, mais l’hésitation ne fut pas longue et il entra bientôt au grand séminaire de Rodez, où il devait demeurer quatre ans. Là, il fut le séminariste pieux, franc et aimable auquel on s’attendait et que promettaient les années pures et gaies de son enfance. Il prolongeait ses visites au Saint-Sacrement, et, durant les vacances, on le vit maintes fois, dans l’église du village, faisant pieusement le chemin de la Croix. En quittant Rodez, il laissa après lui un parfum d’édification et de douce sympathie qui ne s’est pas encore dissipé depuis vingt-trois ans.

    Il arriva au Séminaire des Missions-Étrangères le 13 septembre 1884, après son ordination au sous-diaconat, qui eut lieu le 7 juin de la même année ; prêtre le 7 mars 1886, il partit pour le Maïssour le 3 mai suivant, et arriva à Bangalore le 5 juin. Il fut immédiatement envoyé à Mysore, pour y apprendre la langue tamoule ; dix mois plus tard, il revenait à. Bangalore remplir l’office de procureur. Ce n’était pas tout à fait ce qu’il avait rêvé ; mais c’était le devoir et, devant le devoir, il ne recula jamais. Son activité, sinon ses goûts, trouva amplement à s’occuper durant les deux ans et huit mois qu’il fut chargé de la procure.

    Au bout de ce temps, il demanda à se perfectionner dans l’étude des langues ; et, dans ce but, il fut envoyé à Ganjam, où, pendant six mois, il étudia le canara. Ganjam est un district malsain. Ce détail ne l’effraya pas et, de fait, sa santé se comporta à merveille. Il est probable qu’il y serait resté plus longtemps, si M. Correc, malade, n’eût été obligé de repartir en France. Cela força l’autorité à lui trouver un remplaçant pour le poste des mines d’or de Kolar, et le choix des supérieurs tomba sur M. Fraysse. C’était au mois de juillet. Ce choix était providentiel.

    M. Fraysse devait travailler dix-sept ans dans le district des mines d’or, y donner toute sa mesure et y mourir après un apostolat des plus féconds, dont la mémoire restera impérissable parmi les 7.260 ca­tholiques qui pleurent aujourd’hui leur pasteur. M. Fraysse avait eu deux prédécesseurs dans son nouveau poste, mais l’un et l’autre n’avaient fait que passer. L’industrie des mines d’or était pratiquement à ses débuts ; les chrétiens étaient encore peu nombreux, et, au point de vue religieux, tout était à créer. Une maisonnette, prêtée par l’une des compagnies et située à l’extrémité des gold fields (mines d’or), servait à la fois d’église et d’habitation au missionnaire. Elle compre­nait, en tout, deux petites chambres.

    Le premier soin de M. Fraysse fut de choisir un endroit central, du côté de Champion-Reefs, à proximité de l’hôpital des mines, et d’y bâtir une église d’abord, une modeste habitation ensuite. L’église, due aux plans d’un confrère architecte, M. Vissac, dut être plusieurs fois agrandie, et notre missionnaire s’occupait de l’agrandir encore, lorsque la mort vint nous le ravir.

    En 1894, il fondait un poste à Bonriupet et y bâtissait une chapelle. Deux ou trois autres postes secondaires suivirent à divers intervalles. Le nombre des chrétiens, venus là pour chercher du travail, augmen­tait toujours et, en 1898, M. Fraysse construisait une nouvelle église à Balaghat, qui devenait aussitôt le centre d’une autre paroisse. Enfin, durant les deux dernières années de sa vie, il s’est occupé de fonder un village de nouveaux chrétiens cultivateurs. Cette fondation lui a coûté beaucoup de soucis et beaucoup d’argent. Il est mort avant d’avoir pu y mettre la dernière main.

    Mais ce n’est là que la moindre partie de ses travaux. En 1893, il bâtissait et surtout il organisait une florissante école de garçons. Vers 1903, il élevait un couvent avec une école de filles, plus florissante encore. En 1891, éclata dans son district une terrible épidémie de choléra. Non seulement M. Fraysse se consacra aux soins et à la consolation des malades, avec un dévouement qui arracha des cris d’admiration, mais encore il se mit à les traiter lui-même, et avec tant de succès que les trois médecins des mines se mirent quasi à son école et adoptèrent son traitement. Disons, en passant, que ce traitement qu’il employait était celui indiqué par notre vénérable doyen M. Desaint, dans son précieux petit manuel. D’autres épidémies, et notamment la peste, suivirent la première à divers intervalles, et toujours M. Fraysse se dévoua comme si sa propre vie ne comptait pour rien.

    Et que dire des orphelins recueillis, des brebis égarées ramenées au bercail ? Pour ces dernières, sa sollicitude était inlassable et il était constamment à leur recherche.

    Outre le tamoul et le canara, il avait dû apprendre successivement l’anglais et l’italien. Il ne fut jamais un bon linguiste et l’étude de tant d’idiomes disparates ne lui souriait guère. mais c’était le devoir et, pour lui, le plaisir n’était pas ailleurs que dans l’accomplissement du devoir. Son langage n’était pas élégant ; pourtant, il se faisait facilement comprendre et, au milieu de tous ses travaux, il trouva toujours le temps de préparer ses instructions dominicales. Ses divers vicaires le secondaient d’ailleurs de leur mieux. En 1893, Mgr Kleiner lui en accorda un. Quelques années plus tard, un second fut adjoint au premier, pour prendre charge, bientôt après, de la nouvelle paroisse de Balaghat.

    C’est dans la dix-septième année de son ministère aux mines d’or de Kolar, que la mort est venue tout à coup interrompre une vie si riche en œuvres. Une dysenterie maligne l’a emporté en une semaine. Trois docteurs, sur les quatre que les mines comptent maintenant, se mirent à son chevet et ne le quittèrent pas un instant. Il n’eut point d’autre garde-malade. Eux-mêmes se chargèrent de tous les soins. Tout ce que peut la science humaine fut tenté : tout fut inutile. Son heure était venue, et le bon Dieu l’appelait ailleurs. Dès que le danger parut grave, son bon ami, M. le Dr T. O’ Donnal, l’en prévint. Il con­naissait son homme. Il y alla rondement, et le vaillant missionnaire accueillit la mort comme, toute sa vie, il avait accueilli le devoir, sim­plement et le sourire aux lèvres. Pour lui, d’ailleurs, mourir n’était pas ou n’était guère un sacritice, c’était plutôt comme le soir d’une noble et belle journée : c’était le repos après le travail. De repos, il n’en avait jamais pris, à proprement parler, durant les dix-sept années de son laborieux ministère aux mines. C’est à peine si, deux ou trois fois, il s’accorda une quinzaine de jours de relâche. Encore fallait-il l’ordre de ses supérieurs. Alors il leur obéissait gaiement, simplement, comme il le faisait toujours, convaincu que là aussi était le devoir, puisque ses supérieurs le voulaient ainsi. C’est le samedi 22 juin 1907, à 8 heures du soir, que, sans pousser une plainte, malgré de cruelles souffrances, il s’endormit dans le Seigneur, muni des sacre­ments de l’Église et répétant pieusement les invocations qu’on lui suggérait. C’était le soir du beau jour consacré à la sainte Vierge, et aussi le soir de ce jour où, dans un tableau grandiose et mystérieux, la Genèse nous montre le Créateur se reposant de ses œuvres .

    Les œuvres de M. Fraysse ne sont pas encore la partie la plus belle de sa vie. Nous voudrions dire un mot de ses vertus intimes. Franchise et droiture, sobriété exemplaire, humilité, bonne humeur constante, charité qui ne sut jamais dire non à un service demandé, il y avait de toutes ces saintes fleurs dans cette belle âme sacerdotale. Et le tout était comme imprégné d’un parfum de douce et innocente simplicité, qui lui attirait la sympathie de tous. Nous ne faisons pas ici de panégyrique, et ceux qui l’ont connu ne nous accuseront pas d’exagérer, si nous ajoutons que cette simplicité n’excluait pas la prudence, ni cette douceur la fermeté. Il savait même être très ferme, M. Fraysse.

    On le vit bien le jour où fut construit l’embranchement du chemin de fer qui dessert les mines de Kolar. L’église de Champion-Reefs venait d’être terminée et, d’après le plan des ingénieurs anglais, la ligne devait presque raser un des angles du modeste édifice. M.Fraysse jugea que c’était un inconvénient et il fit opposition. Les ingénieurs tenaient à leur plan, mais le missionnaire tint bon de son côté : « Ou vous ferez passer votre ligne plus loin, leur écrit-il, où vous me paierez mon église. » Finalement le flegme anglo-saxon dut céder devant la ténacité du Rouergat et les ingénieurs modulèrent leur plan.

    Les funérailles du bon M. Fraysse furent un splendide témoignage de l’affection qu’il inspirait. Le soir de sa mort, l’entrée de sa dépouille mortelle dans cette église de Champion-Reefs où, le lendemain, devait avoir lieu l’inhumation, fut saluée par les sanglots de l’assistance, réunie là spontanément, malgré l’heure avancée, et remplissant l’édi­fice. Le lendemain, une foule immense remplissait, à l’heure de l’inhu­mation, non seulement l’église, mais tout le vaste terrain environnant. C’était, suivant l’expression du Kolar gold-fields News, comme un océan de têtes. Païens, mahométans, protestants, catholiques, hauts dignitaires et simples ouvriers, gens appartenant aux quatre coins de l’Inde et même du monde étaient là confondus, palpitant d’un même sentiment de vénération et de douloureux regret. Les larmes sem­blaient générales et bien des visages européens, hâlés par le soleil des tropiques et que l’émotion semblait ne pouvoir jamais effleurer, étaient crispés par les sanglots. Jamais les mines d’or de Kolar n’avaient vu pareille commotion. Puissance de la charité ! C’est bien elle qui finalement jettera le monde aux pieds du Christ !

    Cent cinquante hommes des Kolar gold-fields voluntears, dont M. Fraysse avait été aumônier honoraire, musique en tête, rendirent a sa dépouille les honneurs militaires et, ce même jour, au prêche de l’église anglicane, devant un auditoire tout anglais et protestant, le révérend G. Pollard, dans un panégyrique ému, se déclara l’ami et l’admirateur de notre cher défunt. Singulier contraste ! Au moment même où l’Angleterre protestante honorait ainsi, dans l’Inde, les funé­railles d’un pauvre prêtre français, ses confrères de France, au nom de la loi française, étaient chassés de leurs presbytères !

    Mgr Baslé, coadjuteur et administrateur du diocèse de Mysore, aimait beaucoup le bon M. Fraysse. Il était accouru à son chevet à la nouvelle qu’il allait mourir et il a écrit de lui le témoignage suivant :  Sa mort est une grande perte pour la mission de Mysore, qui est ainsi privée d’un de ses ouvriers les plus actifs et les plus zélés. Pour ma part, j’en ai été très affligé. Je sens que j’ai perdu en lui, non seulement un saint et vaillant missionnaire, mais aussi un ami que je connaissais intimement et pour lequel j’avais la plus grande vénération !

    Terminons cette esquisse par un souvenir à sa vénérable mère qui, si nous ne nous trompons, vit encore. Pauvre mère ! Le sacrifice de son fils partant pour les missions avait été bien douloureux ; mais aussi quelle fête pour elle quand, au ciel, le bon Dieu le lui rendra avec sa belle moisson de mérites !

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1690
    • Pays : Inde
    • Année : 1886